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La déchirure musculaire des ischio-jambiers (claquage)

Une douleur brutale à l'arrière de la cuisse en pleine accélération, et le sportif s'arrête net. La déchirure musculaire des ischio-jambiers est devenue la première blessure du football professionnel masculin, et l'une des plus récidivantes de tout le sport : près de sept récidives sur dix surviennent dans les deux mois qui suivent le retour au jeu.

Ce que cet article traite, et ce qu'il ne traite pas

Cet article traite la lésion musculaire AIGUË : un mécanisme brutal et daté, le plus souvent en course rapide ou en étirement extrême, une douleur d'installation instantanée, une impotence immédiate. C'est une lésion du corps musculaire et de ses jonctions tendineuses.

Il ne traite pas la tendinopathie proximale, qui est une pathologie de surcharge d'installation progressive : douleur profonde sous la fesse, aggravée par la position assise prolongée et la course en côte, sans épisode fondateur identifiable. Le tableau, l'imagerie, les délais et le risque de récidive y sont entièrement différents. Deux articles du site lui sont consacrés : la tendinopathie proximale des ischio-jambiers pour la prise en charge complète, et tendinite des ischio-jambiers : combien de temps ça dure pour la question des délais.

Il ne traite pas non plus la lésion par choc direct, dont le mécanisme et les complications sont propres : voir la contusion musculaire de cuisse (béquille).

Article de synthèse clinique. Chaque chiffre porte sa source à l'endroit où il est écrit. Les 46 références ont été vérifiées sur deux bases indépendantes (Europe PMC et CrossRef) au moment de la rédaction : identifiant, revue, année, pagination et liste d'auteurs complète. Lorsqu'une donnée provient d'une population qui n'est pas celle du lecteur, football professionnel masculin le plus souvent, la limite est signalée à l'endroit du chiffre.

En bref : la synthèse clinique

Ce que la littérature disponible permet d'affirmer, en dix points. Chacun est repris, sourcé et nuancé dans les chapitres qui suivent.

Trois chiffres pour situer la lésion

Étude UEFA sur les blessures des clubs d'élite, 21 saisons consécutives

Trois chiffres cles : 24 % des blessures, 18 % de recidives, 69 % dans les deux mois 24 % des blessures en football professionnel masculin (2021/22), contre 12 % en 2001/02 Ekstrand 2023, etude UEFA 18 % des lesions sont des RECIDIVES, sur 2 636 lesions suivies pendant 21 saisons Ekstrand 2023, etude UEFA 69 % de ces recidives surviennent dans les 2 mois qui suivent le retour au jeu Ekstrand 2023, etude UEFA

Source : Ekstrand J, Bengtsson H, Waldén M, et al. Br J Sports Med 2023;57(5):292-298. PMID 36588400. Population : 3 909 joueurs de football professionnel masculin, 54 équipes de 20 pays.

  • C'est la blessure la plus fréquente du football professionnel masculin. Dans l'étude UEFA menée sur 21 saisons et 3 909 joueurs, les lésions des ischio-jambiers sont passées de 12 % de toutes les blessures en 2001/02 à 24 % en 2021/22, et de 10 % à 20 % de tous les jours d'arrêt1.
  • Une lésion sur cinq environ est une récidive : 18 % des 2 636 lésions de cette cohorte, et 69 % de ces récidives surviennent dans les deux mois suivant le retour au jeu1.
  • La récidive frappe en match, pas à l'entraînement : elle y est 9,25 fois plus probable (IC 95 % 7,67 à 11,15)1. Retourner à l'entraînement collectif et être disponible pour la compétition ne sont pas la même décision.
  • Le premier facteur de risque est l'antécédent. Une méta-analyse de 78 études, 8 319 lésions chez 71 324 athlètes, donne un risque relatif de 2,7 pour un antécédent quelconque et de 4,8 pour une lésion récente23.
  • Deux mécanismes, deux maladies. La lésion de course rapide touche le chef long du biceps fémoral et guérit en quelques semaines ; la lésion d'étirement lent touche le semi-membraneux et son tendon libre proximal, et peut demander un an : chez quinze danseurs professionnels, le retour au niveau antérieur a pris 50 semaines en médiane (30 à 76)12.
  • Le siège pèse plus lourd que le grade. Sur 76 lésions de footballeurs professionnels, une atteinte du tendon libre du chef long du biceps a demandé 56 jours en médiane contre 24 jours pour le tendon central du même muscle33.
  • Mais l'atteinte du tendon intramusculaire ne condamne pas. Sur 165 athlètes suivis un an, elle n'a été associée à aucun surcroît de récidive (HR 1,05 ; IC 95 % 0,52 à 2,12)8. La contradiction avec les séries d'athlétisme est réelle et s'explique par la population, pas par une erreur de mesure.
  • Aucune classification d'imagerie ne prédit à elle seule la date de reprise. Sur 176 athlètes, les trois systèmes testés n'expliquaient que 7,6 % à 11,9 % de la variance du délai de retour31.
  • Aucun jeu de critères de reprise n'a été validé. Une revue systématique de 25 articles en recense une grande variété, dont aucun n'a été validé25. En revanche, un retour plus précoce est associé à la récidive à douze mois sur 308 lésions26.
  • L'exercice excentrique est la seule prévention documentée, et il est peu appliqué. L'essai fondateur trouve un risque relatif de 0,29 sur les lésions globales et de 0,14 sur les récidives, avec un nombre de sujets à traiter de 3 pour éviter une récidive17 ; dix ans plus tard, le programme complet n'était appliqué que dans 10,7 % des saisons-clubs de haut niveau20.

Quatre repères de terrain

Mêmes données, exprimées à l'échelle d'un effectif et d'une saison

Quatre reperes : 13 jours d'arret median, 61 % en course, 8 lesions par saison, 9,3 fois plus de recidives en match 13 j d'arret median apres une lesion (IQR 7 a 22 j ; 17 j si structurelle) Ekstrand 2023 61 % des lesions surviennent en course ou en sprint Ekstrand 2023, 2 031 lesions 8 lesions par saison attendues dans un groupe de 25 joueurs Ekstrand 2023 9,3 x plus de recidives en match qu'a l'entrainement Ekstrand 2023, RR 9,25

Source : Ekstrand J, Bengtsson H, Waldén M, et al. Br J Sports Med 2023;57(5):292-298. PMID 36588400.

Le problème de cette lésion n'est pas de guérir : la médiane d'arrêt est de treize jours. Le problème est de ne pas recommencer.

Claquage ou tendinopathie : de quoi parle-t-on exactement ?

Trois entités différentes partagent le nom d'un même groupe musculaire. Les confondre conduit à appliquer à l'une le calendrier de l'autre, et c'est une des façons les plus sûres de fabriquer une récidive.

Le terme « ischio-jambiers » désigne un groupe de trois muscles polyarticulaires : le chef long du biceps fémoral et le chef court en dehors, le semi-tendineux et le semi-membraneux en dedans. Tous sauf le chef court naissent de la tubérosité ischiatique et croisent la hanche et le genou. Cette double action explique à la fois leur vulnérabilité en course, où ils freinent l'extension du genou pendant que la hanche fléchit, et la variété des tableaux cliniques qu'ils produisent.

Le site publie déjà deux articles sur la tendinopathie proximale. Ce n'est pas la même maladie que le claquage, et le tableau ci-dessous existe pour que la distinction se fasse en trente secondes, au premier interrogatoire.

Comparaison de la lésion musculaire aiguë, de la tendinopathie proximale et de la contusion des ischio-jambiers
Ce qu'on observeLésion aiguë (claquage)Tendinopathie proximaleContusion (béquille)
InstallationInstantanée, le patient date l'heureProgressive, sur des semaines ou des moisInstantanée, mais sur un choc reçu
MécanismeCourse rapide, accélération, ou étirement extrême. Lésion indirecteSurcharge répétée en compression du tendon sur l'ischionÉcrasement du muscle contre l'os. Lésion directe
Siège de la douleurCorps musculaire, souvent à la jonction myotendineuseProfonde, sous la fesse, à l'insertion ischiatiqueAu point d'impact, le plus souvent antérieur
Ce qui aggraveToute mise en tension active, immédiatementPosition assise prolongée, accroupissement, marche ou course en côte46La flexion du genou, qui sert d'ailleurs à grader
Imagerie utileIRM dans les 5 jours si elle change la conduite31Tableau d'abord clinique ; la preuve reste limitée sur le diagnostic40Échographie si doute sur un hématome
Ordre de grandeur du délai13 jours de médiane, mais de 6 jours à plusieurs mois selon le siège1Plusieurs mois, sans épisode de guérison francQuelques jours à quelques semaines
Risque dominantLa récidive précoce1La chronicisationL'ossification hétérotopique
Traitement de fondCharge progressive, allongement, réathlétisationÉducation et exercice ; preuve insuffisante pour départager les interventions46Immobilisation initiale en flexion, puis mobilisation

La question qui tranche en consultation

« Pouvez-vous me dire à quelle seconde ça s'est produit ? » Un patient qui décrit une action précise, un appui, une accélération, et qui a dû s'arrêter dans la minute, a une lésion aiguë. Un patient qui répond « ça s'est installé, je ne saurais pas dire quand » et qui souffre surtout assis a une tendinopathie. Le premier relève de cet article, le second des deux articles liés plus haut.

Le piège classique est le patient qui a les deux : une tendinopathie proximale connue, sur laquelle survient un épisode aigu. L'antécédent de lésion musculaire figure d'ailleurs parmi les facteurs de risque de tendinopathie proximale, et la relation joue dans les deux sens. Dans ce cas, c'est le mécanisme du dernier épisode qui commande la conduite des six premières semaines.

Quelle est la fréquence réelle du claquage des ischio-jambiers ?

Les chiffres solides viennent presque tous d'une seule source : la surveillance prospective des clubs européens d'élite par l'UEFA. C'est une force, parce que le recueil est standardisé sur deux décennies. C'est aussi une limite, dont il faut tenir compte avant de transposer au patient de cabinet.

La première mesure de référence date de 2011. Sur 51 équipes et 2 299 joueurs suivis de 2001 à 2009, les lésions musculaires représentaient 31 % de toutes les blessures et 27 % du temps d'arrêt total. Parmi elles, les ischio-jambiers venaient largement en tête avec 37 %, devant les adducteurs (23 %), le quadriceps (19 %) et le triceps sural (13 %). Seize pour cent des lésions musculaires étaient déjà des récidives, et celles-ci coûtaient significativement plus de jours d'arrêt que les épisodes initiaux2.

Douze ans plus tard, la même équipe a publié la série longue. Sur 21 saisons consécutives, 54 équipes de 20 pays et 2 636 lésions des ischio-jambiers, la part de ces lésions dans l'ensemble des blessures est passée de 12 % à 24 %, et la part des jours d'arrêt qu'elles causent de 10 % à 20 %. Sur les huit dernières saisons analysées, l'incidence a augmenté de 6,7 % par an à l'entraînement (IC 95 % 1,7 % à 12,5 %) et de 3,9 % par an en match (IC 95 % 0,1 % à 7,9 %)1.

Une part qui a doublé en vingt et un ans

Proportion des lésions des ischio-jambiers dans l'ensemble des blessures et des jours d'arrêt

Entre 2001/02 et 2021/22 la part des lesions des ischio-jambiers passe de 12 % a 24 % des blessures et de 10 % a 20 % des jours d'arret 0 % 10 % 20 % 30 % 12 % 10 % Saison 2001/02 24 % 20 % Saison 2021/22 Part de toutes les blessures Part de tous les jours d'arret La part des ischio-jambiers a DOUBLE en 21 saisons Football professionnel masculin, 3 909 joueurs, 54 equipes (Ekstrand 2023)

Source : Ekstrand J, Bengtsson H, Waldén M, et al. Br J Sports Med 2023;57(5):292-298. PMID 36588400. Sur les huit dernières saisons, l'incidence à l'entraînement augmente de 6,7 % par an (IC 95 % 1,7 à 12,5).

Traduit en termes d'organisation, cela donne des repères utilisables : dans un effectif de 25 joueurs, il faut s'attendre à huit lésions des ischio-jambiers par saison, et 20 % des joueurs manqueront au moins un entraînement ou un match pour cette raison au cours de la saison1.

La durée d'arrêt médiane est de 13 jours (intervalle interquartile 7 à 22). Cette médiane masque deux populations très différentes : les lésions dites structurelles, avec lésion fibrillaire visible, coûtent 17 jours (IQR 11 à 25), les lésions fonctionnelles 6 jours (IQR 4 à 10)1. C'est la première raison pour laquelle annoncer « trois semaines » sans avoir examiné n'a aucun sens.

Ce que ces chiffres ne disent pas

Toutes les données ci-dessus proviennent du football professionnel masculin européen. Elles décrivent des joueurs jeunes, entraînés quotidiennement, suivis par un staff médical, et exposés à un volume de course qu'aucun patient de cabinet libéral n'atteint. Elles ne renseignent ni sur l'incidence en population générale, ni sur le sportif de loisir, ni, pour l'essentiel, sur les femmes. Les transposer telles quelles serait une erreur ; les ignorer en serait une autre, car elles restent la meilleure description disponible du comportement de cette lésion dans le temps.

Pourquoi cette lésion récidive-t-elle autant ?

C'est la question qui commande tout le reste. Une lésion qui guérit en treize jours et récidive une fois sur cinq n'est pas un problème de cicatrisation : c'est un problème de décision.

Sur les 2 636 lésions de la cohorte UEFA, 475 étaient des récidives, soit 18 %. Le fait marquant n'est pas ce taux, mais sa distribution dans le temps : 325 de ces récidives, soit 69 %, sont survenues dans les deux mois suivant le retour à la pleine participation1. Une revue systématique antérieure aboutissait au même constat en le formulant autrement : plus de la moitié des récidives surviennent dans le premier mois après la reprise25.

La récidive est un phénomène précoce

Répartition des 475 récidives dans les douze mois suivant le retour au jeu

Sept recidives sur dix surviennent dans les deux mois qui suivent le retour au jeu Quand surviennent les recidives 475 recidives sur 2 636 lesions suivies 21 saisons (Ekstrand 2023) 69 % dans les 2 premiers mois 31 % ensuite retour au jeu 2 mois 12 mois Une recidive est 9,25 fois plus probable en match qu'a l'entrainement IC 95 % 7,67 a 11,15. Le retour a l'entrainement collectif ne vaut pas retour a la competition.

Source : Ekstrand J, Bengtsson H, Waldén M, et al. Br J Sports Med 2023;57(5):292-298. PMID 36588400. Une récidive précoce est définie dans cette cohorte comme survenant dans les deux mois suivant le retour à la pleine participation.

Second fait, tout aussi net : la récidive frappe en compétition. Son incidence est de 0,88 pour 1 000 heures en match contre 0,10 à l'entraînement, soit un risque relatif de 9,25 (IC 95 % 7,67 à 11,15). Le rapport est identique pour les récidives précoces1. Autrement dit, un joueur peut traverser sans incident deux semaines d'entraînement collectif et se blesser à la première mise en jeu réelle : l'entraînement ne teste pas ce que le match sollicite.

Sept récidives sur dix surviennent dans les deux mois. Ce n'est pas la cicatrisation qui échoue, c'est le calendrier de reprise qui est trop court.

Ce qui augmente réellement le risque

La meilleure synthèse disponible est la mise à jour de 2020 : 78 études prospectives, 8 319 lésions dont 967 récidives, chez 71 324 athlètes. Quatre facteurs ressortent avec une association statistiquement significative23 :

Les facteurs de risque, hiérarchisés

Risques relatifs issus d'une méta-analyse de 78 études prospectives

Facteurs de risque : lesion recente RR 4,8, antecedent RR 2,7, LCA RR 1,7, mollet RR 1,5 Ce qui augmente reellement le risque Meta-analyse de 78 etudes, 8 319 lesions chez 71 324 athletes (Green 2020) RR = 1 Lesion des ischio-jambiers recente RR 4,8 Antecedent de lesion, meme ancienne RR 2,7 Antecedent de rupture du LCA RR 1,7 Antecedent de lesion du mollet RR 1,5 L'age plus eleve est le second facteur constant de cette meta-analyse. L'isocinetisme, lui, n'a qu'une validite predictive limitee (Green 2018).

Source : Green B, Bourne MN, van Dyk N, Pizzari T. Br J Sports Med 2020;54(18):1081-1088. PMID 32299793. Population : 71 324 athlètes, tous sports, 8 319 lésions dont 967 récidives.

Deux enseignements moins attendus sortent de cette même méta-analyse. D'abord, un antécédent de rupture du ligament croisé antérieur (RR 1,7) et un antécédent de lésion du mollet (RR 1,5) sont des facteurs de risque à part entière : l'interrogatoire ne doit pas se limiter à la cuisse. Ensuite, et c'est la phrase la plus utile du résumé, le risque de récidive s'évalue mieux sur les données cliniques que sur les caractéristiques IRM de la lésion initiale23.

Cette dernière affirmation a été précisée en 2024 par une cohorte multicentrique de 330 lésions aiguës confirmées par IRM, issue de la fusion de quatre études prospectives. À douze mois, cinq éléments étaient indépendamment associés à la récidive : la présence d'une gêne au test d'extension active du genou (risque relatif ajusté 2,52 ; IC 95 % 1,10 à 5,78), un angle d'élévation de jambe tendue plus bas du côté lésé, une atteinte de la jonction myotendineuse à l'IRM (RRa 3,10 ; IC 95 % 1,39 à 6,93), un œdème antéropostérieur moins étendu, et un délai de retour au jeu plus court26.

Ce qu'il faut retenir de ce chapitre

La récidive est un phénomène précoce (69 % dans les deux mois), contextuel (neuf fois plus en match) et partiellement décidable : parmi les facteurs indépendamment associés, le délai de reprise est le seul que le clinicien contrôle entièrement. C'est aussi pour cela que les chapitres sur la classification et sur les critères de reprise comptent davantage, en pratique, que le choix des exercices.

Une réserve d'honnêteté, formulée par les auteurs de la cohorte UEFA eux-mêmes : à ce jour, aucun programme de prévention de la récidive n'a été validé par un essai randomisé1. Ce qui suit décrit donc les meilleures pratiques disponibles, pas une recette démontrée.

Comment se produit la lésion, et pourquoi le mécanisme change tout ?

Deux gestes très différents produisent deux lésions qui portent le même nom, siègent dans des muscles différents et n'ont pas le même pronostic. Distinguer les deux à l'interrogatoire vaut plus que bien des examens.

La lésion de course rapide

C'est de loin la plus fréquente. Dans la cohorte UEFA, la course ou le sprint est le mécanisme rapporté dans 61 % des 2 031 lésions pour lesquelles le mécanisme a été enregistré, et jusqu'à 62 % des lésions structurelles1. Elle touche préférentiellement le chef long du biceps fémoral, largement plus souvent atteint que le semi-membraneux et le semi-tendineux1.

Une analyse vidéo publiée en 2024 a précisé les circonstances réelles, en reprenant les images de diffusion de 63 lésions de match survenues en championnat qatarien entre 2013 et 2020. La course était impliquée dans 86 % des cas, mais la situation la plus fréquente n'était pas le sprint lancé : c'était l'accélération sur les dix premiers mètres, retrouvée dans 24 % de toutes les lésions. Le pressing était en cause dans 46 % des cas, et sur les accélérations courtes, un contact indirect entre joueurs et un déséquilibre étaient présents dans 53 % et 67 % des situations. Les auteurs concluent explicitement que la recherche en prévention devrait regarder au-delà de la seule course à haute vitesse28.

Une dernière donnée de terrain, souvent citée et pour une fois solidement mesurée : près de la moitié des lésions survenues en match se produisent dans les quinze dernières minutes de chacune des deux mi-temps, ce qui s'écarte significativement de la répartition attendue1.

La lésion d'étirement

Beaucoup plus rare, et beaucoup plus longue. Elle ne représente que 5 % des mécanismes rapportés dans la cohorte UEFA, mais 10 % des lésions du semi-membraneux et du semi-tendineux1. Le geste en cause est une flexion de hanche lente, genou tendu : grand écart, coup de pied haut, fente profonde, glissade pour rattraper un ballon.

La description de référence porte sur quinze danseurs professionnels suivis prospectivement pendant deux ans après une première lésion. Tous s'étaient blessés lors d'un mouvement lent de flexion de hanche genou étendu, et tous avaient des symptômes initiaux relativement discrets. Toutes les lésions siégeaient à la partie proximale de la face postérieure de cuisse, près de la tubérosité ischiatique. Le semi-membraneux était atteint dans 87 % des cas, et toutes les atteintes du semi-membraneux concernaient son tendon libre proximal. Le délai médian de retour au niveau antérieur a été de 50 semaines, avec une amplitude de 30 à 76 semaines, et aucun paramètre clinique ou IRM initial ne le prédisait12.

La conséquence pratique, à énoncer au patient dès la première consultation

Un tableau initial bénin après un mécanisme d'étirement n'est pas rassurant : c'est la signature décrite de la lésion la plus longue. Les deux essais randomisés d'Askling le confirment sur des populations sportives : quel que soit le protocole de rééducation, la lésion de type étirement a demandé significativement plus de temps que la lésion de type sprint, 43 jours contre 23 avec le protocole en allongement et 74 jours contre 41 avec le protocole conventionnel13.

Annoncer d'emblée un ordre de grandeur réaliste évite la situation qui produit les récidives : un sportif qui se sent bien à trois semaines, à qui on avait promis trois semaines, et qui reprend.

Comment examiner un claquage à la phase aiguë ?

Le diagnostic positif est rarement difficile. L'enjeu de la première consultation est ailleurs : écarter ce qui relève du chirurgien, et poser les mesures de référence qui serviront à décider de la reprise dans plusieurs semaines.

Drapeaux rouges : ce qui fait sortir de la prise en charge ordinaire

  • Sensation de déchirure audible ou de coup violent à la fesse, avec impotence majeure d'emblée, ecchymose étendue descendant à la face postérieure de cuisse, et parfois défect palpable sous la tubérosité ischiatique : évoquer une avulsion ou une rupture proximale complète, qui relève d'un avis chirurgical et non de cet article.
  • Signes neurologiques dans le territoire sciatique : paresthésies, déficit moteur distal, douleur de trajet. La compression du nerf sciatique après une rupture proximale chronique est rare mais documentée, et la récupération neurologique après neurolyse a demandé plus de deux ans d'évolution dans les deux cas publiés45.
  • Adolescent en période de croissance avec douleur ischiatique brutale sur un mécanisme d'étirement : penser à l'arrachement apophysaire de la tubérosité ischiatique, qui est une lésion osseuse et non musculaire.
  • Douleur qui ne cède pas et tension de loge : rare à la cuisse postérieure, mais l'hématome compressif existe.
  • Absence de mécanisme identifiable chez un patient qui n'est pas en train de courir : reprendre le diagnostic différentiel, y compris la radiculalgie S1 et la tendinopathie proximale.

Les mesures qui servent vraiment, et pourquoi les noter dès le premier jour

Une étude portant sur 131 lésions confirmées par IRM et suivies quotidiennement pendant toute la rééducation a testé quelles mesures cliniques accompagnaient réellement la progression. Trois s'en dégagent : la force en course externe, l'amplitude en flexion de hanche maximale avec extension active du genou, et la longueur de la zone douloureuse à la palpation. La fiabilité intra-observateur des mesures de force et de souplesse était excellente (IC 95 % supérieur ou égal à 0,85). Les auteurs relèvent aussi que la progression de ces mesures n'est pas linéaire, et qu'à effort de course perçu identique, la vitesse réelle varie beaucoup d'un athlète à l'autre29.

Ce dernier point a une conséquence directe : demander « tu es à combien de pourcentage ? » est un mauvais instrument de mesure. Il faut chronométrer ou mesurer, pas interroger.

Conduite à la première consultation

Ce qui doit être écarté avant tout, et ce qui décide de l'imagerie

Arbre decisionnel : ecarter les drapeaux rouges, puis bilan clinique, l'imagerie n'etant demandee que si elle change la conduite Premiere consultation apres une douleur brutale de la face posterieure de cuisse Douleur brutale, mecanisme identifie Drapeaux rouges : coup de fusil audible, impotence totale, ecchymose etendue, deficit sensitif Presents ? oui non Avis chirurgical et imagerie sans delai : avulsion proximale, rupture complete, atteinte nerveuse Bilan clinique complet : palpation, force en course externe, amplitude active genou tendu L'imagerie changerait-elle la conduite a tenir ? non oui Prise en charge clinique d'emblee : le resultat ne modifierait ni le traitement ni le calendrier IRM dans les 5 jours, lue avec une classification NOMMEE (BAMIC pour 58 % des experts) Sont concernes par l'IRM : sportif de competition, doute sur le siege, echeance de reprise a arbitrer. Elle precise le siege et documente le dossier, mais ne fixe pas a elle seule la date de reprise (Wangensteen 2018).

Synthèse de la rédaction, établie à partir de Wangensteen A, Guermazi A, Tol JL, et al. Eur Radiol 2018;28(8):3532-3541. PMID 29460072, et de Paton BM, Read P, van Dyk N, et al. Br J Sports Med 2023;57(5):278-291. PMID 36650032.

Faut-il une IRM, et quand ?

L'IRM précise le siège, documente le dossier et rassure sur l'absence de lésion chirurgicale. Ce qu'elle ne fait pas, c'est fixer la date de reprise : sur 176 athlètes avec IRM à cinq jours, les systèmes de classification testés n'expliquaient que 7,6 % à 11,9 % de la variance du délai de retour au sport, avec un chevauchement large entre catégories31. Le chapitre suivant détaille cette limite.

En pratique, l'IRM se justifie quand la réponse change la conduite : sportif de compétition avec une échéance à arbitrer, suspicion d'atteinte tendineuse d'après le mécanisme ou la palpation, doute diagnostique, ou tableau qui n'évolue pas comme prévu. Elle se lit dans les cinq premiers jours, et le système de classification utilisé doit être nommé dans le compte rendu, faute de quoi le grade transmis n'est pas interprétable31.

Quelle classification utiliser, et qu'apporte-t-elle vraiment ?

Plusieurs systèmes coexistent, et ils ne disent pas la même chose. Choisir n'est pas une question d'école : un grade transmis sans le nom du système qui l'a produit est une information vide.

Les classifications historiques en trois grades, « légère, modérée, complète », ont été jugées insuffisantes dès le début des années 2010, faute de précision diagnostique et de valeur pronostique3. Trois systèmes se sont imposés depuis, chacun avec une logique propre.

Comparaison des trois systèmes de classification des lésions musculaires en usage
SystèmeLogiqueCe qu'il apporteSa limite propre
British Athletics Muscle Injury Classification (BAMIC)
Pollock 20143
Grade IRM de 0 à 4, complété d'un suffixe anatomique : a myofascial, b jonction myotendineuse, c intratendineux Le seul système dont l'application clinique a été publiée avec des délais et des taux de récidive par catégorie4, et le plus utilisé en pratique Validé d'abord sur une population d'athlétisme de haut niveau, dont les résultats ne se transposent pas tels quels au football8
Consensus de Munich
Mueller-Wohlfahrt 20135
Quatre types : troubles fonctionnels sans lésion fibrillaire macroscopique (types 1 et 2) puis lésions structurelles, déchirures partielles (type 3) et complètes ou avulsions (type 4) Le seul à nommer et classer les troubles fonctionnels, qui existent bel et bien : ils représentent 507 des 2 636 lésions de la cohorte UEFA, avec 6 jours d'arrêt médian1 Niveau de preuve explicitement déclaré par ses auteurs : avis d'expert, niveau V5
MLG-R
Valle 201732
Quatre lettres : mécanisme (M), localisation (L), grade de sévérité (G), nombre de récidives (R) Le seul à intégrer d'emblée le nombre de récidives et le mécanisme, et à distinguer tendon libre et tendon central33 Validé principalement sur une seule institution et 76 lésions, avec des méthodes d'apprentissage automatique difficiles à répliquer33

Lequel est réellement utilisé

La question a été tranchée par la procédure Delphi internationale de Londres, publiée en 2023. Un premier questionnaire a été adressé à 46 experts internationaux (médecins du sport, kinésithérapeutes, chirurgiens, préparateurs et scientifiques), suivi d'une réunion de consensus à quinze puis d'un second tour auprès de 112 experts, avec un taux de réponse de 88,4 % et un seuil d'accord fixé à 70 %. Résultat : 58 % des experts utilisent la BAMIC, 12 % Munich et 6 % la classification de Barcelone6.

Utilisez la BAMIC, parce que c'est le langage majoritaire et celui dont l'application clinique est publiée. Mais nommez-la dans le compte rendu, et ne lui demandez pas de fixer une date.

Ce que ces systèmes valent, mesuré plutôt qu'affirmé

Trois travaux permettent de répondre sans avis d'école.

Sur la reproductibilité, la réponse est plutôt rassurante. Quarante athlètes, deux radiologues indépendants, trois systèmes comparés : les accords intra et inter-observateurs vont de « substantiels » à « presque parfaits » pour les grades de sévérité et les classifications globales (kappa de 0,65 à 1,00 en intra, 0,77 à 1,00 en inter). En revanche, la fiabilité des sous-catégories anatomiques, celles-là mêmes qui portent l'information pronostique, reste incertaine, avec des kappas s'échelonnant de -0,05 à 1,0030.

Sur la valeur pronostique, la réponse est franchement négative. La même équipe a suivi 176 athlètes avec IRM à cinq jours jusqu'au retour au sport. Les délais variaient énormément à l'intérieur de chaque catégorie et entre les catégories ; la variance totale expliquée par les grades de sévérité et par les sites anatomiques BAMIC allait de 7,6 % à 11,9 %. Conclusion des auteurs, littérale : aucun des systèmes de classification ne pouvait être utilisé pour prédire le retour au sport dans leur échantillon31.

Sur le fond, enfin, une revue narrative de 2015 rappelle que malgré l'abondance de littérature sur le sujet, la classification des lésions musculaires repose de façon prédominante sur l'avis d'expert, et que peu d'éléments relient les caractéristiques cliniques ou radiologiques retenues à une pathologie établie ou à un résultat clinique34. Le consensus de Londres ne dit pas autre chose lorsqu'il recommande de faire évoluer ces systèmes et appelle à des travaux sur leur validité et leur fiabilité6.

Ce qu'il faut retenir de ce chapitre

Une classification sert à décrire précisément et à communiquer, pas à pronostiquer. La BAMIC est le langage commun et l'un des rares systèmes assortis d'un cadre de rééducation publié35. Le suffixe anatomique, a, b ou c, est l'information la plus utile qu'elle porte, et c'est justement celle dont la reproductibilité est la moins établie : raison de plus pour la confronter à l'examen clinique plutôt que de la recevoir comme un verdict.

Le siège de la lésion change-t-il le pronostic ?

C'est le point où la littérature se contredit ouvertement. Plutôt que de choisir un camp, il faut comprendre pourquoi les deux séries de résultats sont vraies chacune dans leur population.

L'idée est ancienne et intuitive : une lésion qui s'étend au tendon intramusculaire, ce prolongement tendineux qui court à l'intérieur du corps musculaire, devrait guérir moins bien qu'une lésion cantonnée aux fibres. Une revue narrative de 2023 rappelle l'ampleur du phénomène : l'atteinte du tendon intramusculaire est présente dans jusqu'à 41 % des lésions des ischio-jambiers, et des taux de récidive allant jusqu'à 60 % ont été rapportés chez des athlètes d'athlétisme de haut niveau11.

Les séries qui confirment

L'étude princeps porte sur 230 athlètes britanniques d'élite en athlétisme, dont 44 ont présenté 65 lésions des ischio-jambiers avec IRM dans les sept jours. Les délais de retour à l'entraînement complet différaient significativement selon les catégories BAMIC : les lésions de grade 3 et les lésions « c », intratendineuses, prenaient significativement plus de temps. Surtout, le taux de récidive était significativement plus élevé pour les lésions « c », alors qu'il ne différait ni selon le grade numérique, ni selon le muscle atteint, ni selon la localisation proximale, centrale ou distale, ni selon l'âge ou le sexe4.

Deux cohortes indépendantes vont dans le même sens sur les délais. En football australien professionnel, 41 lésions classées selon la sévérité de l'atteinte tendineuse intramusculaire et sa hauteur donnent des médianes de retour de 21 jours pour les atteintes de bas grade, 35 jours pour les atteintes distales ou isolées de haut grade et 88 jours pour les atteintes proximales de haut grade du chef long du biceps associées à une atteinte du semi-tendineux10. En football professionnel espagnol, sur 76 lésions, les atteintes du tendon libre du chef long du biceps ont demandé 56 jours en médiane contre 24 jours pour les atteintes du tendon central du même muscle (p = 0,038)33.

Le siège de la lésion et le délai de retour

Deux cohortes indépendantes, deux sports, deux systèmes de classification

Delais de retour selon le siege : tendon libre 56 jours, tendon central 24 jours, haut grade proximal 88 jours Le siege de la lesion pese plus que son grade Deux cohortes independantes, deux sports, deux classifications Tendon libre du chef long du biceps Valle 2022, football, n = 76 56 j Tendon central du meme muscle Valle 2022, mediane, p = 0,038 24 j Haut grade proximal (MR3) Eggleston 2020, football australien 88 j Haut grade distal ou isole (MR2) Eggleston 2020, medianes 35 j Jonction myotendineuse, bas grade (MR1) Eggleston 2020, n = 41 21 j Medianes ou moyennes de retour a l'entrainement complet. Les populations different : ces barres ne se comparent pas d'une cohorte a l'autre.

Sources : Valle X, Mechó S, Alentorn-Geli E, et al. Sports Med 2022;52(9):2271-2282. PMID 35610405 (football professionnel, 76 lésions) ; Eggleston L, McMeniman M, Engstrom C. Scand J Med Sci Sports 2020;30(6):1073-1082. PMID 32096248 (football australien, 41 lésions). Les deux séries ne se comparent pas entre elles.

Les séries qui infirment

Deux études prospectives du même groupe ont testé la même hypothèse sur des populations majoritairement footballistiques, avec un protocole de rééducation standardisé fondé sur des critères.

La première a inclus 165 athlètes, avec IRM dans les cinq jours et recueil prospectif des récidives sur douze mois. Une disruption du tendon intramusculaire était présente chez 64 d'entre eux (39 %). Le taux de récidive global était de 19 %, et il était identique avec et sans atteinte tendineuse : 20 % contre 20 %, rapport de risque instantané 1,05 (IC 95 % 0,52 à 2,12 ; p = 0,898). Même absence de différence pour l'aspect ondulé du tendon8.

La seconde, sur 70 participants, a mesuré le délai de retour. Les lésions sans disruption revenaient en 22,2 jours en moyenne (écart-type 7,4) ; celles avec disruption transfixiante en 31,6 jours (écart-type 10,9), différence significative. Mais les auteurs soulignent eux-mêmes que l'écart représente un peu plus d'une semaine et que le chevauchement entre les groupes est tel que la portée pour un athlète donné reste limitée. Ils rappellent au passage que la réputation de cette lésion, « plus de 50 jours d'arrêt et jusqu'à 63 % de récidive », reposait sur des séries rétrospectives à haut risque de biais9.

Comment ces résultats peuvent tous être vrais

Les populations diffèrent sur trois axes qui suffisent à expliquer l'écart. Le sport d'abord : l'athlétisme sollicite la vitesse maximale bien plus systématiquement que le football, et une atteinte tendineuse mal réhabilitée s'y révèle plus vite. La rééducation ensuite : les cohortes négatives appliquaient un protocole standardisé fondé sur des critères, là où les séries positives sont rétrospectives et décrivent des prises en charge hétérogènes. Le plan d'étude enfin : rétrospectif contre prospectif, sur des effectifs de 65 contre 165.

C'est exactement la conclusion de la revue narrative de 2023 : les taux de récidive et les délais varient selon les populations, les cohortes et les sports, ce qui suggère que les résultats sont propres au contexte sportif. La même revue relève qu'une rééducation spécifiquement adaptée à l'atteinte tendineuse a permis de réduire significativement les récidives chez des athlètes d'élite en athlétisme, sans allonger le délai de retour11.

Un élément récent renforce l'intérêt porté au siège, mais déplace la cible. Dans la cohorte multicentrique de 330 lésions déjà citée, ce n'est pas l'atteinte du tendon intramusculaire qui ressortait comme facteur indépendant de récidive à douze mois, mais l'atteinte de la jonction myotendineuse, avec un risque relatif ajusté de 3,10 (IC 95 % 1,39 à 6,93)26.

Ce qu'il faut retenir de ce chapitre

Le siège modifie le délai, cela est cohérent d'une cohorte à l'autre, et l'ordre de grandeur va d'une semaine de plus à un doublement selon la structure atteinte. Le siège ne détermine pas mécaniquement la récidive : celle-ci dépend au moins autant de la façon dont la reprise est conduite. Concrètement, une atteinte tendineuse est une raison d'allonger et d'individualiser, pas d'annoncer une fatalité au patient.

Quelle rééducation, et à quel niveau de preuve ?

Trois essais randomisés structurent tout ce chapitre. Ils sont anciens, petits, et aucun n'est aveugle : c'est l'état réel de la preuve sur une pathologie qui coûte pourtant un cinquième des jours d'arrêt du football professionnel.

Ce que l'on ne fait plus : l'étirement isolé

L'essai de 2004 reste, vingt ans après, le plus frappant du domaine. Vingt-quatre athlètes avec lésion aiguë ont été randomisés entre un programme d'étirements statiques et de renforcement isolé des ischio-jambiers, et un programme d'agilité progressive et de gainage du tronc. Le délai de retour au sport ne différait pas significativement (37,4 jours contre 22,2 ; p = 0,25). Le taux de récidive, lui, différait massivement : dans les deux premières semaines, 6 athlètes sur 11 (54,5 %) contre 0 sur 13 ; à un an, 7 sur 10 (70 %) contre 1 sur 13 (7,7 %)16.

Il faut lire ce résultat pour ce qu'il est : un effet énorme sur un effectif minuscule, dans un essai unique jamais répliqué à l'identique. Il ne prouve pas que le gainage guérit ; il montre qu'un programme centré sur l'étirement passif et le renforcement analytique du muscle lésé est une mauvaise idée, et cette conclusion négative a bien tenu.

Ce que l'on fait : charger en allongement

Deux essais randomisés suédois ont comparé un protocole mettant l'accent sur des exercices en allongement (protocole L) à un protocole d'exercices conventionnels (protocole C), chez des athlètes avec lésion confirmée par IRM.

  • En football d'élite, 75 joueurs : retour en 28 jours en moyenne (écart-type 15, étendue 8 à 58) avec le protocole L contre 51 jours (écart-type 21, étendue 12 à 94) avec le protocole C. Une seule récidive sur douze mois, dans le groupe C13.
  • En athlétisme, 56 sprinteurs et sauteurs : 49 jours (écart-type 26) contre 86 jours (écart-type 34). Deux récidives, toutes deux dans le groupe C. Et, indépendamment du protocole, les lésions impliquant le tendon libre proximal ont demandé beaucoup plus de temps : 73 jours contre 31 dans le groupe L, 116 contre 63 dans le groupe C14.

Ces deux essais ne sont pas aveugles, proviennent d'une même équipe et d'un seul pays, et les écarts observés sont considérables pour une intervention aussi simple. Ils restent néanmoins la meilleure preuve directe disponible sur le contenu de la rééducation, et leur message est cohérent avec le reste du champ : la charge en position allongée du muscle est le levier.

Ce qui a été testé et n'apporte rien : anticiper l'excentrique

Une question naturelle est de savoir s'il faut introduire les exercices en allongement le plus tôt possible. Un essai randomisé de supériorité y a répondu : 90 athlètes masculins avec lésion confirmée par IRM, randomisés entre introduction dès le premier jour de rééducation et introduction après avoir pu courir à 70 % de la vitesse maximale, tous recevant par ailleurs le même programme. Retour au sport : 23 jours (IQR 16 à 35) contre 33 jours (IQR 23 à 40), mais rapport de risque ajusté de 0,95 (IC 95 % 0,56 à 1,60 ; p = 0,84), donc sans différence significative. Aucune différence non plus sur les récidives à 2, 6 et 12 mois27.

Cet essai est instructif pour une autre raison : les médianes brutes semblent séparer nettement les deux groupes, et l'analyse ajustée montre qu'il n'en est rien. C'est un bon rappel de ce que valent les écarts de moyennes lus sans intervalle de confiance.

Ce qui reste incertain : les injections de plasma riche en plaquettes

L'essai de référence est néerlandais : multicentrique, randomisé, en double aveugle contre placebo, sur 80 athlètes de compétition et de loisir avec lésion aiguë des ischio-jambiers. Le critère principal, publié dans le New England Journal of Medicine39, ne montrait aucune accélération du retour au jeu. Les résultats secondaires publiés l'année suivante ne trouvaient aucune différence sur le taux de récidive à un an (HR 0,89 ; IC 95 % 0,38 à 2,13 ; p = 0,80), ni sur aucun autre critère subjectif, clinique ou IRM38.

Les synthèses ultérieures ne renversent pas ce résultat. Une méta-analyse de 2021 portant sur 10 études, 207 injections contre 149 témoins, trouve une réduction du délai de retour de 5,67 jours et un rapport de risque de récidive de 0,88, l'une et l'autre non significatives37. Une méta-analyse de 2026 restreinte aux six essais randomisés (277 patients) trouve un gain de 8,6 jours (21,4 contre 30,0 jours), mais avec une hétérogénéité de 94,1 %, un taux de récidive inchangé (15 % contre 16 % ; p = 0,72), et une certitude de la preuve cotée par ses auteurs en GRADE comme faible à modérée en raison du risque de biais et de l'imprécision36.

Les modalités, classées par niveau de certitude

Ce que chaque intervention a démontré, et la réserve qui l'accompagne

Modalites classees par niveau de certitude, de l'excentrique preventif au plasma riche en plaquettes Ce que vaut chaque modalite, et sur quoi Cartes empilees : niveau de certitude decroissant du haut vers le bas MODERE Exercice excentrique en PREVENTION primaire Pour : Deux essais randomises concordants, une meta-analyse de 8 459 athletes. Reserve : Reanalyse 2021 : intervalle non concluant sur les seuls essais randomises. MODERE Reeducation progressive en agilite et gainage Pour : Recidive a un an 7,7 % contre 70 % avec etirement isole (Sherry 2004). Reserve : Un seul essai, 24 athletes : effet spectaculaire mais effectif tres faible. MODERE Protocole d'exercices en allongement (protocole L) Pour : Deux essais randomises : retour en 28 j contre 51 j, et 49 j contre 86 j. Reserve : Non aveugle, un seul centre, un seul evaluateur (Askling 2013 et 2014). FAIBLE Reprise decidee sur des criteres cliniques plutot que sur un delai Pour : Un retour plus precoce est associe a la recidive a 12 mois (Zein 2024). Reserve : Aucun jeu de criteres de reprise n'a ete valide (van der Horst 2016). FAIBLE Injection de plasma riche en plaquettes Pour : Six essais randomises, 277 patients : 8,6 jours gagnes, recidive inchangee. Reserve : Heterogeneite de 94 %, et l'essai en double aveugle ne trouve aucun effet. TRES FAIBLE Introduire l'excentrique plus tot dans la reeducation Pour : Essai d'equivalence : aucun gain sur le delai ni sur la recidive. Reserve : Question tranchee dans le sens negatif, sur 90 athletes masculins. Appreciation de la redaction, fondee sur le plan des etudes citees et leur coherence. Seule la ligne du plasma riche en plaquettes porte une cotation GRADE publiee.

Seule la ligne du plasma riche en plaquettes porte une cotation GRADE publiée (Nakagawa H, Krochmal P, Thomas I, et al. Br J Sports Med 2026;60(5):370-378. PMID 41708276). Les autres appréciations sont celles de la rédaction, fondées sur le plan et la cohérence des études citées dans le tableau du même chapitre.

Modalités de prise en charge de la lésion aiguë des ischio-jambiers et niveau de certitude associé
ModalitéCe qu'établissent les donnéesBase de preuveCertitude
Exercice excentrique en prévention primaire Réduction d'environ la moitié du risque de lésion ; effet le plus marqué sur les récidives (RR 0,14)17 2 essais randomisés17,22, 1 méta-analyse de 8 459 athlètes18 Modérée
Agilité progressive et gainage du tronc Récidive à un an de 7,7 % contre 70 % avec étirement et renforcement isolés16 1 essai randomisé, 24 athlètes, non répliqué Modérée
Protocole d'exercices en allongement Retour en 28 j contre 51 j en football, 49 j contre 86 j en athlétisme13,14 2 essais randomisés, 131 athlètes au total, non aveugles Modérée
Reprise décidée sur critères plutôt que sur un délai fixe Un retour plus précoce est associé à la récidive à 12 mois26 ; aucun jeu de critères validé25 1 cohorte multicentrique de 330 lésions, 1 revue systématique, 1 consensus Delphi7 Faible
Classification IRM pour fixer la date de reprise 7,6 % à 11,9 % de la variance du délai expliquée ; prédiction non recommandée31 1 étude prospective, 176 athlètes Faible, en défaveur
Injection de plasma riche en plaquettes Gain de 8,6 j avec hétérogénéité de 94 %, récidive inchangée ; l'essai en double aveugle ne trouve aucun effet36,38 6 essais randomisés, 277 patients ; cotation GRADE publiée Faible à modérée
Introduction précoce de l'excentrique Aucun gain sur le délai (HR 0,95) ni sur la récidive27 1 essai randomisé de supériorité, 90 athlètes Très faible, en défaveur
Test isocinétique pour dépister le risque Effet prédictif petit et limité à la force excentrique des fléchisseurs à 60°/s24 1 méta-analyse, 12 études, 508 lésions Très faible, en défaveur

Comment lire la colonne « certitude »

Une seule ligne porte une cotation GRADE publiée : celle du plasma riche en plaquettes, cotée faible à modérée par les auteurs de la méta-analyse de 202636. Les autres sont une appréciation de la rédaction, fondée sur le plan des études citées, leur effectif, leur cohérence et leur réplication. Elles sont indiquées comme telles pour ne pas prêter aux sources une autorité qu'elles n'ont pas revendiquée.

Quand peut-on reprendre le sport, et sur quels critères ?

C'est la décision qui détermine le pronostic à un an. Elle repose sur des critères dont aucun n'est validé, et elle est prise sous une pression qui n'a rien de médical.

Pourquoi un délai fixe est un mauvais critère

Trois raisons, chacune mesurée.

Un, la dispersion des délais réels est énorme. La médiane de 13 jours de la cohorte UEFA a un intervalle interquartile de 7 à 22 jours1, et les cohortes qui détaillent par siège vont de 21 à 88 jours10. Un délai moyen appliqué à un individu est faux dans les deux sens, moitié du temps trop long, moitié du temps dangereux.

Deux, l'imagerie ne rattrape pas cette dispersion. Les classifications IRM n'expliquent au mieux qu'un dixième de la variance du délai31.

Trois, et c'est le point décisif, un retour plus précoce est indépendamment associé à la récidive. Sur 308 lésions suivies douze mois, le délai de retour au jeu ressort parmi les cinq facteurs indépendamment associés au risque de récidive, aux côtés de la gêne au test d'extension active du genou et de l'atteinte de la jonction myotendineuse26. Le titre même de cette publication mentionne la valeur d'un report du retour au jeu.

Ce qui est validé, et ce qui relève de l'usage

Il faut être clair sur ce point, parce que beaucoup de protocoles circulent avec une assurance que la littérature ne soutient pas. Une revue systématique a examiné 25 articles fournissant une définition du retour au jeu ou des critères pour le décider : 13 en donnaient une définition, 23 décrivaient des critères. Les thèmes récurrents étaient l'absence de douleur, une force et une souplesse comparables au côté sain, l'accord du staff médical et la performance fonctionnelle. Conclusion des auteurs : une grande variété de critères est utilisée, dont aucun n'a été validé25.

Le consensus de Londres de 2023 apporte le complément le plus utile en distinguant ce sur quoi les experts s'accordent de ce sur quoi ils ne s'accordent pas. Les énoncés atteignant le seuil de 70 % portaient sur le choix et la dose des exercices (78,8 % à 96,3 % d'accord), l'importance de la chaîne cinétique (95 %), les critères de progression des exercices (73 % à 92,7 %), la course et le sprint (83 % à 100 %) et les critères de retour au sport (78,3 % à 98,3 %). En revanche, les seuils chiffrés de souplesse (40 % d'accord) et de force (66,1 %) n'ont pas atteint le consensus, pas plus que les adjuvants (68,9 %)7.

Les experts s'accordent sur la méthode et se divisent sur les seuils. Un protocole qui affiche « 90 % de force controlatérale » emprunte à l'usage une précision que la preuve ne lui donne pas.
Critères de reprise du sport après lésion aiguë des ischio-jambiers, selon leur statut de preuve
CritèreStatutCe qui le soutient, ou pas
Absence de douleur pendant le sprintConsensus fort85,5 % d'accord parmi 99 experts internationaux ; c'est le seul critère où l'absence totale de douleur est soutenue7
Progression fondée sur la capacité et les symptômes, non sur le calendrierConsensus fort73 % à 92,7 % d'accord selon les items ; cohérent avec l'association entre reprise précoce et récidive7,26
Exigences de la compétition comme cible finale de la rééducationConsensus fort89,8 % d'accord ; appuyé par le risque de récidive 9,25 fois supérieur en match7,1
Absence de gêne au test d'extension active du genouÉtayé, non validéFacteur indépendant de récidive, RRa 2,52 à 12 mois et 3,38 à 2 mois26
Test H actif d'Askling avant la décision finaleÉtayé, non validéDétecte un déficit de 8 % de souplesse active et un sentiment d'insécurité coté 52 sur 100, alors que l'examen clinique classique est normal15
Seuil chiffré de force par rapport au côté sainUsageN'a pas atteint le consensus (66,1 %)7 ; l'isocinétisme a par ailleurs une validité prédictive limitée24
Seuil chiffré de souplesseUsage40 % d'accord seulement, le plus bas de tout le consensus7
Délai fixe de trois ou six semainesÀ abandonnerContredit par la dispersion réelle des délais et par l'association entre reprise précoce et récidive1,26

Le test H d'Askling, en pratique

Ce test a été construit précisément pour la situation qui produit les récidives : un athlète chez qui palpation, tests de force manuels et élévation de jambe tendue passive ne montrent plus rien. Sur onze athlètes dans cet état exact, le test a mis en évidence une souplesse active inférieure de 8 % du côté lésé, alors que la souplesse passive était symétrique, et un sentiment d'insécurité coté en moyenne 52 sur 100 du côté lésé contre 0 du côté sain15.

Le geste : patient en décubitus dorsal, flexion de hanche active et balistique, genou tendu, trois essais, on retient l'amplitude maximale, et on demande au patient de coter son appréhension. Le sentiment d'insécurité est une donnée en soi, pas un artefact.

L'exercice excentrique prévient-il vraiment la récidive ?

C'est le seul dispositif préventif largement documenté du domaine. Son histoire est aussi une leçon de lecture critique : selon la méthode d'analyse retenue, la même littérature donne « moitié moins de lésions » ou « on ne peut pas conclure ».

Ce que montrent les essais

L'essai fondateur est danois : 50 clubs, 942 joueurs professionnels et amateurs, randomisation en grappes, dix semaines de programme excentrique progressif puis entretien hebdomadaire. Sur une saison complète, 52 lésions dans le groupe témoin contre 15 dans le groupe d'intervention. Les taux pour 100 saisons-joueur donnent17 :

  • Toutes lésions : 3,8 contre 13,1, soit un rapport de taux ajusté de 0,293 (IC 95 % 0,150 à 0,572 ; p < 0,001). Nombre de sujets à traiter : 13.
  • Lésions nouvelles : 3,1 contre 8,1, rapport 0,410 (IC 95 % 0,180 à 0,933 ; p = 0,034). Nombre de sujets à traiter : 25.
  • Récidives : 7,1 contre 45,8, rapport 0,137 (IC 95 % 0,037 à 0,509 ; p = 0,003). Nombre de sujets à traiter : 3.

Ce dernier chiffre est le plus important de tout l'article pour un kinésithérapeute libéral : c'est chez le patient qui vient de se blesser que l'intervention est de loin la plus rentable. Traiter trois joueurs ayant un antécédent évite une récidive.

Un second essai randomisé, mené chez 579 footballeurs amateurs de 40 équipes, confirme l'effet en dehors du milieu professionnel : 25 séances sur 13 semaines, incidence de 0,25 contre 0,80 pour 1 000 heures, rapport de cotes de 0,282 (IC 95 % 0,110 à 0,721 ; p = 0,005). Deux nuances utiles : la sévérité des lésions n'était pas réduite, et l'observance atteignait 91 %, ce qui est le propre d'un protocole encadré par une étude22.

Ce que devient l'effet quand on resserre la méthode

Une méta-analyse de 2019 portant sur 15 études et 8 459 athlètes conclut à un rapport de risque de 0,49 (IC 95 % 0,32 à 0,74 ; p = 0,0008), soit « la moitié des lésions en moins », formule reprise partout depuis18.

Deux ans plus tard, une réanalyse méthodologique reprend la même base. Son constat de départ est brutal : sur les 15 études incluses, cinq seulement randomisaient réellement les participants vers l'exercice. En restreignant à celles-là, puis en ajoutant un essai identifié par la mise à jour, le rapport de risque devient 0,59 avec un intervalle de confiance à 95 % de 0,27 à 1,29, et un intervalle de prédiction plus large encore. Conclusion des auteurs : la preuve d'un effet protecteur reste non concluante, provenant essentiellement d'essais à haut risque de biais, et au mieux une recommandation conditionnelle peut être formulée, pour le football19.

Le même exercice, quatre estimations

Effet préventif de l'exercice excentrique selon la méthode d'analyse retenue

Foret des estimations de l'effet preventif de l'exercice excentrique, de Petersen 2011 a la reanalyse de 2021 dont l'intervalle franchit 1 L'effet de l'excentrique depend de la methode d'analyse Rapport de risque de lesion des ischio-jambiers, echelle logarithmique 0,1 0,2 0,5 1 2 Petersen 2011, ECR en grappes RR 0,29 van der Horst 2015, ECR amateurs OR 0,28 van Dyk 2019, meta-analyse RR 0,49 Impellizzeri 2021, reanalyse RR 0,59 Un intervalle qui franchit 1 ne permet pas de conclure Points : estimation ponctuelle. Barres : intervalle de confiance a 95 %. Impellizzeri 2021 ne retient que les essais reellement randomises sur l'exercice.

Sources : Petersen J, Thorborg K, Nielsen MB, et al. Am J Sports Med 2011;39(11):2296-2303. PMID 21825112 ; van der Horst N, Smits DW, Petersen J, et al. Am J Sports Med 2015;43(6):1316-1323. PMID 25794868 ; van Dyk N, Behan FP, Whiteley R. Br J Sports Med 2019;53(21):1362-1370. PMID 30808663 ; Impellizzeri FM, McCall A, van Smeden M. J Clin Epidemiol 2021;140:111-124. PMID 34520846.

Comment tenir les deux bouts sans tricher

Les deux analyses sont correctes ; elles ne répondent pas à la même question. La première mesure l'effet des programmes qui contiennent l'exercice excentrique, la seconde l'effet de l'exercice lui-même, isolé par une randomisation. La première est plus proche de ce qu'un club met en place, la seconde plus proche de ce qu'on peut attribuer à l'exercice.

En pratique clinique, la conduite ne change pas : c'est la seule intervention préventive dont on dispose, elle est gratuite, sans matériel, et son effet mesuré sur les récidives est le plus solide des trois estimations (rapport de 0,137, nombre de sujets à traiter de 317). Ce qui change, c'est le discours : « diminue de moitié le risque » est une formule à manier avec précaution, « c'est le meilleur outil disponible et il coûte cinq minutes deux fois par semaine » est exact.

La vraie limite n'est pas la preuve, c'est l'observance

Une enquête de 2015 a mesuré l'application réelle du programme dans 50 clubs professionnels, 32 de Ligue des champions et 18 du championnat norvégien, sur trois saisons. Le taux de réponse était de 100 %. Sur les 150 saisons-clubs couvertes, le programme complet a été réalisé dans 16 cas (10,7 %) et partiellement dans 9 autres (6 %) ; 125 saisons-clubs (83,3 %) ont été classées non conformes. Les auteurs concluent que l'adoption est « trop faible pour espérer un effet quelconque sur les taux de lésions »20.

Sept ans plus tard, la situation n'avait pas changé : sur 17 équipes de l'étude UEFA en 2020/2021, une seule utilisait le programme original complet et quatre l'appliquaient à tout ou presque tout l'effectif, soit une adoption de 13 %. Onze équipes le réservaient aux joueurs ayant un antécédent. Or les équipes qui l'appliquaient collectivement ont eu moins de lésions (5 contre 11 par équipe ; p = 0,008) et une charge lésionnelle plus faible (12 contre 35 jours d'arrêt pour 1 000 heures ; p = 0,003)21.

Le décalage à garder en tête

Entre 2001 et 2022, alors que le programme préventif était disponible, documenté et gratuit, la part des lésions des ischio-jambiers dans le football professionnel a doublé1. Ce n'est pas un argument contre l'exercice excentrique : c'est la démonstration qu'un dispositif efficace qui n'est pas appliqué ne produit aucun effet de santé. Le levier principal, pour un praticien, est donc moins le choix de l'exercice que la construction d'une observance qui survive à la fin de la rééducation.

Le claquage touche-t-il différemment les femmes et les sportifs d'âge mûr ?

Presque toute la littérature de ce dossier décrit des footballeurs professionnels masculins. Ce chapitre existe pour nommer ce que cela laisse dans l'ombre, plutôt que de faire comme si la question ne se posait pas.

Les femmes

La donnée la plus directe provient de l'étude UEFA consacrée aux clubs féminins d'élite. Onze responsables médicaux de clubs professionnels européens ont été invités à proposer puis à noter les facteurs de risque modifiables de lésion des ischio-jambiers. Vingt et un facteurs ont été proposés, et la conclusion est nette : la plupart sont extrinsèques, liés au club, à l'équipe et au staff, et non aux joueuses elles-mêmes. Les mieux notés étaient le manque de communication entre staff médical et staff sportif et la charge imposée aux joueuses (3,9 sur 5 chacun), puis le manque d'exposition régulière aux actions à haute vitesse à l'entraînement (3,8) et le fait de jouer deux à trois matchs par semaine (3,7)41.

Il faut lire cette étude pour ce qu'elle est : un recueil d'opinions expertes, de niveau de preuve III, sur onze clubs. Elle ne mesure pas des risques, elle décrit ce que des cliniciens de terrain estiment déterminant. Sa valeur est ailleurs : elle déplace la question de la « fragilité » individuelle vers l'organisation, ce que la donnée masculine appuie indépendamment puisque l'exposition au match est le contexte de neuf récidives sur dix1.

Un manque doit être dit franchement : les grands essais de prévention par exercice excentrique ont été conduits chez des hommes17,22, et la méta-analyse qui conclut à la réduction de moitié inclut des études menées chez des femmes comme chez des hommes sans que l'effet ait été établi séparément pour chaque sexe18. Transposer les chiffres masculins aux sportives est un raisonnement par défaut, pas une donnée.

Le sportif d'âge mûr

L'âge est l'un des deux facteurs de risque les plus constants de la méta-analyse de 2020, avec l'antécédent de lésion23. Dans la cohorte de 2011, l'incidence des lésions musculaires augmentait globalement avec l'âge, mais, détail important, cette augmentation ne concernait significativement que le triceps sural, et non les ischio-jambiers, le quadriceps ou les adducteurs2. Autrement dit, l'effet de l'âge sur cette lésion précise est moins net qu'on ne le dit.

Le patient de cabinet le plus typique n'est de toute façon pas un professionnel. Un cas publié en 2025 décrit une femme de 52 ans, active, blessée en courant entre les bases lors d'une partie de balle récréative, devant trois chirurgiens orthopédistes témoins de la scène. Diagnostic posé sur le mécanisme et l'examen clinique, traitement non opératoire, amélioration progressive et retour à l'activité complète. Son auteur souligne que ces lésions sont fréquentes chez les sportifs de loisir d'âge moyen, chez qui des activités jusque-là sans risque deviennent une source de vulnérabilité inattendue42.

Ce qu'il faut retenir de ce chapitre

Les repères chiffrés de cet article valent pour le football professionnel masculin, sauf mention contraire. Chez la sportive, chez le sportif de loisir et après 40 ans, la démarche reste la même (distinguer le mécanisme, examiner, charger progressivement, décider sur critères) mais les délais et taux ne se transposent pas. Le seul essai de prévention conduit hors du milieu professionnel, chez des amateurs, confirme d'ailleurs l'effet avec une observance de 91 %, ce qui est encourageant pour la pratique de ville22.

Que nous apprennent des cas cliniques concrets ?

Quatre cas publiés, choisis parce que chacun illustre un point que les cohortes ne montrent pas : ce qui se passe quand la reprise est décidée sur des critères insuffisants, et ce à quoi ressemblent les formes rares.

Cas 1 : une quatrième récidive malgré des critères de reprise satisfaits

Un rugbyman universitaire de 21 ans, avec trois lésions antérieures des ischio-jambiers, présente une quatrième récidive au semi-tendineux. L'IRM conclut à une lésion de grade I, l'échographie montre une cicatrice fibreuse et une sensibilité des fibres. Un mois après la lésion, il ne rapportait aucune douleur à l'étirement, en contraction isométrique, en contraction excentrique ni au sprint : il remplissait les critères de reprise habituels. Il était pourtant incapable de réaliser un test de pont unipodal à vitesse maximale, en raison de la douleur et de l'appréhension. Après deux mois d'utilisation de ce mouvement comme exercice quotidien, la vitesse d'élévation avait progressé de 76 %, la hauteur de 84 %, le couple isométrique des fléchisseurs de 34 % et la souplesse de 97 %, gains maintenus après six semaines d'arrêt44.

Ce que le cas illustre : les critères de reprise usuels, tous fondés sur des sollicitations lentes ou sous-maximales, peuvent être satisfaits alors qu'un déficit persiste à haute vitesse. C'est précisément la vitesse à laquelle la récidive survient. Un cas isolé de niveau de preuve 5 ne fonde pas une recommandation, mais il donne une image concrète de ce que « aucun critère validé » signifie au chevet du patient.

Cas 2 : une récidive dont l'imagerie ne dit pas tout

Une athlète de fond de 31 ans, avec un antécédent de rupture de la jonction myotendineuse distale du biceps fémoral, présente une récidive. Les auteurs décrivent la difficulté à interpréter les images en présence d'un remaniement cicatriciel ancien, et défendent la nécessité d'une corrélation clinico-radiologique et d'une analyse du mécanisme lésionnel pour poser un diagnostic exact. Ils rappellent que le biceps fémoral concentre les récidives, et que la moitié de celles-ci siègent à la jonction myotendineuse distale43.

Ce que le cas illustre : sur un muscle déjà lésé, une anomalie IRM peut être une séquelle et non la lésion du jour. L'imagerie ne remplace pas la datation clinique, et une cicatrice ancienne ne se lit pas comme une lésion récente.

Cas 3 : quand la lésion des ischio-jambiers devient une atteinte nerveuse

Deux patients, initialement traités de façon conservatrice ailleurs pour une lésion proximale des ischio-jambiers, développent en quelques mois des symptômes de compression du nerf sciatique par la fibrose cicatricielle. Tous deux ont présenté des signes neurologiques pendant plus de deux ans, récupérés après neurolyse chirurgicale à ciel ouvert, réalisée sans réinsertion des muscles rompus sur la tubérosité ischiatique compte tenu de l'ancienneté des lésions. Les auteurs notent qu'aucune donnée n'établit le traitement optimal de cette complication45.

Ce que le cas illustre : devant des paresthésies ou un déficit distal après une lésion proximale, l'hypothèse d'une souffrance du nerf sciatique doit être posée tôt. Le délai de deux ans avant la prise en charge chirurgicale dans ces deux observations est le vrai enseignement.

Cas 4 : le patient qui ressemble à ceux du cabinet

Une femme de 52 ans, physiquement active, se blesse en courant lors d'une partie récréative. Le diagnostic est posé sur le seul mécanisme et l'examen clinique, sans imagerie. L'évolution est favorable sous traitement non opératoire, avec retour progressif à l'activité complète42.

Ce que le cas illustre : l'immense majorité des lésions des ischio-jambiers relèvent de ce scénario, et non des situations décrites par les cohortes d'élite. Le mécanisme et l'examen suffisent au diagnostic ; l'imagerie n'est pas un préalable à la prise en charge.

Comment appliquer tout cela concrètement en pratique ?

Ce qui suit condense les chapitres précédents en une conduite. Les recommandations qui ne reposent que sur un consensus d'experts ou sur l'usage sont signalées comme telles.

À la première consultation

  1. Dater et qualifier le mécanisme. Course rapide ou étirement lent ? La réponse change l'ordre de grandeur du délai annoncé, de 23 à 43 jours dans le même essai selon le type13, et jusqu'à un an sur le mécanisme d'étirement pur12.
  2. Écarter les drapeaux rouges énumérés plus haut, en particulier l'avulsion proximale et l'atteinte du nerf sciatique.
  3. Poser les mesures de référence qui serviront à décider de la reprise : longueur de la zone douloureuse à la palpation, force en course externe, amplitude en flexion de hanche avec extension active du genou29. Sans mesure initiale, il n'y aura pas de critère de sortie.
  4. Annoncer un intervalle, pas une date. Et annoncer le risque de récidive dès ce moment, parce que c'est l'information qui déterminera l'adhésion du patient à la fin du programme.
  5. Ne demander une IRM que si elle change la conduite. Si elle est demandée, dans les cinq jours, avec mention explicite du système de classification utilisé31.

Pendant la rééducation

  1. Charger en position allongée, progressivement, plutôt qu'étirer passivement et renforcer analytiquement13,14,16.
  2. Intégrer l'agilité et le contrôle du tronc tôt : c'est le bras de l'essai de 2004 dont le taux de récidive à un an était de 7,7 % contre 70 %16, et le consensus de Londres accorde 95 % d'adhésion à l'importance de la chaîne cinétique7.
  3. Ne pas chercher à anticiper l'excentrique pour gagner du temps : l'essai qui a testé cette stratégie ne trouve aucun gain27.
  4. Progresser sur la capacité et les symptômes, en gardant à l'esprit que la progression des mesures cliniques n'est pas linéaire29.
  5. Réintroduire la course puis le sprint comme une étape à part entière : c'est le seul domaine où l'absence totale de douleur fait consensus (85,5 %)7.

Au moment de décider la reprise

  1. Vérifier le test d'extension active du genou : une gêne persistante est associée à un risque de récidive multiplié par 2,5 à douze mois26.
  2. Ajouter un test à haute vitesse lorsque l'examen classique est devenu normal : test H actif d'Askling15, et coter l'appréhension du patient, qui est une donnée et non un bruit.
  3. Ne pas confondre retour à l'entraînement et retour à la compétition. Le risque de récidive est 9,25 fois plus élevé en match1, et la cible de la rééducation doit être la charge du match (89,8 % de consensus)7.
  4. Prévoir explicitement la fenêtre des deux mois qui suit la reprise, où surviennent 69 % des récidives1 : c'est une période de gestion de charge, pas une période normale.

Après la reprise

Maintenir un travail excentrique. C'est chez le patient qui vient de se blesser que le bénéfice est le plus grand : trois patients traités pour éviter une récidive, contre vingt-cinq pour éviter une première lésion17. L'obstacle documenté n'est pas l'efficacité, c'est l'arrêt du programme : le protocole complet n'était appliqué que dans 10,7 % des saisons-clubs professionnels20, et l'adoption restait de 13 % sept ans plus tard21.

Les délais qu'on peut annoncer, et d'où ils viennent

Aucun de ces chiffres n'est un pronostic individuel. Ils servent à situer un patient dans un ordre de grandeur, en nommant la population dont ils proviennent.

Délais de retour au sport rapportés selon la cohorte, la population et le type de lésion
SituationDélai rapportéPopulation et effectifSource
Toutes lésions confondues13 j médiane (IQR 7 à 22)2 636 lésions, football professionnel masculinEkstrand 20231
Lésion fonctionnelle, sans lésion fibrillaire6 j médiane (IQR 4 à 10)507 lésions de la même cohorteEkstrand 20231
Lésion structurelle17 j médiane (IQR 11 à 25)1 312 lésions de la même cohorteEkstrand 20231
Type sprint, protocole en allongement23 j moyenneSous-groupe de 75 footballeurs d'éliteAskling 201313
Type étirement, protocole en allongement43 j moyenneSous-groupe de la même sérieAskling 201313
Atteinte du tendon central du biceps24 j médiane76 lésions, football professionnelValle 202233
Atteinte du tendon libre du biceps56 j médiane (p = 0,038)Même sérieValle 202233
Atteinte proximale de haut grade88 j médiane41 lésions, football australienEggleston 202010
Mécanisme d'étirement lent chez le danseur50 semaines médiane (30 à 76)15 danseurs professionnelsAskling 200712

Questions fréquentes

Un claquage des ischio-jambiers, c'est combien de temps d'arrêt ?

La médiane observée en football professionnel est de 13 jours, avec un intervalle interquartile de 7 à 22 jours1. Mais cette médiane recouvre des situations qui vont de 6 jours pour une lésion fonctionnelle à 88 jours pour une atteinte proximale de haut grade1,10, et jusqu'à près d'un an pour un mécanisme d'étirement pur12. Le mécanisme et le siège comptent davantage que le grade.

Faut-il une IRM pour un claquage ?

Pas systématiquement. Le diagnostic est clinique. L'IRM se justifie quand elle change la conduite : doute diagnostique, suspicion d'atteinte tendineuse ou d'avulsion, échéance sportive à arbitrer. Elle précise le siège mais n'explique qu'entre 7,6 % et 11,9 % de la variance du délai de retour31 : elle ne fixe pas une date.

Pourquoi les ischio-jambiers récidivent-ils autant ?

Parce que la reprise intervient dans une fenêtre de vulnérabilité qui n'est pas visible cliniquement. Dix-huit pour cent des lésions sont des récidives, dont 69 % dans les deux mois qui suivent le retour au jeu, et le risque est 9,25 fois plus élevé en match qu'à l'entraînement1. Un retour plus précoce est indépendamment associé à la récidive26.

Le Nordic hamstring est-il vraiment efficace ?

Cela dépend de la question posée. Les programmes qui l'incluent sont associés à une réduction d'environ la moitié du risque18, mais une réanalyse restreinte aux essais randomisant réellement vers l'exercice donne un rapport de risque de 0,59 avec un intervalle de 0,27 à 1,29, donc non concluant19. L'effet le mieux établi porte sur les récidives, avec un nombre de sujets à traiter de 317. En pratique, il reste le meilleur outil disponible.

Faut-il étirer un muscle qui vient de claquer ?

Pas sous la forme d'étirements statiques isolés. Le seul essai qui les a comparés à un programme d'agilité et de gainage a trouvé 70 % de récidive à un an contre 7,7 %16. En revanche, charger le muscle en position allongée, progressivement et activement, est ce que soutiennent les deux essais randomisés d'Askling13,14. Étirer et charger en allongement ne sont pas la même chose.

Une injection de plasma riche en plaquettes accélère-t-elle la guérison ?

L'essai en double aveugle contre placebo, sur 80 athlètes, ne trouve ni accélération du retour au jeu ni réduction des récidives à un an39,38. Les méta-analyses ultérieures oscillent entre un gain non significatif de 5,67 jours37 et un gain de 8,6 jours avec une hétérogénéité de 94 % et une certitude cotée faible à modérée36. Le taux de récidive n'est modifié dans aucune analyse.

Est-ce la même chose qu'une tendinite des ischio-jambiers ?

Non, et c'est une confusion fréquente. Le claquage est une lésion aiguë du corps musculaire, sur un mécanisme daté. La tendinopathie proximale est une pathologie de surcharge d'installation progressive, avec une douleur profonde sous la fesse aggravée par la position assise prolongée40,46. Les deux ont un traitement et un pronostic différents : voir l'article dédié à la tendinopathie proximale et celui sur la durée de guérison d'une tendinite des ischio-jambiers.

Peut-on prévenir une première lésion chez un patient qui n'a jamais rien eu ?

Oui, mais le bénéfice est bien moindre que chez celui qui a un antécédent : le nombre de sujets à traiter est de 25 pour éviter une première lésion contre 3 pour éviter une récidive17. Chez le sportif amateur, un programme de 25 séances sur 13 semaines a réduit l'incidence avec une observance de 91 %22.

Références

Quarante-six références, chacune vérifiée sur deux bases indépendantes au moment de la rédaction : Europe PMC pour l'identifiant, la liste d'auteurs complète, la revue, l'année et la pagination, CrossRef pour le contrôle croisé du titre, de la revue et de l'année à partir du DOI. Lorsqu'une donnée provient d'une population qui n'est pas celle du sujet traité, la différence est signalée dans le texte à l'endroit où le chiffre est cité.

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