

Gestion de la douleur
Gérer la douleur complexe
Anthony Halimi
Pratique fondée sur les preuves en kinésithérapie : 54 % des traitements choisis sont recommandés, 43 % ne le sont pas. Méthode et routine tenable.

L'EBP n'est pas « appliquer une étude », mais intégrer les preuves externes, l'expertise clinique et les valeurs du patient.
54%des traitements sont recommandés par les preuves, en enquête déclarative
La suite reprend chacun de ces points en détail, sources à l'appui. Elle est là si vous en avez besoin.
Ce sujet fait l'objet d'une formation : Gérer la douleur complexe , présentiel avec Anthony Halimi.
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10 chapitres de l'article · 22 min au total
Définition◔ 3 min
Le texte fondateur de l'EBP consacre la moitié de son propos à ce qu'elle n'est pas.
Écart◔ 3 min
La catégorie « sans recommandation » domine : une grande part de la pratique n'est simplement pas évaluée.
Barrières◔ 2 min
L'obstacle à l'EBP n'est pas l'attitude des praticiens : convaincre ne suffit pas.
Autocritique◔ 1 min
La critique la plus citée de l'EBM vient de l'intérieur du mouvement, pas de ses adversaires.
Question clinique◔ 1 min
Une question mal posée conduit à des heures de lecture inutilisable.
Lire vite◔ 4 min
Lire dans un ordre qui permet d'arrêter tôt : question, comparateur, critère, effet, pertinence.
Décision partagée◔ 3 min
Les attentes sur le bénéfice et le risque sont fausses des deux côtés, patients et cliniciens.
Désencombrer◔ 2 min
Retirer les traitements non recommandés est la moitié la plus difficile du travail.
Routine◔ 1 min
Une seule question par semaine, correctement posée, vaut mieux que dix survolées.
Questions◔ 2 min
Les recommandations, les revues Cochrane, PubMed Central et la base PEDro couvrent une grande part du champ.
Se former


Gestion de la douleur
Anthony Halimi
La suite, c'est la pratique : la formation qui enseigne ce sujet, avec Anthony Halimi.
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Exercice professionnel · Méthode
Tout le monde dit la pratiquer, et les mesures disent autre chose : dans les études de pratique, un traitement sur deux seulement fait partie des traitements recommandés. Cet article ne plaide pas pour l'EBP, il décrit ce qu'elle exige concrètement, ce qu'elle coûte en temps, et par quoi commencer.
La définition d'origine est plus modeste que sa réputation. Sackett et coll. la posent en 1996 dans le BMJ : l'usage consciencieux, explicite et judicieux des meilleures preuves disponibles pour décider du soin de chaque patient, intégré à l'expertise clinique individuelle1. L'article s'intitule « ce que c'est et ce que ce n'est pas » : dès le premier texte, la moitié du propos consiste à écarter les contresens.
L'écart entre les recommandations et la pratique est mesuré. Une revue systématique de 94 études a quantifié la concordance des choix des kinésithérapeutes avec les recommandations. Médiane des traitements recommandés : 54 % dans les enquêtes déclaratives, 63 % dans les audits de dossiers. Médiane des traitements non recommandés : 43 % en enquête, 27 % en audit2.
Les attentes sont fausses des deux côtés du bureau. Sur 35 études et 27 323 patients, la majorité surestime le bénéfice d'une intervention et sous-estime ses risques3. Sur 48 études et 13 011 cliniciens, une majorité de professionnels estimait correctement le bénéfice pour 3 critères sur 28 et le risque pour 9 sur 694. Ce n'est pas un problème d'attitude, c'est un problème de calibration.
Les barrières sont connues, et ce ne sont pas les attitudes. Une revue systématique de 32 études conclut que les kinésithérapeutes ont majoritairement des attitudes positives envers l'EBP, sans que cela se traduise en pratique constante. Les obstacles cités sont le manque de temps, le manque de compétences, et des représentations erronées de ce qu'est l'EBP5.
Et le mouvement s'est critiqué lui-même. En 2014, Greenhalgh, Howick et Maskrey publient dans le BMJ un texte au titre explicite : l'EBM est-elle un mouvement en crise ? Ils y décrivent le détournement de la marque par les industriels, le volume ingérable de recommandations, des règles qui prennent le pas sur le jugement, et une mauvaise adaptation à la polypathologie6. Connaître cette critique fait partie de la compétence, pas de la dissidence.
La confusion la plus fréquente n'est pas sur le fond, elle est sur le périmètre. L'EBP est souvent entendue comme « appliquer ce que dit l'étude », ce qui est exactement ce que son texte fondateur écarte.
L'éditorial de 1996 pose une définition en deux temps. Premier temps : l'usage consciencieux, explicite et judicieux des meilleures preuves actuelles pour décider du soin de chaque patient. Second temps, et c'est celui qu'on oublie : cette pratique consiste à intégrer l'expertise clinique individuelle aux meilleures preuves cliniques externes issues de la recherche systématique1.
Le mot qui porte tout est « intégrer ». Ni les preuves seules, ni l'expérience seule : leur composition. Une preuve sans expertise clinique produit une application mécanique à un patient qui n'est pas celui de l'étude ; une expertise sans preuve reproduit indéfiniment ce qu'on a appris à un moment donné.
Les trois composantes, et ce qui arrive quand l'une manque
Formulation issue de la définition de Sackett 1996 (PMID 8555924), complétée par Hoffmann 2014 (PMID 25268434) pour la place des valeurs du patient et de la décision partagée.
Les trois cases du haut sont banales. Les trois du bas décrivent des pratiques réelles, et chacune se rencontre en cabinet.
| Ce qu'on entend | Pourquoi c'est faux | Source |
|---|---|---|
| « L'EBP, c'est appliquer les recommandations » | La définition d'origine exige l'intégration à l'expertise clinique et au patient. Une recommandation ne décrit pas le patient en face de soi. | Sackett 19961 |
| « C'est un moyen de rationner les soins » | Objection anticipée dès l'éditorial fondateur, dont une part est consacrée à ce que l'EBM n'est pas. | Sackett 19961 |
| « Sans essai randomisé, on ne peut rien dire » | La hiérarchie des preuves dépend de la question posée. Le pronostic, la valeur diagnostique et l'expérience vécue ne s'étudient pas par essais randomisés. | Guyatt 20087 |
| « Mon expérience vaut bien une étude » | Les cliniciens estiment correctement le bénéfice d'une intervention dans 11 % des critères mesurés, et le risque dans 13 %. | Hoffmann 20174 |
| « Les patients veulent qu'on décide pour eux » | Sans information équilibrée sur bénéfices et risques, ils surestiment le premier et sous-estiment le second. La décision partagée existe pour cela. | Hoffmann 20153, Hoffmann 20148 |
Il existe une mesure, et elle est inconfortable. Elle a le mérite de déplacer le débat : la question n'est plus de savoir s'il faut faire de l'EBP, mais de comprendre pourquoi des professionnels convaincus n'y parviennent pas.
Zadro, O'Keeffe et Maher ont interrogé sept bases jusqu'en avril 2018, en croisant les termes de « pratiques professionnelles » et de « kinésithérapie », et retenu 94 études quantifiant les choix thérapeutiques des kinésithérapeutes dans les affections musculo-squelettiques, par enquête, audit de dossiers, audit de facturation ou observation clinique. Les résultats sont présentés en médianes et écarts interquartiles, séparément pour les enquêtes et les audits2.
Concordance des choix thérapeutiques avec les recommandations
Médianes issues de 94 études, séparément pour les enquêtes déclaratives auprès des kinésithérapeutes et pour les audits de dossiers cliniques. D'après Zadro 2019 (PMID 31591090).
Les trois catégories ne totalisent pas 100 % : un même praticien choisit plusieurs traitements, et chaque ligne compte une proportion différente. Les audits de dossiers, plus proches du soin réel, donnent un tableau moins sévère que les déclarations.
La conclusion des auteurs est sans détour : de nombreux kinésithérapeutes semblent ne pas suivre les recommandations dans la prise en charge des affections musculo-squelettiques, et il existe une marge considérable pour augmenter l'usage des traitements recommandés et réduire celui des traitements non recommandés2.
Un point de méthode mérite d'être relevé, parce qu'il est instructif pour la suite : la catégorie « sans recommandation » est la plus fournie, à 81 % en enquête. Beaucoup de ce que fait un kinésithérapeute n'est ni recommandé ni déconseillé : il n'a tout simplement pas été évalué. C'est là que l'expertise clinique fait le travail, et c'est aussi là qu'on se raconte le plus d'histoires.
L'enquête de référence sur les comportements date de 2003 et porte sur 488 kinésithérapeutes membres de l'association américaine, avec un taux de réponse de 48,8 %. Les répondants déclaraient une attitude positive : l'usage des preuves est nécessaire, la littérature est utile, la qualité des soins est meilleure quand on s'en sert. Puis les chiffres de comportement : 17 % lisaient moins de deux articles par mois, et un quart utilisait la littérature dans ses décisions cliniques moins de deux fois par mois. La première barrière déclarée était le manque de temps9.
Si l'obstacle était l'attitude, il suffirait de convaincre. La revue systématique des barrières dit que ce n'est pas le cas, et cela change complètement la stratégie.
Scurlock-Evans, Upton et Upton ont interrogé six bases sur la pratique des kinésithérapeutes entre 2000 et 2012, et retenu 32 études portant soit sur les connaissances, attitudes ou mise en oeuvre de l'EBP, soit sur des interventions destinées à l'améliorer. Leurs conclusions tiennent en trois constats5.
Premier constat : de nombreux kinésithérapeutes ont des attitudes positives envers l'EBP, mais cela ne se traduit pas nécessairement par une pratique constante et de qualité. Deuxième constat : les barrières sont nombreuses, au premier rang desquelles le manque de temps et le manque de compétences, ainsi que des représentations erronées de ce qu'est l'EBP. Troisième constat, le plus utile pour agir : il n'existe aucune approche universelle pour améliorer sa mise en oeuvre, et évaluer la culture de l'organisation avant de concevoir une intervention est déterminant.
| Barrière | Ce qu'elle produit | Parade praticable |
|---|---|---|
| Manque de temps | La question clinique se pose pendant la séance et ne survit pas à la journée | Noter la question, pas la chercher tout de suite. Un carnet de questions ouvertes, traité une fois par semaine |
| Manque de compétences de recherche | On tape le nom d'une technique dans un moteur et on lit le premier résultat | Commencer par les sources déjà synthétisées, pas par les études primaires |
| Représentations erronées de l'EBP | On croit devoir lire des essais randomisés pour des questions qui n'en relèvent pas | Choisir la source d'après la question : traitement, pronostic, diagnostic ou vécu |
| Accès aux publications | On s'arrête au résumé, qui présente les résultats sous leur meilleur jour | PubMed Central, PEDro et les revues en accès libre couvrent une grande part des questions de rééducation |
| Culture de l'équipe ou du cabinet | Les changements individuels ne tiennent pas dans un collectif qui ne suit pas | La revue le pose explicitement : évaluer la culture de l'organisation avant de concevoir l'intervention |
Ce chapitre existe parce qu'un praticien qui découvre l'EBP par ses partisans les plus enthousiastes finira par rencontrer ses limites, et se sentira trompé. Autant les connaître par ceux qui les ont formulées.
En juin 2014, Greenhalgh, Howick et Maskrey publient dans le BMJ, au nom du groupe « Renaissance de la médecine fondée sur les preuves », un article dont le titre pose une question : la médecine fondée sur les preuves est-elle un mouvement en crise ? Leur argument est que l'EBM a produit de nombreux bénéfices, et des conséquences négatives non voulues. Ils appellent à un recentrage sur des preuves utilisables, combinables au contexte et à l'expertise professionnelle, pour que chaque patient reçoive le traitement optimal6.
Une seconde critique, plus ancienne et plus radicale, porte sur la matière première elle-même. Chalmers et Glasziou, dans le Lancet en 2009, documentent le gaspillage évitable dans la production et la publication de la recherche : questions sans intérêt pour les cliniciens ou les patients, plans d'étude et méthodes inadéquats, non-publication, et rapports incomplets ou inutilisables10. Un praticien qui lit consciencieusement la littérature lit donc, en partie, de la recherche qui n'aurait pas dû exister sous cette forme.
C'est l'étape que l'on saute, et c'est celle qui détermine tout le reste. Une question mal posée conduit à des heures de lecture inutilisable.
Le format éprouvé décompose la question en quatre éléments : la population (qui est ce patient, précisément), l'intervention envisagée, la comparaison pertinente (contre quoi, y compris contre l'absence de traitement ou contre l'attente), et le critère de jugement qui compte pour ce patient.
Deux éléments méritent une insistance particulière. La comparaison, parce qu'elle est presque toujours omise : « les ondes de choc marchent-elles ? » n'a pas de réponse, « font-elles mieux qu'un programme d'exercices progressif chez une tendinopathie calcifiante d'épaule ? » en a une. Et le critère de jugement, parce qu'une étude peut être positive sur un critère dont le patient n'a rien à faire.
| Type de question | Devis qui y répond | Où chercher d'abord |
|---|---|---|
| Ce traitement marche-t-il ? | Essai randomisé, revue systématique d'essais | Recommandations récentes, revues Cochrane, base PEDro |
| Ce test aide-t-il à trancher ? | Étude de précision diagnostique contre une référence | Revues systématiques de précision diagnostique, avec rapports de vraisemblance |
| Que va-t-il devenir ? | Cohorte prospective, pas essai randomisé | Revues de pronostic, cohortes de population |
| Ce facteur est-il en cause ? | Cohorte prospective, évaluation par critères de causalité | Revues qui appliquent explicitement des critères de causalité |
| Comment le patient vit-il cela ? | Étude qualitative, synthèse thématique | Revues qualitatives, synthèses de méta-ethnographie |
| Combien cela coûte-t-il ? | Évaluation économique adossée à un essai | Revues économiques, rapports d'agences |
Ce tableau est la parade la plus directe à la représentation erronée que la revue des barrières identifie : chercher un essai randomisé pour une question de pronostic revient à ne rien trouver, puis à conclure qu'il n'y a pas de données.
Le temps est la première barrière déclarée. La réponse n'est pas de lire plus, c'est de lire dans un ordre qui permet d'arrêter tôt.
L'ordre de lecture qui permet d'arrêter tôt
Chaque étage peut clore la lecture. C'est la réponse la plus directe à la barrière que les enquêtes placent en tête : le manque de temps (Jette 2003, Scurlock-Evans 2014).
L'intérêt de cet ordre n'est pas d'être exhaustif : il est de rendre l'abandon possible à chaque étage, ce qui est la seule façon de lire beaucoup en peu de temps.
L'échelle PEDro cote la qualité méthodologique des essais en rééducation, et sa fiabilité a été mesurée. Deux études : onze cotateurs indépendants sur 25 essais, puis deux cotateurs sur 120 essais avec arbitrage par un troisième. Les kappas par item vont de 0,36 à 0,80 pour des cotateurs individuels et de 0,50 à 0,79 pour des cotations consensuelles. Pour le score total, le coefficient de corrélation intraclasse vaut 0,56 (IC 95 % 0,47 à 0,65) pour un cotateur seul, et 0,68 (0,57 à 0,76) en consensus. Les auteurs qualifient cette fiabilité de « passable » à « bonne »11.
Ce que vaut la cotation elle-même
Fiabilité de l'échelle PEDro, mesurée par deux études : 11 cotateurs sur 25 essais, puis 2 cotateurs sur 120 essais avec arbitrage par un troisième. Coefficient de corrélation intraclasse pour le score total. D'après Maher 2003 (PMID 12882612).
Les auteurs qualifient eux-mêmes cette fiabilité de « passable » à « bonne ». L'échelle reste utile pour situer un essai, pas pour les classer au point près.
La leçon pratique n'est pas de renoncer à l'échelle, c'est de ne pas surinterpréter un point d'écart : un essai coté 6 sur 10 et un essai coté 7 sur 10 ne se distinguent pas de façon fiable.
Au niveau supérieur, l'approche GRADE cote la qualité du corpus de preuves pour un critère donné, et la force de la recommandation qui en découle, en deux catégories seulement pour la seconde. C'est ce que reprennent la plupart des revues systématiques et recommandations citées sur ce site7. Un praticien n'a pas à coter lui-même : il a à savoir lire « certitude modérée » ou « très faible qualité » quand il les rencontre, et à en tirer les conséquences dans ce qu'il annonce au patient.
C'est le pilier le plus souvent absent des formations à l'EBP, et pourtant celui sans lequel les deux autres ne produisent rien. Il repose sur un constat mesuré : les attentes sont fausses, des deux côtés.
Hoffmann et Del Mar ont criblé 15 343 références et retenu 36 articles issus de 35 études, totalisant 27 323 patients, dont les attentes de bénéfice ou de risque avaient été quantifiées. Résultat : parmi les 34 critères pour lesquels une donnée de surestimation était disponible, la majorité des participants surestimait le bénéfice pour 22 d'entre eux (65 %). Pour les risques, sur 15 critères exploitables, la majorité sous-estimait le risque pour 10 (67 %). Une estimation correcte par au moins la moitié des participants n'est survenue que pour deux critères de bénéfice et deux critères de risque3.
Deux ans plus tard, les mêmes auteurs ont appliqué la même méthode aux professionnels : 8 166 références criblées, 48 articles, 13 011 cliniciens. Parmi les études comparant les attentes de bénéfice à une réponse correcte (28 critères au total), la majorité des participants fournissait une estimation correcte pour 3 critères seulement (11 %). Pour les risques (69 critères), une majorité estimait correctement dans 9 cas (13 %). La direction de l'erreur est constante : les cliniciens sous-estiment plus souvent les risques et surestiment plus souvent les bénéfices4.
Des attentes fausses des deux côtés du bureau
Deux revues systématiques de la même équipe, appliquant la même méthode aux patients puis aux cliniciens. D'après Hoffmann 2015 (PMID 25531451) et Hoffmann 2017 (PMID 28097303).
Le chiffre de 11 % est celui qui devrait retenir l'attention d'un clinicien : il ne décrit pas les patients, il le décrit lui.
Hoffmann, Montori et Del Mar l'écrivent en 2014 dans le JAMA : la décision partagée et la médecine fondée sur les preuves sont liées, et chacune est incomplète sans l'autre. Sans décision partagée, l'EBP dégénère en application mécanique ; sans preuves, la décision partagée n'est pas informée8.
Ajouter des traitements recommandés est la moitié du travail. L'autre moitié consiste à retirer ceux qui ne le sont pas, et c'est la plus difficile, parce qu'elle touche à des habitudes qui ont l'air de fonctionner.
Le mouvement Choosing Wisely a été conçu pour cela : réduire les soins de faible valeur en encourageant professionnels et patients à discuter des examens et traitements inutiles. Son adoption en kinésithérapie a été cartographiée en 2025 : sur 127 associations nationales affiliées à World Physiotherapy, sept seulement (5,5 %) portaient des recommandations Choosing Wisely, celles du Brésil, des États-Unis, de Norvège, d'Italie, d'Australie, d'Espagne et de Suisse. Ces sept associations totalisaient 62 recommandations, dont 48,4 % en musculo-squelettique, 27,4 % en thèmes mixtes, 14,5 % en santé de la femme, 6,4 % en cardio-respiratoire et 3,2 % en neurologie12.
L'effort collectif de désencombrement, à l'échelle mondiale
Recherche systématique sur les sites des associations nationales affiliées à World Physiotherapy, complétée par contact direct. D'après Yi 2025 (PMID 40024194).
Retirer ce qui ne sert pas est un travail que la profession n'a pas outillé collectivement. Il revient donc, pour l'essentiel, au praticien.
Ce chiffre de 5,5 % dit quelque chose de la profession : l'effort collectif de désencombrement est marginal, et il repose donc, pour l'essentiel, sur des décisions individuelles.
La barrière étant le temps, toute proposition qui en demande beaucoup échouera. Ce qui suit tient en une heure par semaine, et n'est pas une recommandation validée : c'est une organisation dérivée des barrières documentées.
| Quand | Quoi | Durée | Barrière visée |
|---|---|---|---|
| Pendant les séances | Noter la question clinique telle qu'elle se pose, sans la chercher | Quelques secondes | Le manque de temps : la question meurt si elle n'est pas écrite |
| Une fois par semaine | Reprendre les questions notées, en choisir une, la reformuler en quatre éléments | 10 minutes | La question mal posée, qui rend la recherche inutilisable |
| Dans la foulée | Chercher d'abord une source déjà synthétisée, en fonction du type de question | 15 minutes | Le manque de compétences de recherche |
| Ensuite | Lire dans l'ordre : question, comparateur, critère principal, effet, pertinence | 20 minutes | Le temps, encore : l'ordre permet d'arrêter tôt |
| Enfin | Écrire une phrase : ce que je change, ou pourquoi je ne change rien | 5 minutes | L'écart entre attitude positive et pratique effective |
| Une fois par trimestre | Reprendre une pratique installée et lui appliquer les trois questions de tri | 30 minutes | Les traitements non recommandés, qui ne partent pas tout seuls |
Une question par semaine fait environ quarante questions par an. C'est très en dessous de ce qu'un idéal de lecture exhaustive supposerait, et très au-dessus de ce que décrivent les enquêtes de comportement. Le calibrage est là.
Non pour la majorité des questions de rééducation. Les recommandations de pratique clinique, les revues Cochrane dans de nombreux pays, PubMed Central et la base PEDro couvrent une grande part du champ. L'accès aux publications reste néanmoins une barrière documentée, et s'arrêter au résumé est un compromis risqué : un résumé présente les résultats sous leur meilleur jour.
C'est le cas le plus fréquent, et la revue de concordance le montre : la catégorie « sans recommandation » domine largement. On revient alors aux deux autres composantes, expertise clinique et valeurs du patient, en le disant explicitement au patient. « Il n'y a pas d'étude sur ce point, voici ce que je propose et pourquoi » est une phrase d'EBP, pas un aveu de faiblesse.
Elle compte pour un tiers de la définition, et elle est irremplaçable pour reconnaître un tableau, adapter un exercice, sentir une réticence. Ce que les données montrent, c'est qu'elle est mal calibrée pour estimer des tailles d'effet : dans 11 % des critères seulement, une majorité de cliniciens estimait correctement un bénéfice. Les deux affirmations coexistent sans se contredire.
Prendre au sérieux ce qu'il apporte, puis poser les chiffres. La revue sur les attentes des patients montre qu'ils surestiment massivement les bénéfices : le désaccord porte le plus souvent sur un ordre de grandeur, pas sur un principe. Donner un chiffre, dire son incertitude, et décider ensemble.
Regarder si elle indique la qualité des preuves et la force de la recommandation séparément, ce que fait l'approche GRADE. Une recommandation qui affirme sans coter son niveau de preuve demande à être vérifiée à la source.
Non, et ce serait un contresens. « Non recommandé » et « sans recommandation » ne sont pas la même chose : la première catégorie appelle un retrait, la seconde appelle du jugement clinique et de la transparence. Ce sont les 43 % de traitements non recommandés qui méritent l'attention, pas les 81 % sans recommandation.
La contrainte de temps est réelle et documentée comme première barrière. C'est précisément pour cela que la routine proposée ici tient en une heure hebdomadaire et une question à la fois. La revue des barrières souligne aussi qu'il n'existe pas d'approche universelle et que la culture du lieu d'exercice compte : dans un cabinet de groupe, la question de la semaine se partage.
Douze références, résolues une à une par l'API PubMed E-utilities. Pour chacune, le résumé a été lu intégralement et les chiffres cités dans l'article vérifiés à la source. L'année retenue est celle du fascicule, relue sur la fiche XML : le premier champ « année » d'une fiche PubMed est parfois une date de révision, et décale la citation d'un an.
Trois articles du corpus prolongent celui-ci sur le versant réglementaire de l'exercice professionnel : le mode d'emploi du DPC, l'évaluation des pratiques professionnelles et la certification périodique, qui font de l'actualisation des connaissances une obligation et non un choix. Pour un exemple concret de ce que donne cette méthode appliquée à un sujet clinique, l'article sur la tendinopathie du tibial antérieur montre ce qu'on peut écrire honnêtement d'un sujet sur lequel aucun essai randomisé n'existe.