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La maladie de Scheuermann (dystrophie rachidienne de croissance)
En bref
Une cyphose de Scheuermann n'est pas une mauvaise posture, et c'est l'erreur qui coûte le plus cher : la littérature répète depuis vingt-cinq ans que la déformation est fréquemment attribuée à une « mauvaise posture », ce qui retarde le diagnostic. Un geste de dix secondes les sépare : on demande à l'adolescent de se redresser, puis on l'examine en hyperextension ou en procubitus. Une cyphose posturale disparaît, une cyphose de Scheuermann reste. La conséquence est pratique et elle est brutale : les exercices de correction posturale et les rappels de redressement ne redressent pas une courbure structurelle. Ce qui se travaille utilement, c'est la douleur, la souplesse, la force des extenseurs du tronc et le suivi pendant la croissance. Le corset, lui, n'agit que tant qu'il reste de la croissance, et la chirurgie ne se décide pas sur l'angle.
Synthèse clinique fondée sur l'étude d'histoire naturelle de Murray, Weinstein et Spratt (JBJS Am 1993, 32 ans de recul), la cohorte de patients non traités de Garrido (Spine Deform 2021, 27 ans de recul), l'évaluation des critères radiographiques dans l'étude de Rotterdam (Makurthou, Spine 2013) et le seul essai randomisé d'exercice spécifique publié sur cette pathologie (Bezalel, Asian Spine J 2019) : 58 références vérifiées une à une sur PubMed et recoupées sur CrossRef.
Trois chiffres pour situer la maladie
Fréquence dans la population, poids du terrain génétique, vitesse de progression une fois la croissance terminée.
Sources : Makurthou 2013, Spine (PMID 24509552) ; Damborg 2006, JBJS Am (PMID 17015588) et Damborg 2011, Acta Orthop (PMID 21895506) ; Garrido 2021, Spine Deform (PMID 34212306). La prévalence dépend fortement des critères retenus et de la population : le chapitre 4 donne l'éventail complet, de 2,2 à 9 %.
Cet article traite la maladie elle-même
Pour le motif de consultation dans lequel un Scheuermann se cache, et pour l'autre grande déformation de croissance, deux articles distincts :
- La dorsalgie d'origine rachidienne : le motif de consultation, son tri diagnostique et l'exclusion des urgences cardio-pulmonaires. Le Scheuermann y figure comme diagnostic différentiel ; ici, c'est le sujet.
- La scoliose : la déformation de croissance du plan frontal, son dépistage, son risque de progression et ses exercices spécifiques. Scheuermann est sa jumelle du plan sagittal, et les deux coexistent souvent.
Que faut-il retenir en une lecture ?
Neuf points qui commandent la conduite à tenir. Chacun est repris, détaillé et sourcé dans le chapitre correspondant.
À retenir
- Le test tient en une minute. Une cyphose posturale se corrige activement et s'efface en hyperextension ou en procubitus ; une cyphose de Scheuermann reste.23
- Le critère radiographique est la cunéiformisation, pas l'angle : au moins 5° sur au moins trois vertèbres contiguës, critères de Sørensen 1964.72
- Le seuil de 45° ne sépare pas grand-chose à lui seul. La cyphose thoracique normale de l'enfant et de l'adolescent est déjà de 44 ± 11°.9
- Deux formes, deux comportements. La forme thoracique fait la bosse ; la forme thoraco-lombaire fait mal plus tôt, tolère moins d'angle et touche davantage l'adolescent sportif.14151
- L'évolution adulte est lente et globalement supportable, sans être nulle : 0,45° par an, et c'est le déséquilibre sagittal, pas l'angle, qui suit le handicap.2726
- Le corset ne travaille que pendant la croissance, à partir de 16 heures par jour, sur des courbures d'environ 50 à 80°.230
- La chirurgie est rare et ne se décide pas sur l'angle seul : à angle égal, ce sont la douleur, l'image de soi et l'équilibre sagittal qui font basculer.40
- L'exercice a un niveau de preuve modeste, et il faut l'écrire : un seul essai randomisé publié porte sur un programme spécifique dans cette pathologie.3637
- Ce que l'exercice a de mesuré vise la douleur, la souplesse et la force des extenseurs, pas le redressement de la courbure.33226
Pourquoi confond-on une cyphose de Scheuermann avec une mauvaise posture ?
C'est l'erreur centrale du dossier, elle est documentée, et elle se corrige en une minute d'examen. Ce chapitre pose le test, puis en tire les conséquences sur le traitement.
La plainte est presque toujours la même. Un adolescent, plus souvent un garçon, se tient voûté. Les parents l'ont repris cent fois. Un professeur d'éducation physique a parlé de « posture ». On arrive au cabinet avec une demande de rééducation posturale, et parfois une prescription qui l'écrit noir sur blanc.
Cette lecture est fausse une fois sur combien ? Personne ne le sait précisément, mais la littérature orthopédique la signale comme un problème récurrent depuis un quart de siècle. Lowe, dans deux revues successives dont une consacrée au niveau de preuve, écrit que la déformation cyphotique est fréquemment attribuée à une « mauvaise posture », ce qui entraîne un retard de diagnostic et de traitement.15 Une revue pédiatrique le formule du côté des familles : les parents des enfants atteints la confondent souvent avec une mauvaise posture.4 Vingt-cinq ans plus tard, la revue de concepts la plus récente répète le même avertissement.2
Le retard n'est pas anodin, pour une raison simple : le seul traitement capable de modifier la forme des vertèbres travaille pendant la croissance et seulement pendant elle.1330 Un diagnostic posé à dix-sept ans chez un adolescent en fin de croissance ferme une porte qui était ouverte à treize.
Le test qui les sépare
La distinction est mécanique, pas esthétique. Une cyphose posturale est une attitude : les corps vertébraux sont normaux sur la radiographie, la courbure est souple et indolore, elle se corrige d'elle-même dès que le sujet se redresse.3 Une cyphose de Scheuermann est une déformation : elle est rigide, elle repose sur des lésions vertébrales visibles, et selon la formulation de la revue de 2023, la déformation cyphotique est rigide et ne se corrige pas passivement en extension.2
La séquence d'examen tient en quatre gestes, dans cet ordre :
- Debout, de profil. On regarde l'ensemble, pas seulement le dos : une hypercyphose thoracique s'accompagne classiquement d'une hyperlordose lombaire et cervicale compensatrices, avec une projection antérieure de la tête et du cou.2
- « Redresse-toi. » C'est la correction active. Une attitude cyphotique s'efface en grande partie. Une cyphose structurelle bouge peu.
- Hyperextension, ou procubitus. C'est la correction passive, et c'est elle qui tranche. On demande une extension forcée, ou on installe l'adolescent en décubitus ventral, éventuellement sur un billot au sommet de la courbure. La flexibilité s'apprécie par l'examen physique en flexion et extension forcées : c'est ce qui permet de distinguer une cyphose posturale d'une cyphose rigide.2 Une courbure de Scheuermann reste anguleuse, avec un sommet court et net, au lieu de se déplier en arc régulier.
- Les chaînes courtes. On cherche les raideurs qui accompagnent la déformation : ilio-psoas, ischio-jambiers, pectoraux et plan antérieur de l'épaule.2 Elles ne font pas le diagnostic, mais elles font une partie du programme.
Une cyphose qui se corrige en hyperextension n'est pas un Scheuermann. Une cyphose qui ne se corrige pas n'est pas une question de posture.
Le même dos, deux comportements
Ce que l'on voit de profil, debout puis en hyperextension. La différence n'est pas dans l'angle mesuré debout, elle est dans ce que l'angle devient.
Schéma pédagogique. Le comportement représenté reprend la description de O'Donnell 2023, Curr Rev Musculoskelet Med (PMID 37615931) pour la rigidité en extension et les compensations, et Garoflid 2000, Rev Med Suisse Romande (PMID 11109912) pour le dos rond postural souple à radiographie normale. Les tracés ne sont pas des mesures.
| Élément | Cyphose posturale | Cyphose de Scheuermann |
|---|---|---|
| Correction active (« redresse-toi ») | Large, souvent complète | Faible, la courbure persiste |
| Hyperextension ou procubitus | La courbure s'efface3 | La courbure reste, elle est rigide2 |
| Forme de la courbure | Arc long et régulier | Sommet court et angulaire |
| Radiographie de profil | Corps vertébraux normaux3 | Cunéiformisation ≥ 5° sur ≥ 3 vertèbres contiguës7 |
| Autres signes radiographiques | Aucun | Irrégularité des plateaux, nodules de Schmorl, pincement discal6 |
| Douleur | Habituellement absente3 | Fréquente, surtout à l'adolescence et dans les formes basses615 |
| Raideurs associées | Inconstantes | Ilio-psoas, ischio-jambiers, pectoraux, plan antérieur d'épaule2 |
| Évolution sans traitement | Ne se structure pas3 | Progresse pendant la croissance, puis 0,45° par an27 |
| Ce que change le traitement | Rien à corriger : surveillance et activité physique3 | Le corset remodèle pendant la croissance1330 |
La conséquence pratique, et elle est inconfortable
Si la courbure est structurelle, alors les exercices de correction posturale et les rappels de redressement ne la redressent pas. Ce n'est pas une opinion de rédaction : la revue de concepts 2023 conclut qu'il n'existe pas de recherche concluante démontrant une amélioration durable et significative de la cyphose par l'exercice seul.2 Une revue de rééducation dédiée au sujet l'avait déjà écrit : la kinésithérapie est à peine mentionnée dans la littérature comme traitement efficace de la cyphose de Scheuermann, et il existe peu de preuves qu'elle puisse à elle seule modifier l'histoire naturelle de la maladie.33
Cela ne veut pas dire que la kinésithérapie n'a rien à faire. Cela veut dire qu'elle change de cible. Ce qui se mesure et se travaille, c'est la douleur, la souplesse des chaînes raccourcies, la force des extenseurs du tronc et le suivi de l'évolution pendant la croissance. Le chapitre 7 détaille ce que chaque modalité vaut réellement, avec son niveau de preuve. Le déficit d'extension du tronc, en amplitude comme en force, est d'ailleurs l'une des rares différences objectives retrouvées à trente-deux ans de recul entre patients et témoins appariés : c'est un argument direct pour cette cible.26
Drapeaux rouges chez l'adolescent au dos rond
- Signe neurologique, même discret. Dans une série chirurgicale de 69 cas de Scheuermann, 6 patients (9 %) avaient un examen neurologique anormal en préopératoire, allant d'une myélopathie sévère à de simples paresthésies du tronc.48 Une compression médullaire par hernie discale au sommet de la cyphose a été décrite chez un garçon de 14 ans.49
- Douleur nocturne, symptômes généraux, durée supérieure à quatre semaines, âge inférieur à cinq ans, incontinence ou rétention : ces éléments imposent une évaluation immédiate chez l'enfant, quelle que soit l'hypothèse de départ.56
- Raideur matinale prolongée améliorée par l'exercice chez un adolescent ou un adulte jeune : penser spondylarthrite axiale avant d'attribuer la douleur à la cyphose.55
- Progression rapide après un geste thoracique. Une progression symptomatique rapide jusqu'à 105° a été rapportée après pose d'une barre de correction de pectus excavatum, qui avait déstabilisé le complexe costo-sternal.54
Que montre la radiographie, et à partir de quel seuil ?
Le diagnostic est radiographique. Mais le critère le plus cité, l'angle de 45°, est aussi le plus fragile : la cyphose normale de l'adolescent lui est déjà voisine.
Le critère de Sørensen, et ce qu'il dit exactement
L'examen de référence est une radiographie du rachis entier de profil, debout. Le critère historique, posé par Sørensen en 1964, est une cunéiformisation antérieure d'au moins 5° sur au moins trois vertèbres contiguës.72 Il est important de voir ce que ce critère mesure : la forme des vertèbres, pas la courbure globale. Une cyphose de 70° sans cunéiformisation n'est pas un Scheuermann ; trois vertèbres cunéiformes avec une cyphose de 48° en sont un.
Autour de ce noyau, quatre signes accompagnent classiquement le tableau et se lisent sur le même cliché : irrégularité des plateaux vertébraux, nodules de Schmorl, pincement des espaces discaux et dégénérescence discale.6 Le nodule de Schmorl est une hernie du nucleus pulposus à travers le plateau cartilagineux et osseux dans le corps vertébral adjacent ; il est fréquent à l'imagerie et le plus souvent asymptomatique, ce qui interdit d'en faire à lui seul un diagnostic.12
Le problème du seuil de 45°
Beaucoup de définitions ajoutent au critère de cunéiformisation un angle de cyphose thoracique supérieur à 45°, mesuré entre T5 et T12.13 Ce seuil circule partout. Il mérite d'être regardé de près.
Chez 341 sujets normaux de 3 à 18 ans, la cyphose thoracique moyenne est de 44,0 ± 10,9°.9 Autrement dit, le seuil censé définir l'anomalie coïncide presque avec la moyenne du normal. Chez l'adulte, une revue systématique de 34 études portant sur 7 633 personnes saines conclut que la cyphose dépasse 40° dans 65 % des cas, et que le seuil de 40°, largement admis, conduit donc à classer à tort une majorité de sujets normaux.10 La cyphose augmente par ailleurs avec l'âge (corrélation de Spearman 0,52 entre T5 et T12), sans différence entre les sexes.10
Un angle isolé ne fait donc pas le diagnostic. Ce qui le fait, c'est l'association d'une cunéiformisation caractéristique et d'une rigidité clinique.
Une dernière raison rend l'angle global peu informatif à lui seul : la cyphose thoracique n'est pas un arc unique. Chez 373 adultes jeunes asymptomatiques, elle se décompose en deux arcs inégaux, un arc supérieur stable de 25,8° en moyenne et un arc inférieur variable de 19,8° (p < 0,001), avec un sommet situé autour de T8 et T9 selon la morphologie rachidienne.11 Deux patients de même angle total peuvent donc avoir des rachis très différents, et c'est le siège du sommet, pas la somme, qui commande le comportement mécanique.
Ce que change le choix des critères : la mesure existe
L'étude de Rotterdam a fait ce travail sur 2 753 participants âgés de 45 à 89 ans, en appliquant les critères de Sørensen et ceux de Sachs à des radiographies de profil.8 Les résultats sont instructifs :
- 677 personnes (24,6 %) présentaient des irrégularités de plateau ;
- 140 (5,1 %) une cunéiformisation vertébrale ;
- 127 avaient les deux, dont 111 avec une cyphose supérieure à 45°, soit une prévalence de 4,0 % (IC 95 % 3,3 à 4,7) ;
- l'accord inter-observateurs était de 78,8 % pour la cunéiformisation et 79,4 % pour l'irrégularité de plateau ;
- et surtout : abaisser le seuil de 45° à 40° puis 35° n'a fait varier la prévalence que de 4,0 à 4,2 puis 4,4 %, sans différence significative.8
Ce dernier point est le plus utile en consultation. Ce n'est pas le seuil angulaire qui décide, c'est la présence conjointe des lésions vertébrales. Les auteurs concluent d'ailleurs qu'il n'existe pas de référence absolue pour la définition radiographique, mais qu'une cotation standardisée de signes indépendants donne un accord inter-observateurs satisfaisant.8
| Définition | Ce qu'elle exige | Ce qu'il faut en savoir |
|---|---|---|
| Sørensen 1964, la référence | Cunéiformisation antérieure ≥ 5° sur ≥ 3 vertèbres contiguës72 | Le critère porte sur la forme des vertèbres, pas sur l'angle global |
| Définition élargie avec seuil angulaire | Critère de Sørensen plus cyphose T5-T12 > 45°13 | Le seuil est peu discriminant : la cyphose normale de l'enfant est déjà de 44 ± 11°9 |
| Critères de Sachs | Signes de plateaux et cunéiformisation, cotés séparément8 | Évalués en population à Rotterdam : accord inter-observateurs de 78 à 79 %8 |
| Définition de l'étude européenne EVOS | Au moins un nodule de Schmorl ou un plateau irrégulier, plus cyphose T4-T12 > 40° ou vertèbre cunéiforme23 | Définition plus large : rend 8 % de prévalence chez les plus de 50 ans23 |
| Forme thoraco-lombaire dite atypique | Cunéiformisation de 5° sur 3 vertèbres consécutives et Cobb total ≥ 10° entre T8 et L216 | Ne remplit pas les critères classiques de Sørensen ; prévalence de 2,8 % au scanner1614 |
À retenir
Le diagnostic repose sur la cunéiformisation, pas sur l'angle. Le seuil de 45° est commode mais peu discriminant, et l'abaisser ou le relever de dix degrés ne change presque rien à la prévalence mesurée.8 Une radiographie de profil debout du rachis entier suffit à trancher dans l'immense majorité des cas ; l'IRM se réserve aux signes neurologiques et au bilan préopératoire.48
Forme thoracique ou thoraco-lombaire : pourquoi ne se comportent-elles pas pareil ?
Deux localisations, deux motifs de consultation, deux seuils de décision. Traiter une forme basse avec les repères de la forme haute conduit à sous-estimer sa gravité.
La forme classique siège au rachis thoracique et donne la bosse. Elle se voit, elle inquiète l'entourage, et elle amène en consultation pour un motif esthétique autant que douloureux. La forme thoraco-lombaire ou lombaire est différente sur presque tous les points.
Blumenthal, Roach et Herring en ont proposé la première classification en 1987, à partir des cas du Texas Scottish Rite Hospital.14 Ils décrivent deux images radiographiques distinctes : une forme « classique » et une forme « atypique » faite d'altérations des plateaux vertébraux, d'un pincement discal et de nodules de Schmorl antérieurs, sans remplir les critères de Sørensen. Leur observation compte pour la pratique : cette forme tendait à survenir chez des adolescents plus sportifs, ou ayant des antécédents de contraintes axiales accrues sur le rachis.14
Greene, Hensinger et Hunter avaient décrit deux ans plus tôt dix-neuf adolescents porteurs de ce tableau. Les symptômes siégeaient principalement à la charnière dorso-lombaire, un effort intense ou un événement traumatique était clairement associé au début des troubles chez 16 des 19 patients, et une spondylolyse ou un spondylolisthésis de grade I ou II en L5-S1 était retrouvé chez 32 % d'entre eux.17 Aucun n'a développé de déformation cyphotique progressive pendant le suivi, et la plupart ont répondu au repos, aux exercices et à l'éviction temporaire de l'activité en cause.17
Une mesure comparative appuie ce lien avec la contrainte sportive. Chez 120 skieurs d'élite de moins de 17 ans comparés à 39 témoins du même âge sans pratique de haut niveau, les skieurs alpins et les sauteurs à ski présentaient un taux significativement plus élevé de lésions du plateau vertébral antérieur au rachis thoraco-lombaire. Les auteurs l'attribuent aux charges excessives et aux traumatismes répétés du rachis immature à grande vitesse, en particulier en position penchée en avant.18
La mise à jour française de Palazzo, Sailhan et Revel pose le constat qui devrait modifier le regard clinique : l'atteinte lombaire est probablement aussi fréquente que la forme thoracique et pourrait être plus douloureuse, et l'évolution des formes thoraco-lombaires et lombaires est inconnue.15 Une étude tomodensitométrique récente sur 1 287 examens de sujets de 18 à 40 ans retrouve une prévalence de 2,8 % pour la forme atypique définie sur le segment T8-L2.16
Les seuils ne sont pas les mêmes, et l'écart est considérable
C'est là que la distinction cesse d'être académique. Lowe écrit qu'une cyphose supérieure à 80° au rachis thoracique ou à 65° au rachis thoraco-lombaire n'est presque jamais traitée avec succès sans chirurgie chez un patient symptomatique.1 La revue JAAOS place les indications chirurgicales à 70 à 75° pour les courbures thoraciques et à 25 à 30° pour les courbures thoraco-lombaires.7
Un chiffre de 28° à la charnière n'a donc rien de rassurant, alors qu'il le serait au rachis thoracique. La raison est mécanique : la charnière thoraco-lombaire est normalement rectiligne, et toute cyphose y est une inversion de courbure, pas une exagération. Une modélisation par éléments finis comparant vingt patients porteurs d'une cyphose thoraco-lombaire de Scheuermann à vingt sujets sains retrouve, en flexion antérieure, des contraintes de von Mises jusqu'à 2,8 fois supérieures au niveau de S1 et jusqu'à 2,33 fois supérieures dans le disque intervertébral.19
| Forme thoracique | Forme thoraco-lombaire ou lombaire | |
|---|---|---|
| Motif de consultation | Déformation visible, « il se tient mal » | Douleur de la charnière, souvent d'effort1715 |
| Terrain | Adolescent en poussée de croissance | Adolescent sportif, contraintes axiales répétées1417 |
| Critères de Sørensen | Remplis | Souvent non remplis dans la forme atypique14 |
| Image dominante | Cunéiformisation, cyphose angulaire | Plateaux irréguliers, nodules de Schmorl antérieurs, pincement discal14 |
| Seuil de discussion chirurgicale | 70 à 75°7 | 25 à 30°7 |
| Seuil au-delà duquel le conservateur échoue | 80°1 | 65°1 |
| Lésion associée à rechercher | Scoliose légère fréquente26 | Spondylolyse ou spondylolisthésis L5-S1, 32 % dans une série17 |
| Évolution | Documentée à 27 et 32 ans2627 | Inconnue, déclarée telle par les auteurs15 |
Une remarque de méthode s'impose ici. Les deux grandes séries d'histoire naturelle portent très majoritairement sur des formes thoraciques : chez Garrido, 57 des 66 patients évalués avaient une cyphose thoracique et 9 seulement une déformation thoraco-lombaire.27 Ce que nous savons de l'évolution à long terme décrit donc surtout la forme haute. C'est exactement ce que Palazzo signale en écrivant que l'évolution des formes basses est inconnue.15
À retenir
Devant une douleur de la charnière thoraco-lombaire chez un adolescent sportif, penser à la forme basse de Scheuermann même sans bosse visible et même si les critères de Sørensen ne sont pas remplis.1417 Chercher une spondylolyse associée. Et surtout, ne pas transposer les seuils de la forme thoracique : 30° à la charnière pèsent autant que 75° au rachis thoracique.7
Qui développe une maladie de Scheuermann, et qu'est-ce qui la fait progresser ?
Une hérédité forte, une fréquence très variable selon la définition retenue, et un mécanisme qui reste une hypothèse mécanique sur un terrain fragilisé.
Une maladie largement génétique
C'est le point le mieux établi du dossier, et il vient d'un registre de jumeaux. Damborg et son équipe ont interrogé 46 418 jumeaux danois nés entre 1931 et 1982, à partir du registre d'Odense qui couvre l'ensemble des naissances gémellaires du pays sur cent trente ans.20 Les résultats :
- prévalence auto-déclarée de 2,8 %, soit 2,1 % chez les femmes et 3,6 % chez les hommes (p < 0,0001), autrement dit un rapport garçons-filles proche de 2 pour 1 ;20
- concordance par paires de 0,19 chez les monozygotes contre 0,07 chez les dizygotes ;20
- odds ratios de 32,9 chez les monozygotes contre 6,25 chez les dizygotes (p < 0,01) ;20
- héritabilité de 74 %, confirmée cinq ans plus tard sur 11 436 paires complètes avec un intervalle de confiance à 95 % de 0,65 à 0,81, la part environnementale étant estimée à 0,26 (0,19 à 0,35).21
La même étude ne retrouve aucune variation de prévalence sur cinquante ans d'âges examinés.21 C'est un argument fort contre l'idée d'une maladie causée par des modes de vie récents, et un contre-argument direct au discours qui attribue la cyphose de l'adolescent au téléphone ou au cartable.
La prévalence dépend surtout de la définition
Les chiffres publiés vont de 0,4 à 10 %.7 L'extrémité basse correspond aux populations jeunes examinées avec les critères stricts de Sørensen : sur 454 patients de 15 à 40 ans dépistés par radiographie thoracique, la prévalence est de 2,2 % (IC 95 % 0,9 à 3,5), sans différence significative entre femmes (1,4 %) et hommes (2,8 %, p = 0,36), avec des accords inter et intra-observateurs excellents.22 Cet éventail n'est pas un désaccord entre auteurs : c'est la conséquence directe des critères utilisés, de l'âge des sujets et du mode d'imagerie. La figure ci-dessous les met côte à côte avec leur population.
Prévalence mesurée, selon la population et les critères
Chaque étude a raison dans son cadre. L'écart tient à la définition retenue, à l'âge des sujets et à la modalité d'imagerie, pas à la qualité des travaux.
Échelle linéaire, 36 px par point de pourcentage. En violet, les études appliquant les critères de Sørensen ou apparentés ; en rose, la forme thoraco-lombaire atypique ; en vert, la définition élargie de l'étude européenne EVOS ; en or, une collection ostéologique, donc sans biais de recours aux soins. Sources : Urrutia 2019 (PMID 30685093), Damborg 2006 (PMID 17015588), Souza 2024 (PMID 39711633), Makurthou 2013 (PMID 24509552), Jönsson 2023 (PMID 37170780), Armbrecht 2015 (PMID 26021761), Peleg 2016 (PMID 26933639).
Deux enseignements pratiques en sortent. D'abord, l'étude européenne EVOS, menée dans 27 centres sur plus de dix mille hommes et femmes de plus de 50 ans, retrouve une prévalence moyenne de 8 % identique dans les deux sexes, mais très variable d'un centre à l'autre, élevée en Allemagne, en Suède, au Royaume-Uni et en France, basse en Hongrie, en Pologne et en Slovaquie.23 Ensuite, et c'est utile en pratique de ville, cette même étude établit que la maladie de Scheuermann n'est pas associée à la densité minérale osseuse, ni au rachis ni à la hanche : c'est ce qui permet de la distinguer d'une déformation vertébrale ostéoporotique sur une radiographie de sujet âgé.23
Le mécanisme reste une hypothèse
L'étiologie n'est pas élucidée. L'hypothèse dominante décrit une anomalie de croissance du cartilage de conjugaison du plateau vertébral, qui cède sous des contraintes mécaniques excessives pendant la croissance rachidienne, sur un terrain génétiquement fragilisé.615 Le caractère multifactoriel est admis par tous les auteurs récents, et aucune théorie unifiée ne s'est imposée.26
Deux observations relativisent les explications purement posturales. Une analyse de 2 025 squelettes retrouve chez les sujets porteurs de la maladie un sacrum significativement plus horizontal que chez les témoins (orientation sacrée 44,4 ± 9,7° contre 50,0 ± 9,9°, p < 0,001), ce qui suggère une contribution morphologique constitutionnelle plutôt que comportementale.25 Et le fait que la prévalence n'ait pas bougé sur cinquante ans va dans le même sens.21
À retenir
La maladie de Scheuermann est à 74 % déterminée génétiquement, deux fois plus fréquente chez les garçons, et sa prévalence n'a pas varié en cinquante ans.2021 Cela n'annule pas le rôle des contraintes mécaniques, mais cela interdit de présenter la maladie à une famille comme la conséquence d'une mauvaise habitude. C'est aussi ce qui rend l'interrogatoire familial utile : une forme lombaire a été décrite sur trois générations d'une même famille.52
Que devient une cyphose de Scheuermann à l'âge adulte ?
C'est la question que pose toute famille, et il existe deux réponses solides : l'une à 32 ans de recul, l'autre à 27 ans. Elles concordent sur l'essentiel et se complètent sur le reste.
L'étude princeps : 67 patients, 32 ans de recul
Murray, Weinstein et Spratt ont revu 67 patients dont l'angle moyen de cyphose était de 71°, en moyenne trente-deux ans après le diagnostic (10 à 48 ans), et les ont comparés à 34 témoins appariés sur l'âge et le sexe.26 Cinquante-quatre ont eu un examen clinique et des radiographies, cinquante-deux une exploration fonctionnelle respiratoire, quarante-cinq une mesure de force des muscles du tronc.
Ce que les patients avaient de différent :
- des douleurs de dos plus intenses, et localisées différemment ;
- des emplois tendant à demander moins d'activité physique ;
- une amplitude d'extension du tronc réduite ;
- une force d'extension du tronc diminuée.26
Ce qui, en revanche, ne différait pas significativement des témoins : le niveau d'études, le nombre de jours d'absence au travail pour lombalgie, la gêne de la douleur dans les activités quotidiennes, la présence d'engourdissements aux membres inférieurs, la gêne liée à l'apparence, l'estime de soi, les limitations sociales, la consommation de médicaments antalgiques et le niveau d'activités de loisir.26 Les auteurs notent en outre que les patients rapportaient peu de préoccupation quant à leur apparence physique.
Sur le plan respiratoire, la fonction était normale ou supérieure à la normale chez les patients dont la cyphose restait inférieure à 100°. Un syndrome restrictif n'est apparu que chez ceux dont la cyphose dépassait 100° et dont le sommet siégeait entre T1 et T8.26 Enfin, une scoliose légère était fréquente, et aucun spondylolisthésis n'a été observé.26
À trente-deux ans de recul, la différence mesurable entre un dos de Scheuermann et un dos témoin tient en quatre points : la douleur, sa localisation, l'extension du tronc et la force des extenseurs. Trois de ces quatre points sont exactement ce que la kinésithérapie sait travailler.
La confirmation moderne : 27 ans, et la vitesse chiffrée
Garrido et son équipe ont retrouvé 113 patients non traités identifiés dans une base nationale avant l'an 2000, à une époque où le centre ne proposait pas de chirurgie. Soixante-six ont accepté l'évaluation clinique, quarante-sept l'évaluation radiologique. Âge moyen 45,1 ans (31 à 65), recul moyen 27 ans (16 à 36).27
- La cyphose est passée de 66° à la maturité osseuse à 78° (p < 0,001).27
- La progression à long terme est de 0,45° par an (n = 47).27
- Les scores SRS-22 et SF-36 sont plus bas et l'indice d'incapacité d'Oswestry plus élevé que les valeurs normatives de la population.27
- Et surtout : c'est l'axe vertical sagittal qui corrèle avec l'incapacité (r = 0,59 ; p = 0,001 avec l'Oswestry), pas l'angle de cyphose isolé.27 Niveau de preuve III.
Une revue d'histoire naturelle publiée en 2025 converge : après la maturité, la courbure ne grandit que d'un tiers à un demi-degré par an, très peu de patients dépassent un jour 100°, la douleur et la fonction quotidienne restent généralement acceptables, et la taille radiographique seule ne prédit pas les symptômes : c'est l'association d'une déformation et d'une perte d'alignement global qui signale les situations à surveiller.28
Ce que devient la courbure après la fin de la croissance
Progression mesurée chez 47 patients non traités, et les deux repères au-delà desquels le retentissement change de nature.
Échelle verticale linéaire, 50 à 100°, 4,2 px par degré ; échelle horizontale linéaire, 0 à 30 ans après maturité, 19,3 px par an. Valeurs de progression : Garrido 2021, Spine Deform (PMID 34212306). Seuil respiratoire : Murray 1993, JBJS Am (PMID 8423184). Seuil de retentissement fonctionnel : Bennett 2025, J Pediatr Soc North Am (PMID 41126901).
La nuance qui change le discours au patient
Une cohorte suédoise apporte un contrepoint qu'il serait malhonnête de taire. Dans l'étude MrOS Sweden, 1 417 hommes de 69 à 81 ans ont eu des radiographies lisibles : 92 d'entre eux (6,5 %, IC 95 % 5,3 à 7,9) avaient une maladie de Scheuermann.24 Or 51 % des porteurs rapportaient une douleur de dos contre 55 % des non-porteurs (p = 0,4), et 31 % une cervicalgie dans les deux groupes (p = 0,90). Parmi les porteurs souffrant du dos, aucun ne rapportait de douleur sévère : 57 % modérée, 43 % légère, contre 7 % de sévères chez les non-porteurs.24
Ces résultats ne contredisent pas Murray ni Garrido : ils portent sur des sujets bien plus âgés, non recrutés pour une déformation, et donc sur des formes en moyenne moins sévères. Mais ils autorisent un message que les familles entendent rarement : à cet âge, dans cette population, la maladie n'était pas associée à la douleur. Tsirikos et Jain résument la position consensuelle : un pronostic bénin, avec apaisement des symptômes et stabilisation de la déformation à la maturité osseuse, est attendu chez la plupart des patients.29
À retenir
Ce qu'on peut dire à une famille sans rien exagérer ni minimiser : la courbure progresse encore après la croissance, mais lentement, environ un demi-degré par an ;27 la très grande majorité des patients mènent une vie ordinaire, travaillent, ont la même estime d'eux-mêmes et le même absentéisme que les autres ;26 le retentissement respiratoire ne concerne que les courbures dépassant 100° à sommet haut ;26 et le paramètre à surveiller n'est pas l'angle mais l'équilibre sagittal global.2728
Le corset : à qui, quand, combien d'heures et pour quel gain ?
C'est le seul traitement non chirurgical dont on ait montré qu'il modifie la forme des vertèbres. Il a trois conditions, et elles ne sont pas négociables.
Le principe est un remodelage osseux : pendant la croissance, un appui prolongé peut réorienter la croissance des corps vertébraux cunéiformes.13 La conséquence tient en une phrase : hors croissance, le corset ne remodèle plus rien. Chez l'adulte, il peut soulager, il ne corrige pas.
Les trois conditions d'efficacité
- De la croissance restante. Le traitement doit être entrepris avant la maturité osseuse ; toutes les séries qui rapportent un remodelage l'ont fait chez des sujets en croissance.23013 Une revue conclut même que le corset est plus efficace si le diagnostic est posé avant que la courbure ne dépasse 50° chez un patient qui grandit encore.33
- Une courbure dans la bonne fenêtre. La revue de concepts 2023 parle d'un résultat reproductible et globalement favorable pour des cyphoses comprises entre 50 et 80° si le traitement est instauré avant la maturité osseuse.2 Lowe donnait une fenêtre de 55 à 80°.1
- Un temps de port réel. La même revue est explicite : un minimum de 16 heures par jour est nécessaire jusqu'à obtention de la correction.2 La série italienne à dix ans de recul prescrivait 16 à 20 heures par jour.13
Ce que les séries mesurent réellement
La série historique reste celle du Twin Cities Scoliosis Center. Sur 274 patients traités par corset de Milwaukee entre 1960 et 1978, 120 ont été analysés avec au moins cinq ans de recul après la fin du traitement.30 Parmi ceux qui ont porté le corset de façon assidue, 76 se sont améliorés, 24 se sont aggravés et 10 sont restés stables ; sept des vingt-quatre aggravés avaient été opérés avant la revue. Parmi les dix patients au port irrégulier, deux se sont améliorés et huit aggravés, dont trois arthrodésés.30 Et un chiffre qui borne les attentes : quatre des quatorze patients dont la cyphose initiale dépassait 74° ont fini par une arthrodèse.30
Trois séries récentes précisent ce résultat :
- Aulisa 2023, 158 patients porteurs d'une cyphose thoracique, corset antigravitaire 16 à 20 heures par jour, âge moyen 14 ans, durée moyenne de traitement de 28 mois. L'angle de Cobb passe de 57,6 ± 6,3° à 43,3 ± 7,8° en fin de traitement, et se maintient à 44,5 ± 7,4° dix ans plus tard. L'angle de cunéiformisation de la vertèbre sommet passe de 14,4 ± 2,5° à 8,6 ± 3,6° et s'y maintient.13 C'est la démonstration la plus directe du remodelage vertébral.
- Piazzolla 2021, 192 adolescents, âge moyen 13,1 ans, cyphose thoracique moyenne 61,9 ± 11,3°, recul moyen 57 mois. Observance déclarée bonne chez 84,9 %. Correction sous corset de 37,4 %, correction finale de 31,6 %. Au dernier recul, 60,4 % de réduction de courbure et 29,7 % de stabilisation. Les scores de santé mentale et d'image de soi, plus bas au départ dans le groupe le plus déformé, s'améliorent significativement.31
- Etemadifar 2017, corset de Milwaukee associé à la kinésithérapie : angle moyen de 63,2 ± 10,0° à la présentation, 36,5 ± 13,4° en fin d'étude (p < 0,001), et arrêt de la progression chez 97,5 % des patients, y compris pour des courbures allant jusqu'à 90°.32
Ce que le corset obtient, et ce qu'il en reste
À gauche, l'angle de Cobb aux trois temps des deux séries qui les publient. À droite, la répartition des devenirs de courbure dans les deux séries qui les comptent.
Les barres de droite sont proportionnelles aux effectifs publiés. Sources : Aulisa 2023, Eur J Phys Rehabil Med (PMID 37746785) ; Etemadifar 2017, J Craniovertebr Junction Spine (PMID 28694598) ; Piazzolla 2021, Spine Deform (PMID 33206353) ; Sachs 1987, JBJS Am (PMID 3100538). Aucune de ces séries n'est un essai randomisé.
Trois réserves qu'il faut poser
Première réserve : une partie de la correction se perd. Tsirikos et Jain rapportent une perte de correction après l'arrêt du corset, avec récidive de la cunéiformisation antérieure, chez environ un tiers des patients.29 La série d'Aulisa, elle, montre un maintien à dix ans : la différence tient probablement au protocole et au sevrage, conduit chez Aulisa jusqu'à récupération complète de la géométrie vertébrale ou fin de croissance.13
Deuxième réserve : nous ne savons pas qui aurait progressé sans corset. C'est l'objection méthodologique la plus sérieuse, et elle est formulée par les auteurs eux-mêmes : puisque nous ne pouvons pas prédire quelles courbures vont progresser, nous ne pouvons pas déterminer l'efficacité du traitement par corset.33
Troisième réserve : le niveau de preuve global reste bas. Une revue consacrée aux déformations rachidiennes conclut que pour l'hypercyphose, il n'existe pas de preuve de haute qualité en faveur de la kinésithérapie, du corset ou de la chirurgie chez l'adolescent et l'adulte, tout en reconnaissant que le corset réduit les hypercyphoses thoraciques comprises entre 55 et 80° chez l'adolescent.34 Une revue systématique de 45 études portant sur 1 829 patients confirme par ailleurs que les deux voies chirurgicales corrigent davantage que le corset, ce qui est attendu, sans que cela règle la question du bénéfice clinique.35
À retenir
Le corset se discute chez un adolescent en croissance, pour une cyphose d'environ 50 à 80°, avec un port d'au moins 16 heures par jour.230 Au-delà de 74° au départ, une part des patients finit opérée malgré le corset.30 L'observance est le facteur le plus discriminant des séries publiées : chez Sachs, huit des dix patients au port irrégulier se sont aggravés.30 C'est là que le kinésithérapeute pèse le plus, en accompagnant le port plutôt qu'en cherchant à corriger l'angle par l'exercice.
Que vaut vraiment l'exercice dans la maladie de Scheuermann ?
La réponse honnête tient en deux temps : le volume de preuve est très faible, et ce qui est prouvé ne vise pas ce que les patients attendent.
D'abord, mesurer le volume de preuve
Avant de discuter d'une modalité, il faut savoir sur quoi on discute. La base MEDLINE indexe 708 références sous le descripteur MeSH « Scheuermann Disease ». Parmi elles : 4 essais randomisés, 7 revues systématiques, 47 travaux croisant le sujet avec le descripteur « Braces » et 23 avec « Exercise Therapy ». Sur la même base et avec la même méthode d'interrogation, la scoliose compte 332 essais randomisés.
Ce déséquilibre n'est pas une nouveauté. Une revue systématique consacrée au sujet le formulait déjà en 2009 : la plupart des avis et recommandations publiés sont faiblement soutenus par des niveaux de preuve, et les études prospectives avec questionnaires validés et suivi long comparant patients traités, opérés et non traités, qui documenteraient l'histoire naturelle, restent indisponibles.57 Dix-sept ans plus tard, le constat tient encore.
Ces comptes sont reproductibles : ils proviennent de l'interface E-utilities de PubMed, interrogée le 15 août 2026 avec les requêtes "Scheuermann Disease"[MeSH] AND randomized controlled trial[pt] et "Scoliosis"[MeSH] AND randomized controlled trial[pt]. Ils mesurent une indexation, pas la vérité de la littérature. La preuve tient dans les quatre essais eux-mêmes, qu'il vaut la peine de nommer :
- un essai de rééducation, la thérapie par suspension contre les exercices sur ballon chez 40 adolescentes ;38
- une comparaison conservateur contre chirurgie chez 63 adolescents porteurs d'une courbure de 50 à 65° ;46
- un essai chirurgical sur le choix du niveau de fusion distal chez 54 patients ;45
- et une étude comparative sur des skieurs d'élite, indexée comme essai randomisé, qui ne porte pas sur un traitement.18
Autrement dit, un seul de ces quatre essais évalue une rééducation. Et le décompte manque en outre l'essai le plus directement pertinent, celui de Bezalel sur la thérapie Schroth : il n'est pas indexé sous ce couple descripteur et type de publication.36 C'est la limite propre à ce genre de mesure, qu'il faut énoncer plutôt que masquer : le vide compté est un vide d'indexation. L'ordre de grandeur, lui, ne prête pas à discussion.
Ce sur quoi repose la décision, comparé à la scoliose
Une pastille représente quatre essais randomisés. Le contraste n'est pas une opinion sur la valeur de la kinésithérapie : c'est l'état de la littérature.
Requêtes exactes : "Scheuermann Disease"[MeSH] AND randomized controlled trial[pt] et "Scoliosis"[MeSH] AND randomized controlled trial[pt], interface E-utilities de la National Library of Medicine. Le décompte reflète l'indexation MEDLINE : il sous-estime les essais mal indexés et ne dit rien de leur qualité.
L'essai randomisé qui porte sur un programme d'exercices
Il en existe un seul, et il mérite d'être lu de près plutôt que cité en bloc. Bezalel et son équipe ont réparti 50 jeunes adultes porteurs d'une maladie de Scheuermann entre une thérapie Schroth (n = 25) et des exercices antigravitaires classiques (n = 25), avec une séance individuelle par semaine pendant quelques semaines, des exercices quotidiens à domicile consignés dans un carnet, et un suivi de douze mois. Essai randomisé en simple aveugle.36
- Effet du temps significatif sur la cyphose thoracique (F[1] = 5,72 ; p = 0,02) et sur la ligne du sommet cyphotique (F[1] = 5,76 ; p = 0,02).36
- Interaction groupe par temps significative sur la cyphose thoracique (F[1] = 4,91 ; p = 0,03) et sur la déformation mesurée à l'inclinomètre (F[1] = 4,05 ; p = 0,02) : le groupe Schroth s'améliore davantage.36
- Les auteurs concluent que les exercices du dos en général, et la thérapie Schroth en particulier, constituent un traitement efficace de l'angle de Cobb thoracique et des symptômes.36
Deux réserves s'imposent, et elles ne viennent pas de nous. D'une part, une revue méthodologique des essais Schroth publiée en 2023 a examiné les sept essais existants, dont un seul portait sur la cyphose de Scheuermann : la méthode Schroth n'était réellement employée que dans quatre des sept, trois seulement recouraient à des thérapeutes certifiés, aucun n'avait enregistré son protocole de façon prospective, et la rigueur méthodologique globale est jugée sous-optimale, au point de compromettre la synthèse des preuves.37 D'autre part, l'essai porte sur de jeunes adultes, non sur des adolescents en croissance : transposer son résultat au moment où le corset se discute serait un abus.
Un second essai randomisé mérite d'être cité pour ce qu'il est. Quarante adolescentes de 16,3 ± 0,5 ans porteuses d'une ostéochondrose vertébrale juvénile (code CIM-10 M42.0) ont été réparties entre thérapie par suspension et exercices sur ballon, à raison de quinze séances de trente minutes sur trois semaines. Les deux groupes s'améliorent ; la suspension fait mieux sur la douleur, l'endurance des muscles du tronc et la posture debout.38 Trois semaines de suivi ne disent rien de la trajectoire de la courbure, et le codage M42.0 recouvre un ensemble plus large que la seule maladie de Scheuermann.
Ce que l'exercice peut légitimement viser
La cible n'est pas l'angle. C'est ce que le déficit mesuré désigne : à trente-deux ans de recul, les patients avaient une amplitude et une force d'extension du tronc réduites, et des douleurs plus intenses et localisées différemment.26 Ces trois cibles se travaillent, se mesurent en cabinet et n'exigent pas de promettre un redressement. S'y ajoutent les raideurs constamment décrites du psoas, des ischio-jambiers, des pectoraux et du plan antérieur de l'épaule.2
Modalités et niveau de preuve
Gradation inspirée de la logique GRADE, appliquée à ce que la littérature établit pour CETTE pathologie, et non pour la cyphose en général ni pour la scoliose.
Cartes horizontales empilées, jamais de pyramide triangulaire : le texte y resterait illisible. Sources par ligne, dans l'ordre : Aulisa 2023 (PMID 37746785) et Sachs 1987 (PMID 3100538) ; Bezalel 2019 (PMID 30669825) et Schreiber 2023 (PMID 37371186) ; Murray 1993 (PMID 8423184) ; Dudoniene 2022 (PMID 34744069) ; O'Donnell 2023 (PMID 37615931) ; Berdishevsky 2016 (PMID 27785478) ; O'Donnell 2023 et Bezalel 2014 (PMID 24898440) ; Lonner 2007 (PMID 18007239) et Heegaard 2022 (PMID 35416264).
| Modalité | Niveau de preuve | Ce sur quoi il repose | Ce que cela vise réellement |
|---|---|---|---|
| Corset pendant la croissance, 50 à 80° | Modéré | Cohortes prospectives et rétrospectives concordantes, dont une à 10 ans de recul sur 158 patients ; aucun essai randomisé133031 | Remodeler la cunéiformisation et stopper la progression avant maturité |
| Exercices spécifiques type Schroth | Faible | Un essai randomisé, 50 jeunes adultes, 12 mois36 ; champ méthodologiquement fragile37 | Angle de Cobb thoracique et symptômes, chez le jeune adulte |
| Renforcement des extenseurs du tronc | Faible | Déficit d'amplitude et de force objectivé à 32 ans de recul26 ; pas d'essai qui le corrige | Capacité fonctionnelle, endurance posturale, tolérance à l'effort |
| Thérapie par suspension | Faible | Un essai randomisé, 40 adolescentes, 3 semaines38 | Douleur, endurance du tronc, posture debout |
| Étirement des chaînes antérieures | Très faible | Raideurs décrites de façon constante, aucun essai dédié2 | Souplesse d'épaule et de hanche, confort |
| Kinésithérapie intensive chez l'adulte déformé | Très faible | Un cas publié avec imagerie, patiente de 76 ans39 | Douleur et qualité de vie, pas la correction |
| Correction posturale visant à redresser la courbure | Non soutenu | Aucune recherche concluante d'amélioration durable par l'exercice seul233 | Objectif à ne pas promettre : il entretient l'erreur de départ |
| Chirurgie, déformation sévère et symptomatique | Faible | Séries rétrospectives et une méta-analyse de 586 patients4341 | Correction de la déformation et de l'équilibre sagittal |
| Surveillance simple, courbure souple non progressive | Consensus | Position constante des revues de synthèse293 | Éviter un traitement inutile |
À retenir
Dire à une famille que la kinésithérapie va redresser la cyphose n'est pas soutenu par la littérature.233 Dire qu'elle n'a rien à apporter serait faux aussi : le seul essai randomisé disponible montre un bénéfice sur l'angle et les symptômes chez le jeune adulte,36 et le déficit d'extension du tronc mesuré à trente-deux ans donne une cible objective.26 La formulation juste tient en une phrase : on travaille la douleur, la souplesse, la force et le suivi, et on accompagne le corset s'il est indiqué.
Quand la chirurgie devient-elle une option, et à quel prix ?
Rare, mais pas exceptionnelle. Et la donnée la plus utile au kinésithérapeute est celle qui montre que ce n'est pas l'angle qui décide.
Les indications telles qu'elles sont écrites
La revue JAAOS liste les situations qui font discuter une arthrodèse : courbure thoracique supérieure à 70 à 75°, courbure thoraco-lombaire supérieure à 25 à 30°, douleur rebelle, déficit neurologique, retentissement cardio-pulmonaire, ou préjudice esthétique majeur.7 Lowe ajoute la progression documentée et la perte d'équilibre sagittal.1 La revue allemande retient un angle de Stagnara supérieur à 70 ou 75° associé à une progression malgré le traitement conservateur, à des douleurs croissantes ou à un déficit neurologique.47
Ce qui décide réellement : la donnée la plus instructive du dossier
Le groupe d'étude des déformations rachidiennes a suivi 150 patients consécutifs porteurs d'une cyphose de Scheuermann, dont 77 traités sans chirurgie et 73 opérés, le choix revenant au chirurgien et au patient.40 La comparaison des deux groupes est éclairante :
| Paramètre | Non opérés (n = 77) | Opérés (n = 73) | p |
|---|---|---|---|
| Âge | 15,1 ± 2,2 ans | 16,3 ± 2,0 ans | 0,0004 |
| Indice de masse corporelle | 22,7 ± 6,5 | 26,3 ± 7,2 | 0,003 |
| Cyphose T2-T12 | 61 ± 12° | 71 ± 14° | < 0,001 |
| Cobb sagittal maximal | 70 ± 12° | 73 ± 11° | 0,11 |
| Score de douleur SRS | 4,1 ± 0,7 | 3,7 ± 0,9 | 0,0027 |
| Score d'apparence SRS | 3,4 ± 0,8 | 2,9 ± 0,7 | < 0,0001 |
La ligne qui compte est la quatrième : l'angle de Cobb sagittal maximal ne différait pas significativement entre opérés et non opérés (73 contre 70°, p = 0,11).40 Ce qui différait, c'était la douleur, l'image de soi, l'âge et l'indice de masse corporelle. Les auteurs concluent que d'autres facteurs que la mesure radiographique contribuent vraisemblablement à la décision chirurgicale.40 Niveau de preuve II.
Deux adolescents avec le même angle ne suivront pas le même chemin. Ce qui les sépare est ce qu'ils vivent, pas ce que mesure la radiographie. C'est aussi ce qui donne son poids à la consultation de kinésithérapie.
Le prix : les cyphoses jonctionnelles
La complication caractéristique est la cyphose jonctionnelle, proximale ou distale, c'est-à-dire l'apparition d'une angulation de plus de 10° au-dessus ou en dessous du montage.1 Les chiffres :
- Dans une série multicentrique de 78 patients d'âge moyen 16,7 ans, la cyphose maximale passe de 78,8° à 51,4° ; une cyphose jonctionnelle proximale d'au moins 10° survient chez 25 patients (32,1 %) et une distale chez 4 (5,1 %). La perte de correction est de 3,2° après abord combiné et de 6,4° après abord postérieur seul.41
- Chez l'adulte, une série de 22 patients d'âge médian 23 ans avec deux ans de recul retrouve au moins une complication chez 77 % d'entre eux, une complication majeure chez 32 %, une cyphose jonctionnelle proximale chez 55 %, et un taux de reprise de 18 % à deux ans.42
- Le choix du niveau distal pèse : sur 94 patients, une cyphose jonctionnelle distale survient chez 59 % quand la dernière vertèbre instrumentée se situe une vertèbre sous le premier disque lordosant, contre 22 % quand elle se situe deux vertèbres plus bas (odds ratio 3,2 ; IC 95 % 1,28 à 8,18).44
- Ce point fait débat. Le seul essai randomisé publié sur la question, portant sur 54 patients répartis selon le niveau distal choisi, ne retrouve pas de différence significative de cyphose jonctionnelle distale entre les groupes (3, 5 et 3 cas), et conclut qu'il n'est pas nécessaire d'étendre la fusion jusqu'à la vertèbre stable sagittale.45 Les deux travaux ne se contredisent pas terme à terme, mais ils n'orientent pas dans le même sens : c'est l'état réel du dossier.
- Lowe rattache ces complications à deux causes techniques : ne pas inclure tous les niveaux de la cyphose, ou surcorriger de plus de 50 %.1
Sur la voie d'abord, une méta-analyse de 13 études et 586 patients (300 en abord combiné antérieur et postérieur, 286 en abord postérieur seul) ne retrouve aucune différence significative, ni sur la correction obtenue (33,3° ; IC 95 % 27,5 à 39,2 contre 31,2° ; 27,0 à 35,4), ni sur l'incidence de cyphose jonctionnelle proximale. L'abord postérieur seul s'accompagne de moins de saignement et d'une durée opératoire plus courte, ce qui explique la tendance actuelle.4335
Une étude jordanienne mérite une mention et une réserve. Soixante-trois adolescents porteurs d'une cyphose de 50 à 65° ont été suivis, conservateur contre chirurgie, et le groupe opéré fait mieux sur tous les scores.46 Mais les auteurs eux-mêmes attribuent la dégradation du groupe conservateur à une coopération moindre des patients, qui a rendu la courbure moins souple pour les exercices et le corset.46 Ce n'est donc pas une comparaison de traitements, c'est une comparaison de traitements observés, dont l'un a été mal suivi. À l'inverse, cette étude confirme indirectement ce que dit Sachs : l'observance décide.30
Ce qui doit faire réévaluer un patient déjà connu
- Tout signe neurologique. 9 % des patients d'une série chirurgicale avaient un examen neurologique anormal en préopératoire, de la myélopathie franche aux simples paresthésies du tronc ; cinq des six ont récupéré un examen normal après correction.48
- Une douleur qui change de nature ou devient nocturne, ou une progression rapide de la déformation.56
- Une douleur nouvelle après arthrodèse, en particulier au-dessus ou en dessous du montage : la cyphose jonctionnelle concerne un tiers à la moitié des opérés.4142
- Un essoufflement à l'effort chez un patient dont la cyphose approche ou dépasse 100° avec un sommet haut situé.26
Que nous apprennent des cas cliniques concrets ?
Cinq observations publiées, choisies parce que chacune illustre un point que les séries ne montrent pas.
Deux frères de tableau, deux trajectoires opposées
Lemire et ses collègues rapportent deux garçons vus la même année, et l'intérêt de cette publication tient à leur contraste.50
Le premier a 13 ans et souffre du bas du dos depuis deux ans. Les radiographies montrent une irrégularité des plateaux vertébraux lombaires hauts, associée à des nodules de Schmorl. Pas de cunéiformisation, pas de bosse : c'est la forme lombaire. Traitement conservateur, amélioration maintenue à six mois de recul.50 C'est exactement le tableau que le chapitre 3 décrit : une douleur basse sans déformation visible, chez un adolescent que personne n'aurait adressé pour « mauvaise posture ».
Le second a 14 ans et consulte en orthopédie. Les radiographies montrent une cunéiformisation antérieure de T6, T7 et T8 avec une cyphose thoracique de 72°. Un corset est prescrit ; il ne le porte pas régulièrement. La déformation progresse de 72° à 92°. Il est opéré. Six ans plus tard, il va bien, sans douleur ni complication, avec une courbure à 65°.50
Ce second cas est la traduction individuelle du chiffre de Sachs : huit des dix patients au port irrégulier se sont aggravés, trois ont été arthrodésés.30 Vingt degrés perdus, c'est le coût d'une observance qui n'a pas été accompagnée. Les auteurs concluent d'ailleurs qu'une progression significative reste rare dans les deux types, typique et atypique, mais qu'elle peut survenir.50
Le cas qui rappelle pourquoi on examine le neurologique
Kapetanos et son équipe décrivent un garçon de 14 ans porteur d'une maladie de Scheuermann, présentant un déficit neurologique significatif dû à une hernie discale thoracique au sommet de la cyphose. Il a été traité par décompression antérieure et arthrodèse antérieure et postérieure dans le même temps, avec plaque, cage et instrumentation segmentaire. Récupération neurologique complète.49
C'est rare. Mais 9 % d'une série chirurgicale de 69 cas avaient un examen neurologique anormal en préopératoire, et l'anomalie allait parfois jusqu'à de simples paresthésies du tronc, faciles à ne pas chercher.48
Le cas qui interroge la limite de la croissance
Berdishevsky rapporte une femme de 76 ans, diagnostiquée à l'adolescence, avec une cyphose T1-T12 de 85°, une hyperlordose lombaire de 70°, une scoliose lombaire de 21° et une translation sagittale du tronc de 4,5 cm. Douleur lombaire intermittente cotée 6 sur 10 au pire, qualité de vie SRS-22 à 3,8. Protocole : séances d'exercices d'une heure trois fois par semaine pendant six mois selon l'école de Barcelone, programme à domicile, et corset SpinoMed deux heures par jour. À six mois, la cyphose est à 70° et la lordose à 57° ; un an plus tard, 64° et 55°. Douleur à 2, SRS-22 à 4,5, translation améliorée de 2,2 cm.39
Il faut lire ce cas pour ce qu'il est : une seule patiente, sans groupe témoin, avec une part de la variation angulaire attribuable au positionnement radiographique. L'auteur ne prétend pas autre chose. Il est cité ici parce que c'est la seule observation publiée avec imagerie chez l'adulte âgé, et parce qu'elle interdit de conclure trop vite qu'il n'y a plus rien à faire après la croissance. Elle ne fonde aucune recommandation.
Le cas du sportif, et celui de la famille
Wilson et Lindseth décrivent trois patients dont la douleur de dos était aggravée par la nage papillon, et chez qui le diagnostic de cyphose de Scheuermann a été porté secondairement. Ils ont été traités classiquement, mais autorisés à nager en dehors du corset et encouragés à le faire, en s'abstenant du papillon. Correction moyenne de 27 % de la courbure à 1,6 an de recul moyen, symptômes résolus dans tous les cas.53 La conclusion des auteurs porte sur le bien-être psychologique et émotionnel de l'athlète : la participation continue n'a pas compromis le résultat.
Enfin, Dai et son équipe décrivent une famille chinoise de 17 membres sur trois générations, dont trois porteurs d'une forme lombaire avec cunéiformisation de L1 à L3 et des angles de Cobb de 37, 70 et 73°.52 C'est l'illustration clinique de l'héritabilité de 74 % mesurée chez les jumeaux danois,20 et un rappel que l'interrogatoire familial mérite d'être fait. Un cas de forme lombaire atypique chez un homme de 18 ans souffrant de lombalgie chronique sans irradiation ni déficit rappelle par ailleurs que le diagnostic reste un diagnostic d'élimination lorsque les critères classiques ne sont pas remplis.51
Comment appliquer concrètement en cabinet ?
Ce que le kinésithérapeute peut faire dès la première séance, ce qu'il doit adresser, et ce qu'il ne doit pas promettre.
Du dos rond à la conduite à tenir
L'arbre se lit de haut en bas. Les sorties latérales sont des issues, pas des impasses : elles ferment le raisonnement au bon endroit.
Seuils repris de Sardar 2019, JAAOS (PMID 30407981) pour les indications chirurgicales, de O'Donnell 2023, Curr Rev Musculoskelet Med (PMID 37615931) pour la fenêtre du corset et le temps de port, et de Garoflid 2000, Rev Med Suisse Romande (PMID 11109912) pour la conduite devant un dos rond postural.
La première séance
- Faire le test avant tout le reste. Correction active, puis hyperextension ou procubitus. Le noter dans le dossier : c'est la donnée qui oriente tout, et elle est reproductible d'une séance à l'autre.2
- Mesurer ce qu'on va suivre. Amplitude d'extension du tronc, endurance des extenseurs, souplesse des ischio-jambiers et des pectoraux, douleur sur échelle numérique. Ces quatre mesures sont exactement celles qui différaient entre patients et témoins à trente-deux ans de recul.26
- Examiner le neurologique. Sensibilité du tronc et des membres inférieurs, réflexes, force. Neuf pour cent d'anomalies dans une série chirurgicale justifient d'y consacrer trois minutes.48
- Situer la croissance. Poussée en cours, âge osseux si disponible, stade pubertaire. C'est ce qui détermine si la fenêtre du corset est ouverte ou fermée.1330
- Adresser si nécessaire. Pas de radiographie récente, courbure rigide, ou angle proche des seuils chirurgicaux : avis orthopédique.7
Ce qu'on dit, et ce qu'on ne dit pas
| Ce qui n'est pas soutenu | Ce qui l'est |
|---|---|
| « On va redresser ton dos avec des exercices. » | « Les exercices travaillent la douleur, la souplesse et la force. La forme des vertèbres, c'est le corset qui peut la modifier, et seulement pendant la croissance. »213 |
| « C'est une mauvaise posture, il faut se tenir droit. » | « Ce n'est pas une question de volonté : la courbure est structurelle, elle ne se corrige pas en se redressant. »12 |
| « C'est à cause du téléphone et du cartable. » | « Trois quarts du risque sont génétiques, et la fréquence de la maladie n'a pas bougé en cinquante ans. »2021 |
| « Il faut arrêter le sport. » | « On adapte le geste qui fait mal, on garde le sport. » Trois nageurs ont continué à nager en évitant le papillon, avec 27 % de correction moyenne et disparition des symptômes.53 |
| « Ça va s'aggraver toute ta vie. » | « Après la croissance, ça bouge d'environ un demi-degré par an, et la plupart des gens mènent une vie ordinaire. »2726 |
| « Le corset, c'est quand tu veux, quelques heures. » | « En dessous de seize heures par jour, on n'attend pas de remodelage. »2 |
Le contexte commun de la croissance
La maladie de Scheuermann appartient à la famille des ostéochondroses de croissance, au même titre que les atteintes apophysaires du membre inférieur que l'adolescent sportif présente au genou ou au talon. Elles partagent un terrain : un cartilage de croissance soumis à des contraintes répétées pendant une poussée. Une série ancienne portant sur 185 ostéochondroses chez de jeunes athlètes plaçait déjà la maladie de Scheuermann parmi les plus fréquentes, aux côtés de la maladie d'Osgood-Schlatter et de la maladie de Sever.58 Le rachis obéit toutefois à ses propres seuils et à sa propre imagerie : ce qui précède ne se transpose pas au membre inférieur, et l'inverse est vrai aussi.
Questions fréquentes
Une cyphose de Scheuermann peut-elle se corriger avec des exercices ?
Non, pas la courbure elle-même. La revue de concepts la plus récente conclut qu'il n'existe pas de recherche concluante démontrant une amélioration durable et significative de la cyphose par l'exercice seul.2 Le seul essai randomisé disponible montre bien un gain d'angle avec un programme spécifique chez de jeunes adultes, mais sur 50 participants et avec les réserves méthodologiques que le champ entier porte.3637 Ce que l'exercice améliore de façon défendable, c'est la douleur, la souplesse et la force des extenseurs.26
À partir de quel angle parle-t-on de maladie de Scheuermann ?
La question est mal posée, et c'est instructif. Le critère n'est pas un angle mais une déformation vertébrale : au moins 5° de cunéiformisation antérieure sur au moins trois vertèbres contiguës.7 Le seuil de 45° souvent ajouté est peu discriminant, puisque la cyphose thoracique normale de l'enfant et de l'adolescent est déjà de 44 ± 11°,9 et que le faire varier de 45 à 35° n'a modifié la prévalence mesurée que de 4,0 à 4,4 %.8
Mon adolescent doit-il arrêter le sport ?
Rien dans la littérature ne le justifie de façon générale. Trois nageurs dont la douleur était provoquée par le papillon ont été traités classiquement tout en continuant à nager, en s'abstenant de ce seul mouvement : 27 % de correction moyenne et disparition des symptômes.53 À l'inverse, la forme thoraco-lombaire est associée à des contraintes axiales répétées,14 et la série de Greene retrouve un facteur déclenchant sportif ou traumatique chez 16 des 19 patients, améliorés par le repos et l'éviction temporaire de l'activité en cause.17 La conduite raisonnable est donc d'adapter le geste douloureux, pas d'arrêter l'activité.
Le corset fonctionne-t-il chez l'adulte ?
Il ne remodèle plus. Le mécanisme suppose une croissance en cours : c'est elle qui permet la réorientation des corps vertébraux cunéiformes.13 Chez l'adulte, un corset peut soulager, il ne corrige pas. Une seule observation publiée avec imagerie décrit une amélioration angulaire chez une patiente de 76 ans sous exercices intensifs et corset porté deux heures par jour : c'est un cas isolé, sans témoin, et il ne fonde pas une pratique.39
Faut-il une IRM ?
Pas en routine. La radiographie de profil, debout, du rachis entier suffit au diagnostic dans la grande majorité des cas.6 L'IRM se justifie devant un signe neurologique, même discret, et dans le bilan préopératoire : dans une série chirurgicale, 9 % des patients avaient un examen neurologique anormal avant l'intervention.48
La maladie de Scheuermann est-elle douloureuse à l'âge adulte ?
Les données divergent selon la population étudiée, et c'est utile à savoir. À trente-deux ans de recul, sur des patients dont la cyphose moyenne était de 71°, la douleur était plus intense que chez les témoins, sans différence sur l'absentéisme, la gêne dans les activités quotidiennes ou l'estime de soi.26 Chez 1 417 hommes suédois de 69 à 81 ans non recrutés pour une déformation, en revanche, la maladie n'était associée ni à la cervicalgie ni à la dorsalgie, et aucun porteur ne rapportait de douleur sévère.24
Peut-on avoir une maladie de Scheuermann sans bosse ?
Oui, et c'est le piège du chapitre 3. La forme thoraco-lombaire ou lombaire se manifeste par une douleur de la charnière, souvent chez un adolescent sportif, avec des plateaux irréguliers, des nodules de Schmorl antérieurs et un pincement discal, sans remplir les critères classiques de cunéiformisation.14 L'atteinte lombaire serait aussi fréquente que la forme thoracique, et potentiellement plus douloureuse.15
Cette maladie est-elle liée à l'ostéoporose ?
Non, et la démonstration est explicite. L'étude européenne EVOS, menée dans 27 centres sur plus de dix mille personnes de plus de 50 ans, retrouve une prévalence de 8 % sans aucune association avec la densité minérale osseuse du rachis ou de la hanche.23 Les auteurs présentent ce résultat comme une aide au diagnostic différentiel : une vertèbre cunéiforme chez un sujet âgé n'est pas forcément une fracture ostéoporotique.
Quel est le risque de finir opéré ?
Il dépend surtout de l'angle de départ et de l'observance. Dans la série historique du corset de Milwaukee, quatre des quatorze patients dont la cyphose initiale dépassait 74° ont fini arthrodésés, et trois des dix patients au port irrégulier également.30 La décision elle-même n'est pas dictée par l'angle : dans une cohorte de 150 patients, l'angle de Cobb sagittal maximal ne différait pas entre opérés et non opérés (73 contre 70°, p = 0,11) ; ce qui différait, c'était la douleur et l'image de soi.40
Y a-t-il un lien avec la scoliose ?
Les deux coexistent souvent. Une scoliose légère était fréquente chez les patients suivis trente-deux ans,26 et une famille porteuse d'une forme lombaire présentait également une scoliose idiopathique.52 Ce sont pourtant deux déformations distinctes, l'une dans le plan frontal avec rotation, l'autre dans le plan sagittal : leur dépistage, leurs seuils et leurs traitements ne se superposent pas. Le sujet est traité à part dans notre article sur la scoliose.
Bibliographie
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