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Traumatologie du sport · Membre inférieur
La lésion musculaire du mollet (triceps sural) : tennis leg, soléaire et diagnostic différentiel
Un patient arrive avec un mollet douloureux depuis la veille, gonflé, qu'il ne peut pas dérouler à la marche. Avant de poser les mains dessus, il faut avoir répondu à deux questions : est-ce bien du muscle, et le tendon d'Achille est-il intact ? Les deux réponses se prennent au cabinet, en quelques minutes, et elles décident de tout le reste.
des patients adressés avec un diagnostic clinique de « tennis leg » avaient en réalité une thrombose veineuse profonde isolée, sans aucune lésion musculaire
Delgado 2002, série échographique de 141 patients (PMID 12091669)
des lésions du mollet touchent le soléaire chez le footballeur australien d'élite, et non les jumeaux, contrairement à l'image classique du tennis leg
Green 2020, 184 lésions du registre AFL (PMID 31494970)
de délai moyen de reprise quand le tissu conjonctif est rompu, contre 8 jours quand il est intact : un rapport de 1 à 6 sur la même pathologie
Prakash 2018, 100 patients consécutifs en IRM (PMID 29074478)
En bref : la synthèse clinique
Ce que ce chapitre donne : la version courte, celle qu'on relit dans le couloir avant d'entrer dans la salle. Le reste de l'article détaille chacune de ces lignes et donne la source de chaque chiffre.
La lésion musculaire du mollet est un motif fréquent et trompeur. Fréquent : le chef médial du gastrocnémien est le troisième muscle le plus lésé chez l'athlète d'élite, après le biceps fémoral et le droit fémoral (Bright 2017, PMID 28661826). Trompeur : sous un tableau clinique identique (douleur brutale postérieure de jambe, œdème, boiterie), se cachent au moins quatre entités dont deux sont des urgences.
La démarche tient en trois temps, dans cet ordre, et l'ordre n'est pas négociable.
Premier temps, écarter la thrombose veineuse profonde. Dans la série échographique de référence portant sur 141 patients adressés avec un diagnostic clinique de tennis leg, 14 d'entre eux (9,9 %) n'avaient pas de lésion musculaire du tout : ils avaient une TVP isolée (Delgado 2002, PMID 12091669). Un patient sur dix. C'est la raison pour laquelle un massage, une mobilisation vigoureuse ou une compression pneumatique posés sur un mollet non exploré ne sont pas des gestes neutres.
Deuxième temps, écarter la rupture du tendon d'Achille. Le test de pression du mollet, dit test de Thompson ou de Simmonds, a une sensibilité de 0,96 et une spécificité de 0,93 sur une série prospective de 174 ruptures et 28 suspicions non confirmées (Maffulli 1998, PMID 9548122). Il coûte quinze secondes.
Troisième temps seulement, situer la lésion musculaire. Jumeau interne à la jonction myotendineuse, soléaire, plantaire grêle : le tableau, les délais et le risque de récidive diffèrent nettement. Le soléaire domine largement en volume (84,6 % des lésions du mollet dans le registre du football australien d'élite) et concentre 91,4 % des récidives (Green 2020, PMID 31494970).
La question clinique n'est pas « quel grade ? » mais « est-ce bien du muscle ? ». Un grade se corrige en cours de route ; une thrombose massée ne se corrige pas.
Sur le pronostic, un seul repère vaut mieux que tous les barèmes de délais : c'est l'état du tissu conjonctif, pas le volume de l'œdème musculaire, qui prédit la durée d'indisponibilité. Sur 100 patients consécutifs, le délai moyen de reprise passait de 8 jours quand les interfaces conjonctives étaient intactes à 48 jours quand elles étaient rompues (Prakash 2018, PMID 29074478).
À retenir
La dangerosité de ce motif ne tient pas à la lésion musculaire, qui guérit presque toujours bien, mais aux deux diagnostics qu'elle imite : la thrombose veineuse profonde et la rupture du tendon d'Achille. Les écarter prend moins de cinq minutes et se fait entièrement à l'interrogatoire et à l'examen. Ensuite seulement, le siège de la lésion, soléaire ou jumeaux, oriente les délais et le risque de récidive.
Cet article traite la lésion du triceps sural. Pour la lésion par choc direct, dont la physiopathologie et les complications sont différentes, voir la contusion musculaire (béquille) et ses complications. Pour la souffrance tendineuse chronique du même complexe musculo-tendineux, voir la tendinopathie d'Achille.
Pourquoi une douleur aiguë de mollet n'est-elle pas toujours musculaire ?
C'est le chapitre qui engage la sécurité du patient, et c'est pour cette raison qu'il vient en premier plutôt qu'au milieu. Un mollet douloureux et gonflé ressemble à un mollet douloureux et gonflé, quelle qu'en soit la cause.
L'expérience clinique construit une image mentale du tennis leg : le joueur de tennis ou de badminton quadragénaire, la sensation de coup de pied ou de caillou reçu en pleine masse musculaire, parfois un claquement audible, l'impossibilité immédiate de pousser sur l'avant-pied. Cette image est juste, et c'est précisément ce qui la rend dangereuse : elle est tellement caractéristique qu'elle décourage de chercher autre chose.
La série de référence sur ce point est ancienne mais n'a pas été démentie. Delgado et ses collègues ont revu les échographies de 141 patients adressés en imagerie avec un diagnostic clinique de tennis leg déjà posé. Autrement dit, des patients qu'un clinicien avait déjà examinés et étiquetés. Voici ce que l'échographie a trouvé.
Ce que l'échographie trouve réellement chez 141 patients étiquetés « tennis leg »
Série rétrospective, lecture en consensus par deux radiologues, Radiology 2002
Source : Delgado GJ, Chung CB, Lektrakul N, et al. Radiology 2002;224(1):112-9 (PMID 12091669). Les cinq catégories sont celles rapportées par les auteurs et couvrent la totalité de la série : 94 + 30 + 2 + 1 + 14 = 141 patients.
Deux résultats de cette série méritent d'être retenus séparément.
Le premier est le chiffre de sécurité : une TVP isolée chez 14 patients sur 141, soit à peu près un patient sur dix, chez des sujets déjà examinés par un clinicien qui avait conclu à une lésion musculaire. Ce n'est pas une curiosité statistique, c'est un taux d'erreur clinique mesuré.
Le second corrige une croyance tenace. Le tennis leg a longtemps été enseigné comme une rupture du plantaire grêle. Dans cette série, le plantaire grêle n'est en cause que dans 2 cas sur 141, soit 1,4 %. Le muscle réellement concerné est le chef médial du gastrocnémien, dans les deux tiers des cas.
Pourquoi la confusion est structurelle, et non anecdotique
La TVP et la lésion musculaire du mollet partagent leurs signes cardinaux : douleur du mollet, augmentation de volume, chaleur locale, douleur à la dorsiflexion passive, gêne à l'appui. Elles partagent aussi une partie de leur terrain : l'immobilisation récente, le voyage prolongé, l'âge. Et elles peuvent coexister : Slawski a rapporté le cas d'une thrombophlébite ipsilatérale survenant sur un tennis leg déjà constitué, rappelant au passage que l'erreur inverse, prendre un tennis leg pour une thrombophlébite, avait conduit à des anticoagulations inutiles et à des complications hémorragiques (Slawski 1994, PMID 8027900).
Ce point est important pour ne pas basculer dans l'excès inverse. L'objectif n'est pas d'adresser tout mollet douloureux aux urgences vasculaires : c'est de savoir reconnaître les situations où l'on ne peut pas trancher au cabinet, et de ne pas traiter avant d'avoir tranché.
Drapeaux rouges : suspendre la séance et adresser
Devant une douleur aiguë de mollet, chacun de ces éléments impose de ne pas masser, ne pas mobiliser en force, ne pas comprimer, et d'orienter vers un avis médical le jour même.
- Absence de mécanisme lésionnel net. Une lésion musculaire du mollet a presque toujours son instant : une poussée, un démarrage, un pas en fente. Une douleur installée sans geste déclenchant doit faire chercher ailleurs.
- Œdème qui progresse au fil des jours au lieu de se stabiliser, ou œdème prenant le godet remontant au-dessus du genou.
- Douleur permanente, y compris au repos et la nuit, sans intervalle libre à la décharge.
- Contexte thrombogène : immobilisation ou plâtre récents, chirurgie dans les trois mois, voyage prolongé, cancer actif, grossesse ou post-partum, contraception œstroprogestative, antécédent personnel ou familial de maladie thromboembolique, thrombophilie connue.
- Signes généraux : fièvre, dyspnée, douleur thoracique, tachycardie, malaise. La dyspnée d'apparition récente chez un patient au mollet douloureux fait évoquer l'embolie pulmonaire et relève de l'urgence, pas du rendez-vous de la semaine suivante.
- Circonférence de mollet nettement augmentée par rapport au côté sain, avec dilatation veineuse superficielle unilatérale.
- Test de pression du mollet positif ou perte du repos en équin physiologique : c'est une rupture d'Achille jusqu'à preuve du contraire (chapitre suivant).
- Déficit sensitivomoteur, pâleur, froideur, abolition des pouls distaux, ou douleur disproportionnée avec tension de loge : suspicion de syndrome de loge ou d'atteinte artérielle, urgence chirurgicale.
Un seul de ces éléments suffit. Ils ne s'additionnent pas pour atteindre un seuil.
Le score de Wells oriente, il n'exclut pas
Le score de Wells est le repère habituel de probabilité pré-test de TVP. Il est utile au kinésithérapeute pour structurer son interrogatoire, mais il faut savoir ce qu'il ne fait pas. Chez 1 135 patients hospitalisés suspects de TVP, l'aire sous la courbe ROC du score n'était que de 0,60, et 5,9 % des patients classés en probabilité faible avaient malgré tout une TVP proximale : les auteurs concluent que le score « n'est pas suffisant pour exclure une TVP ni pour orienter les décisions » dans ce contexte (Silveira 2015, PMID 25985219).
La conséquence pratique est nette et elle est libératrice : le rôle du kinésithérapeute n'est pas de calculer une probabilité pour décider de traiter ou non. Il est de repérer le doute et de le transmettre. La décision d'imager, d'anticoaguler ou de surveiller appartient au médecin, et elle est elle-même discutée : pour la TVP distale isolée symptomatique du sujet à bas risque, l'anticoagulation thérapeutique ne s'est pas montrée supérieure au placebo pour réduire les événements thromboemboliques, au prix d'un risque hémorragique accru (Righini & Robert-Ebadi 2024, PMID 38546285). Si la question divise les spécialistes de l'hémostase, elle ne se tranche pas sur une table de massage.
Le tableau différentiel
Les cinq entités qui composent l'essentiel des douleurs aiguës de mollet, avec ce qui les sépare.
| Entité | Ce qui l'évoque | Ce qui l'écarte | Conduite |
|---|---|---|---|
| Lésion du chef médial du gastrocnémien « tennis leg » |
Instant précis, genou en extension et cheville en dorsiflexion (fente, démarrage). Douleur élective à la jonction myotendineuse, tiers moyen-supérieur, versant médial. Ecchymose déclive à 48-72 h. | Test de pression du mollet négatif, équin de repos conservé, absence de contexte thrombogène, douleur reproductible par la contraction résistée. | Prise en charge rééducative. Échographie utile si doute sur l'étendue. |
| Lésion du soléaire | Installation plus insidieuse, souvent sur charge d'entraînement récente. Douleur plus diffuse, plus profonde, moins localisable. Gêne majorée genou fléchi. | Mêmes critères d'exclusion. Le caractère progressif est en soi rassurant vis-à-vis de la rupture tendineuse. | Prise en charge rééducative, délais à annoncer plus longs. |
| Thrombose veineuse profonde | Pas de mécanisme franc. Œdème progressif, chaleur, dilatation veineuse superficielle, douleur permanente. Terrain thrombogène. | Rien ne l'écarte cliniquement avec certitude. L'écho-doppler tranche, pas l'examen. | Ne pas masser, ne pas comprimer. Avis médical le jour même ; urgence si dyspnée ou douleur thoracique. |
| Rupture du tendon d'Achille | Sensation de coup violent au-dessus du talon, parfois claquement. Impossibilité de se hisser sur la pointe du pied en appui unipodal. | Test de pression du mollet négatif et équin de repos conservé et absence de dépression palpable. | Avis chirurgical rapide. Immobilisation en équin en attendant, pas de mise en charge en flexion dorsale. |
| Kyste poplité rompu pseudo-thrombophlébite |
Antécédent de gonflement du creux poplité, pathologie articulaire du genou (arthrose, arthrite). Douleur qui descend du creux poplité vers le mollet. | Ne s'écarte pas cliniquement de la TVP : c'est l'échographie qui montre la logette anéchogène derrière les muscles. | Avis médical. Voir le kyste de Baker. |
| Périostite tibiale et douleurs d'effort de jambe | Douleur d'installation progressive liée à la charge, bord postéro-médial du tibia, chez le coureur. Pas d'événement aigu. | Le caractère chronique et l'absence d'instant lésionnel suffisent le plus souvent. | Voir la périostite tibiale du coureur. |
Une remarque sur le kyste poplité rompu : il est rare mais il n'est pas négligeable dans une population de consultation de jambe gonflée. Sur 106 patients adressés en chirurgie vasculaire pour une jambe œdématiée, la TVP représentait 44,8 % des causes et le kyste de Baker rompu 2,4 % (Sato 2001, PMID 11381504). La leçon de cette série est surtout que moins d'une jambe gonflée sur deux est une thrombose : le doute doit être exploré, pas transformé en certitude dans un sens ou dans l'autre.
L'ordre des questions devant un mollet aigu
Trois portes à franchir avant de traiter : chacune se passe au cabinet, sans imagerie
Synthèse des sources citées dans ce chapitre : Delgado 2002 (PMID 12091669) pour la fréquence des entités, Maffulli 1998 (PMID 9548122) et Garras 2012 (PMID 22538958) pour l'examen du tendon d'Achille, Silveira 2015 (PMID 25985219) pour les limites du score de Wells, le schéma est une mise en ordre pratique, pas un algorithme validé prospectivement.
À retenir
Un patient sur dix adressé pour tennis leg n'a pas de lésion musculaire mais une thrombose veineuse profonde. Aucun signe clinique ne permet d'exclure formellement une TVP, et le score de Wells lui-même ne l'exclut pas. Le rôle du kinésithérapeute est donc de repérer le doute, de suspendre le traitement local, et d'adresser, pas de trancher. L'ordre est : drapeaux rouges, puis tendon d'Achille, puis seulement le muscle.
Comment écarter une rupture du tendon d'Achille au cabinet ?
La rupture d'Achille est l'autre différentiel majeur, et c'est le plus facile des deux à écarter : contrairement à la thrombose, il existe ici des tests cliniques dont la valeur diagnostique a été mesurée, et elle est excellente.
Le patient qui rompt son tendon d'Achille décrit très souvent la même chose que le patient qui déchire son jumeau interne : un coup violent reçu par-derrière, un claquement, la sensation qu'on lui a jeté quelque chose dans la jambe. La différence n'est pas dans le récit, elle est dans l'examen.
Qui rompt son tendon d'Achille
Connaître le terrain aide à calibrer la vigilance. Une méta-analyse récente de 28 études de population, portant sur plus de 630 millions de personnes et 568 000 ruptures, situe l'incidence mondiale à 15,7 pour 100 000 personnes-années, en augmentation moyenne de 2,7 % par an (IC 95 % 2,0-3,3) depuis six décennies. Les hommes sont touchés 3,18 fois plus souvent que les femmes (IC 95 % 2,50-4,04), avec un pic chez l'homme de 30 à 49 ans à 42,6 pour 100 000 personnes-années. Environ 68 % des ruptures sont liées au sport (Kotsifaki 2026, PMID 41933260).
Les quatre valeurs proviennent de la même source : Kotsifaki R, Malliaras P, Byron C, et al. Sports Med 2026;56(6):1467-87 (PMID 41933260), méta-analyse de 28 études de population, 1950-2022.
Autrement dit, l'homme quadragénaire sportif occasionnel, exactement le profil du tennis leg, est aussi le profil de la rupture d'Achille. Les deux populations se superposent. C'est pourquoi le test ne se fait pas « en cas de doute » : il se fait systématiquement.
Le test de pression du mollet, dit test de Thompson
Patient en procubitus, pieds débordant de la table, chevilles libres. L'examinateur empaume la masse musculaire du mollet et la comprime transversalement. Si le complexe musculo-tendineux est continu, la compression déforme le muscle, tire sur le tendon et produit une flexion plantaire visible. Si le tendon est rompu, la chaîne est interrompue : le pied ne bouge pas.
Ses performances ont été mesurées sur une série prospective conduite sur treize ans, comparant 174 patients avec rupture sous-cutanée complète confirmée et 28 patients suspects mais sans rupture (Maffulli 1998, PMID 9548122).
Valeur diagnostique des tests cliniques de rupture du tendon d'Achille
174 ruptures complètes confirmées et 28 suspicions non confirmées, série prospective sur 13 ans
Source : Maffulli N. Am J Sports Med 1998;26(2):266-70 (PMID 9548122). La sensibilité de la palpation passe de 0,73 chez le patient éveillé à 0,81 sous anesthésie, ce qui illustre la part de la défense musculaire dans la difficulté de l'examen.
Deux enseignements pratiques sortent de ces chiffres.
D'abord, la palpation seule ne suffit pas. C'est le test le moins sensible, et c'est pourtant le réflexe le plus courant. Un tendon qui semble continu sous les doigts ne l'est pas nécessairement : l'hématome comble la dépression, la défense musculaire brouille le relief.
Ensuite, et c'est le point que Maffulli souligne lui-même, chez les 174 patients réellement rompus, au moins deux tests étaient positifs. La stratégie clinique qui en découle n'est pas de choisir le meilleur test, mais d'en pratiquer systématiquement deux ou trois.
Les tests à associer
- Pression du mollet (Thompson-Simmonds). Procubitus, pieds hors table. Absence de flexion plantaire à la compression du triceps = anormal.
- Test de Matles. Procubitus, flexion active des deux genoux à 90°. On observe la position spontanée des pieds. Du côté sain, la cheville reste en équin léger sous l'effet du tonus tendineux. Du côté rompu, le pied part en position neutre ou en flexion dorsale.
- Perte de la tension de repos. Comparaison bilatérale du repos en équin physiologique, patient totalement relâché.
- Palpation étagée du tendon, du calcanéum à la jonction myotendineuse, à la recherche d'une dépression.
- Hisser sur la pointe du pied en appui unipodal, quand la douleur le permet. L'impossibilité est un signe fort, mais sa présence n'est pas spécifique : une lésion musculaire douloureuse l'empêche aussi.
L'association des signes a été évaluée directement. Chez 66 patients opérés d'une rupture aiguë confirmée en peropératoire, la triade test de Thompson anormal + perte de tension de repos + dépression palpable était présente chez la totalité d'entre eux, soit une sensibilité de 100 %. Dans la même étude, l'IRM lisait 60 ruptures complètes, 4 partielles et 2 examens non concluants : elle était donc moins performante que l'examen clinique, tout en retardant la prise en charge de plusieurs jours (Garras 2012, PMID 22538958).
Trois signes cliniques réunis ont identifié 100 % des ruptures confirmées au bloc. L'IRM, elle, en a manqué six sur soixante-six. Devant une suspicion de rupture d'Achille, l'examen n'est pas le préliminaire de l'imagerie : il est l'examen de référence.
Ce qu'il ne faut pas faire devant une rupture suspectée
- Ne pas mettre en charge en flexion dorsale, ni tester la force en résistance : cela écarte les extrémités tendineuses.
- Ne pas étirer le triceps sural, même « doucement ».
- Ne pas rassurer sur la seule palpation. Sensibilité 0,73 : une dépression non perçue n'exclut rien.
- Ne pas différer. Le délai avant prise en charge conditionne les options thérapeutiques ; dans la série de Garras, le recours à l'IRM allongeait le délai jusqu'à la chirurgie de 5,6 à 12,4 jours.
- En attendant l'avis : décharge, immobilisation en équin, béquilles.
Une précision utile pour éviter un faux négatif classique : un tendon d'Achille rompu n'abolit pas toute flexion plantaire active. Les fléchisseurs des orteils, le tibial postérieur, les fibulaires et, quand il est intact, le plantaire grêle produisent encore un mouvement. Un patient qui « arrive à bouger le pied » n'a pas pour autant un tendon continu. Ce piège est documenté jusque dans la littérature de cas (Rohilla 2013, PMID 23345486).
À retenir
Le test de pression du mollet a une sensibilité de 0,96 et une spécificité de 0,93 ; il ne se pratique jamais seul, car chez tous les patients rompus au moins deux tests étaient positifs. La triade Thompson anormal, perte de tension de repos et dépression palpable a identifié 100 % des ruptures confirmées, mieux que l'IRM. Devant une suspicion : décharge, équin, avis chirurgical, jamais d'étirement ni de mise en charge en flexion dorsale.
Que faut-il connaître de l'anatomie du triceps sural pour comprendre la lésion ?
Trois faits anatomiques expliquent à eux seuls la localisation des lésions, leur mécanisme et la manière de les rééduquer. Le reste est du détail descriptif dont la clinique n'a pas besoin.
Premier fait : les jumeaux passent le genou, le soléaire non. Les deux chefs du gastrocnémien naissent au-dessus des condyles fémoraux : ils sont biarticulaires, et leur tension dépend simultanément de la position du genou et de celle de la cheville. Le soléaire naît sous le genou, du tibia et de la fibula : il est monoarticulaire, et seule la cheville le concerne. Cette différence commande le mécanisme lésionnel, le test clinique et l'exercice de renforcement.
Deuxième fait : la lésion se produit à l'interface, pas dans le ventre musculaire. Le chef médial du gastrocnémien se termine sur une large aponévrose qui glisse contre celle du soléaire. C'est cette zone de transition, à la fois la plus rigide et la plus sollicitée, qui cède. Environ deux tiers des lésions du mollet siègent à la jonction fasciale entre le chef médial du gastrocnémien et le soléaire (Bright 2017, PMID 28661826).
Troisième fait : le plantaire grêle existe, mais il n'explique presque rien. Ce petit muscle vestigial, absent chez une partie de la population, a longtemps porté la responsabilité du tennis leg. La série échographique de Delgado l'a mis en cause dans 2 cas sur 141, soit 1,4 % (Delgado 2002, PMID 12091669).
Les trois sièges lésionnels du triceps sural
Vue postérieure schématique de la jambe droite, plans superposés
Schéma original. Proportions volontairement simplifiées. Sources des données citées : Bright JM, Fields KB, Draper R. Sports Health 2017;9(4):352-5 (PMID 28661826) pour la jonction fasciale ; Delgado GJ, et al. Radiology 2002;224(1):112-9 (PMID 12091669) pour la part du plantaire grêle.
Le mécanisme lésionnel, déduit de l'anatomie
La position la plus dangereuse pour le chef médial du gastrocnémien combine genou en extension et cheville en flexion dorsale : les deux articulations qu'il traverse l'allongent en même temps. C'est la fente avant du joueur de tennis ou de badminton, le démarrage en côte, la descente d'un trottoir manquée. Le muscle est alors sollicité en contraction excentrique à longueur maximale, exactement la condition qui produit les lésions par étirement.
Pour le soléaire, le genou ne protège rien. Il travaille dans toutes les positions de genou, ce qui explique deux choses : sa sollicitation cumulative très supérieure au cours d'une course, et le fait que ses lésions apparaissent plus volontiers sur une charge d'entraînement récente que sur un geste unique. C'est une lésion de surcharge plus qu'une lésion d'accident.
À retenir
Les jumeaux traversent le genou, le soléaire non. Cette seule différence explique que le tennis leg survienne genou tendu sur un geste précis, que le soléaire souffre d'accumulation de charge, que le test se fasse genou fléchi pour l'un et tendu pour l'autre, et que le renforcement doive impérativement comporter les deux positions. La lésion siège à l'interface aponévrotique, pas au milieu du ventre musculaire.
Le siège de la lésion change-t-il vraiment le pronostic ?
Oui, mais pas de la manière dont on le dit souvent. La différence de délai entre soléaire et jumeaux existe dans les données ; elle n'atteint pas le seuil de significativité statistique. Ce qui diffère nettement, en revanche, c'est le profil clinique et le risque de récidive.
Le registre des lésions des tissus mous de l'Australian Football League est la meilleure source disponible sur cette question, parce qu'il suit prospectivement une population homogène avec IRM systématique. Sur 184 lésions du mollet recueillies entre 2014 et 2017 dans 16 clubs (Green 2020, PMID 31494970) :
- Le soléaire représente 84,6 % des lésions. C'est probablement le résultat le plus contre-intuitif de la littérature récente sur le mollet : le muscle emblématique du tennis leg, le jumeau interne, est minoritaire dans une population de sportifs de terrain.
- Le délai moyen de reprise était de 25,4 ± 16,2 jours pour le soléaire contre 19,1 ± 14,1 jours pour les jumeaux. Six jours de différence, mais avec P = 0,097, c'est-à-dire une différence non significative au seuil conventionnel.
- Les lésions survenues en course prenaient environ 12 jours de plus à récupérer que celles survenues hors course (P = 0,001), et cette différence-là est solide.
- 91,4 % des récidives concernaient le soléaire.
Ce dernier point est le plus opérationnel. Le soléaire n'allonge peut-être pas significativement le délai de la première reprise, mais il domine massivement les rechutes. L'enjeu du soléaire n'est donc pas « combien de temps », c'est « est-ce que ça tiendra ».
Le soléaire porte 84,6 % des lésions et 91,4 % des récidives. Traiter un mollet comme un « tennis leg » par défaut, c'est se tromper de muscle neuf fois sur dix chez le sportif de terrain.
Les données sur les jumeaux ont été précisées récemment. Sur 82 lésions du gastrocnémien confirmées à l'IRM entre 2014 et 2023 dans le même registre, le chef médial représente 78 % des cas, et les délais médians de récupération sont de 3 jours pour marcher sans douleur, 14 jours pour courir à plus de 90 % de la vitesse maximale, 14 jours pour reprendre l'entraînement complet et 19 jours pour le retour en compétition. Plus d'une lésion sur six était une récidive, et 79 % de ces récidives sont survenues dans les six mois (Gray 2025, PMID 40985375).
| Critère | Chef médial du gastrocnémien | Soléaire | Plantaire grêle |
|---|---|---|---|
| Part des lésions | 78 % des lésions des jumeaux (Gray 2025) ; 66,7 % des tableaux adressés pour tennis leg (Delgado 2002) | 84,6 % des lésions du mollet chez le footballeur australien d'élite (Green 2020) | 1,4 % (Delgado 2002) |
| Mode d'installation | Brutal, instant identifiable, souvent claquement perçu | Progressif ou semi-brutal, souvent sur augmentation de charge récente | Brutal, tableau proche du tennis leg |
| Douleur | Élective, jonction myotendineuse médiale, tiers moyen-supérieur | Plus diffuse, plus profonde, difficile à pointer du doigt | Postéro-latérale ou médiale haute, mal systématisée |
| Position qui réveille | Genou tendu, cheville en flexion dorsale | Genou fléchi : la position qui relâche les jumeaux | Variable |
| Délais rapportés | Médianes : 3 j marche indolore, 14 j course > 90 %, 19 j retour en match (Gray 2025) | Moyenne 25,4 ± 16,2 j (Green 2020) ; différence avec les jumeaux non significative (P = 0,097) | Généralement favorable, données limitées aux cas rapportés |
| Récidive | Plus d'une lésion sur six est une récidive ; 79 % surviennent dans les 6 mois (Gray 2025) | 91,4 % des récidives du mollet (Green 2020) | Non documentée |
| Piège principal | Reprendre trop tôt parce que la marche est indolore dès le 3e jour | Sous-estimer une douleur diffuse et mal localisée, la prendre pour une simple courbature | Être étiqueté TVP à l'échographie (Rohilla 2013) |
Comment distinguer soléaire et jumeaux à l'examen
La manœuvre découle directement de la biarticularité. On teste la contraction résistée en flexion plantaire dans deux positions successives :
Manœuvre de discrimination
Genou tendu : les jumeaux et le soléaire travaillent ensemble. Une douleur ici n'oriente pas.
Genou fléchi à 90° : les jumeaux sont détendus par la flexion du genou, le soléaire assure l'essentiel de la force. Une douleur qui persiste ou s'aggrave dans cette position oriente vers le soléaire ; une douleur qui disparaît oriente vers les jumeaux.
Le même raisonnement s'applique à l'étirement : genou tendu, la mise en tension porte sur les jumeaux ; genou fléchi, elle isole le soléaire.
Limite à connaître : cette discrimination est un raisonnement anatomique de bon sens, largement enseigné, mais sa valeur diagnostique n'a pas été mesurée contre l'imagerie dans une étude dédiée. Elle oriente, elle ne prouve pas.
Cette réserve mérite d'être explicite plutôt que masquée. Une large part de la sémiologie du mollet repose sur des raisonnements anatomiques cohérents dont personne n'a publié la sensibilité. Le signaler n'affaiblit pas la démarche : cela évite d'annoncer au patient une certitude qu'on n'a pas.
À retenir
Chez le sportif de terrain, le soléaire porte l'essentiel des lésions du mollet et la quasi-totalité des récidives. La différence de délai de reprise entre soléaire et jumeaux n'est pas statistiquement significative ; ce qui l'est, c'est le surcoût de 12 jours des lésions survenues en course. La discrimination clinique se fait genou fléchi contre genou tendu : un raisonnement anatomique solide dont la valeur diagnostique n'a toutefois pas été mesurée.
Comment classer la lésion, et qu'attendre réellement de l'imagerie ?
Trois systèmes coexistent, et le clinicien n'a pas besoin de les mémoriser tous. Il a besoin de comprendre ce qu'ils mesurent, et ce qu'ils mesurent tous, au fond, c'est la même chose : l'atteinte du tissu conjonctif.
Pendant longtemps, les lésions musculaires ont été graduées sur l'étendue de l'atteinte des fibres : grade 1 élongation, grade 2 déchirure partielle, grade 3 rupture complète. Cette classification n'a jamais bien prédit les délais, pour une raison qu'on comprend mieux aujourd'hui : ce n'est pas le muscle qui limite la reprise, c'est le tissu conjonctif qui lui transmet la force.
Ce que mesure vraiment la gradation moderne
L'étude qui a établi ce point le plus clairement a évalué rétrospectivement 100 patients consécutifs adressés pour suspicion de lésion du mollet, soit 114 lésions à l'IRM. Les auteurs ont gradué chaque lésion de 0 à 3 selon l'atteinte des structures conjonctives et de leurs interfaces, puis relié ce grade au délai de reprise réel. Une atteinte conjonctive était présente chez 63 des 100 patients, et une défaillance du tissu conjonctif, grade 3, chez 18 (Prakash 2018, PMID 29074478).
Le délai de reprise suit l'atteinte du tissu conjonctif, pas le volume de l'œdème
100 patients consécutifs, 114 lésions du mollet en IRM, délais moyens de retour au sport
Source : Prakash A, Entwisle T, Schneider M, et al. Br J Sports Med 2018;52(14):929-33 (PMID 29074478). Différence entre grades significative à p < 0,001. Ces valeurs sont des moyennes de groupe et ne constituent pas un pronostic individuel.
Un rapport de 1 à 6 sur la même pathologie, selon un critère que l'examen clinique ne voit pas. C'est l'argument le plus fort en faveur de l'imagerie quand le pronostic doit être annoncé, à un sportif en fin de saison, à un patient dont le métier impose la station debout.
Le même mécanisme se retrouve dans une population différente. Sur 149 lésions du mollet du registre australien, les joueurs présentant une atteinte aponévrotique sévère ont mis 31,3 ± 12,6 jours à reprendre, contre 19,4 ± 10,8 jours en son absence (P = 0,003) (Green 2020, PMID 33030961).
Les trois systèmes en présence
| Système | Ce qu'il gradue | Validation sur le mollet | Usage pratique |
|---|---|---|---|
| Consensus de Munich Mueller-Wohlfahrt 2013 |
Quatre types : 1 et 2 troubles fonctionnels sans rupture de fibres visible, 3 déchirures partielles, 4 déchirures subtotales ou totales et avulsions tendineuses | Corrélé au délai de reprise sur 20 lésions du soléaire de footballeurs professionnels, ρ de Spearman = 0,982 (p < 0,0001) (Pezzotta 2017) | Vocabulaire commun. Attention : niveau de preuve V, avis d'experts |
| BAMIC British Athletics Muscle Injury Classification |
Grades 0 à 4 croisés avec un suffixe a, b ou c selon que l'atteinte est myofasciale, myotendineuse ou intratendineuse | Corrélé au délai de reprise dans la même série, ρ = 0,886 (p < 0,0001) (Pezzotta 2017) | Le plus utilisé en médecine du sport ; le suffixe porte l'essentiel du pronostic |
| Classification échographique de Pedret | Cinq types propres au chef médial du gastrocnémien, selon l'atteinte de l'aponévrose du gastrocnémien et de l'aponévrose libre | 115 sujets (64 sportifs, 51 travailleurs), relation significative au délai de reprise, P < 0,001 (Pedret 2020) | Utilisable en consultation avec un échographe ; identifie les formes à pronostic long |
La classification de Pedret mérite un mot de plus, parce qu'elle est spécifiquement conçue pour le tennis leg. Les cinq types sont : type 1 myo-aponévrotique ; type 2A atteinte de l'aponévrose du gastrocnémien sur moins de 50 % de sa largeur ; type 2B sur plus de 50 % ; type 3 atteinte de l'aponévrose libre, tendineuse ; type 4 mixte. Les délais les plus longs sont associés à l'atteinte de l'aponévrose libre. Deux signes échographiques accompagnent les formes à mauvais pronostic : la présence d'un hématome intermusculaire et l'asynchronisme de mouvement entre gastrocnémien et soléaire lors des mouvements de flexion-extension de cheville, signes qui apparaissent quand plus de 50 % de la largeur aponévrotique est atteinte (Pedret 2020, PMID 32854168).
Faut-il imager, et avec quoi
La réponse honnête est : le plus souvent, non, mais quand on image, on sait quoi chercher.
L'échographie est l'examen de première intention. Elle est disponible, dynamique, elle visualise l'épanchement inter-aponévrotique, et surtout elle voit la thrombose veineuse profonde, ce qui règle les deux questions d'un coup. Une revue de la littérature sur l'usage de l'échographie dans les lésions du mollet conclut que la grande majorité des lésions peut être diagnostiquée et prise en charge sans autre imagerie, et que l'échographie répétée permet de suivre la cicatrisation (Bright 2017, PMID 28661826).
L'IRM apporte la gradation conjonctive fine. Elle se justifie quand un pronostic précis a une conséquence (sélection, contrat, arrêt de travail long) ou quand l'évolution ne suit pas. Dans la série de Pezzotta, l'étendue de l'œdème ressortait comme facteur pronostique indépendant du délai de reprise dans deux modèles de régression multivariée (Pezzotta 2017, PMID 28770309).
L'imagerie initiale prédit le délai de reprise. Elle ne prédit pas la récidive. Sur 149 lésions suivies, les données IRM initiales n'étaient associées à aucun risque de rechute : ce sont les données cliniques qui l'étaient.
Ce résultat, issu de la même cohorte australienne, mérite d'être pris au sérieux (Green 2020, PMID 33030961). Il signifie qu'une belle IRM de contrôle ne rassure pas sur le risque de rechute, et qu'une image encore imparfaite chez un patient dont les critères fonctionnels sont atteints n'est pas nécessairement un motif de retarder. La décision de reprise se prend sur la fonction, pas sur l'image.
À retenir
Ce qui gradue une lésion du mollet, c'est l'atteinte du tissu conjonctif : de 8 jours de reprise quand il est intact à 48 jours quand il est rompu. L'échographie suffit dans la grande majorité des cas et règle simultanément la question de la thrombose. L'IRM affine le pronostic mais ne prédit pas la récidive : les facteurs de rechute sont cliniques.
Quels sont les facteurs de risque, et que sait-on du risque de récidive ?
Peu de facteurs de risque tiennent l'épreuve de la revue systématique, et ceux qui tiennent sont désagréablement simples : l'âge, et le fait d'avoir déjà eu la même lésion. Aucun des deux n'est modifiable.
La revue systématique de référence a retenu 10 études évaluant les facteurs de risque de lésion du mollet, représentant 5 397 athlètes et 518 lésions du mollet ou de la jambe, en football, football australien, rugby à XV, basket-ball et triathlon. Sa synthèse par niveau de preuve donne (Green & Pizzari 2017, PMID 28259848) :
Ce qui prédit une lésion du mollet, et ce qui ne prédit rien
Synthèse par meilleur niveau de preuve, 10 études, 5 397 athlètes, 518 lésions
Source : Green B, Pizzari T. Br J Sports Med 2017;51(16):1189-94 (PMID 28259848). Les auteurs soulignent eux-mêmes la rareté des données et la tendance au biais élevé des études incluses.
Deux commentaires s'imposent sur cette figure.
Le premier concerne l'absence d'association avec le sexe, la taille et le poids. Ce n'est pas une preuve d'absence d'effet : c'est l'absence de preuve d'effet, dans une littérature que les auteurs eux-mêmes qualifient de rare et biaisée. Il serait abusif d'en conclure que ces variables ne comptent pas.
Le second est plus utile en consultation. Puisque les deux facteurs solides ne sont pas modifiables, toute la prévention se joue sur ce qui n'est pas dans cette liste : la gestion de la charge, la capacité du mollet, la qualité de la rééducation initiale. C'est exactement ce que rapportent les 20 experts internationaux interrogés sur leurs pratiques : il n'existe pas de programme préventif universel pour le mollet, et les stratégies sont individualisées selon les caractéristiques de l'athlète et les exigences de son sport (Green 2022, PMID 35032233).
Le risque de récidive, chiffré
C'est le point où le mollet se distingue nettement des autres lésions musculaires, et où les chiffres publiés demandent d'être lus avec précaution, parce qu'ils dépendent entièrement de la définition de « récidive » qu'on adopte.
Une analyse portant sur 563 lésions du mollet chez 359 joueurs sur dix ans a précisément mesuré cet effet de définition (Green 2025, PMID 40919406) :
Les quatre valeurs proviennent de la même source : Green B, Schache AG, Pizzari T. BMJ Open Sport Exerc Med 2025;11(3):e002865 (PMID 40919406). Les récidives ont coûté au moins 2 153 jours d'indisponibilité cumulés sur la décennie, soit au moins 35,6 jours en moyenne par récidive.
Le chiffre à retenir est le troisième. Une lésion suivante sur cinq survient chez un joueur qui n'avait pas terminé sa récupération, et elle coûte alors 46,7 jours en moyenne, soit plus du double d'une lésion index. C'est la démonstration chiffrée que reprendre trop tôt ne fait pas gagner du temps : cela en coûte.
Les facteurs cliniques associés à la récidive ont été identifiés séparément. Pour une récidive précoce, dans les deux mois : l'âge plus élevé (AHR 1,3 ; P = 0,001) et un antécédent de lésion de cheville (AHR 3,9 ; P = 0,032). Pour une récidive dans les deux saisons : l'âge (AHR 1,1 ; P = 0,013) et surtout l'antécédent de lésion du mollet, avec un rapport de risque ajusté de 6,7 (P = 0,002) (Green 2020, PMID 33030961). La cohérence avec le registre européen est bonne : sur 22 942 lésions de la cohorte UEFA, la lésion du mollet fait partie des six diagnostics pour lesquels la récidive allonge significativement l'absence par rapport à la lésion initiale (Ekstrand 2020, PMID 31182429).
Signaux d'alerte pendant le suivi
Ces éléments, en cours de rééducation, doivent faire reprendre l'examen à zéro plutôt que poursuivre le protocole.
- Douleur qui ne suit pas la courbe attendue : plateau ou aggravation après le dixième jour, alors que la marche était devenue indolore.
- Réapparition d'un œdème après une phase de régression, surtout si elle ne suit pas une séance chargée.
- Douleur nocturne qui s'installe alors qu'elle avait disparu.
- Déficit de force qui ne progresse plus sur trois séances consécutives malgré une charge adaptée.
- Antécédent de lésion du mollet du même côté : le rapport de risque ajusté de 6,7 justifie une progression plus prudente et un critère de sortie plus exigeant, pas un protocole identique.
À retenir
Les deux facteurs de risque solides, l'âge et l'antécédent de lésion du mollet, ne sont pas modifiables, ce qui déplace tout l'enjeu vers la gestion de la charge et la qualité de la reprise. Une lésion suivante sur cinq survient avant récupération complète et coûte alors 46,7 jours au lieu d'une vingtaine. Un antécédent de lésion du mollet multiplie par 6,7 le risque de récidive dans les deux saisons.
Comment conduire la mise en charge dans les premiers jours ?
Une fois les deux urgences écartées, la question devient banale et se traite avec les principes communs à toute lésion musculaire. Ce chapitre reste donc volontairement court : la physiopathologie de la cicatrisation musculaire et les principes généraux de reprise sont traités ailleurs sur le site.
Pour la biologie de la réparation musculaire, les phases inflammatoire, de réparation et de remodelage, et la logique générale de la remise en charge progressive après lésion, voir la contusion musculaire (béquille) et ses complications, qui traite le versant lésion par choc direct, et la tendinopathie proximale des ischio-jambiers pour le versant chargement progressif d'un complexe musculo-tendineux de la cuisse. Ce qui suit ne reprend que ce qui est propre au triceps sural.
Les trois premiers jours
La spécificité du mollet, à ce stade, tient à une contrainte mécanique simple : c'est le muscle qu'on ne peut pas décharger sans décharger la marche. Contrairement à un ischio-jambier ou à un adducteur, le triceps sural travaille à chaque pas, en excentrique au moment de l'attaque et en concentrique à la propulsion. La mise en charge n'est donc pas un exercice à ajouter au programme : c'est l'activité de base du patient, et c'est elle qu'il faut doser.
Doser la marche plutôt que l'interdire
Le critère est la boiterie, pas la douleur. Un patient qui marche en déroulant le pas, sans esquive, avec une douleur faible et stable, est dans un bon régime de charge. Un patient qui boite maintient son mollet en course interne, ne charge plus l'avant-pied, et perd de la dorsiflexion pendant qu'il attend.
Les béquilles servent à supprimer la boiterie, pas à supprimer l'appui. On les donne quand le déroulé est impossible, on les retire dès qu'il redevient possible, souvent en quelques jours.
Une talonnette provisoire de 5 à 10 mm, bilatérale pour ne pas déséquilibrer le bassin, raccourcit le bras de levier douloureux et permet souvent de retrouver un déroulé normal plus tôt. Elle se retire progressivement.
Ce qui n'est pas justifié : l'immobilisation stricte, l'étirement précoce en flexion dorsale forcée, et le massage transverse profond sur une lésion récente dont on n'a pas exclu la thrombose.
Le repère temporel le plus utile vient du registre australien : la médiane pour marcher sans douleur après une lésion du chef médial du gastrocnémien est de 3 jours (intervalle interquartile 3 jours) (Gray 2025, PMID 40985375). Un patient encore incapable de marcher normalement à la fin de la première semaine sort de la trajectoire habituelle : c'est un motif de réexaminer, pas d'attendre.
Marcher sans douleur au troisième jour ne signifie pas que la lésion est guérie. Cela signifie que la lésion permet de marcher. Le décalage entre ces deux phrases explique la majorité des récidives précoces.
Quelle rééducation pour la lésion du mollet, et à quel niveau de preuve ?
Un avertissement d'emblée : la littérature thérapeutique spécifique au mollet est pauvre. Il n'existe pas d'essai contrôlé randomisé de rééducation de la lésion du triceps sural comparable à ceux qui existent pour l'ischio-jambier. Ce chapitre le dit plutôt que de le masquer derrière des recommandations fermes.
Ce vide n'est pas une opinion : c'est le constat qui ouvre l'étude qualitative menée auprès de 20 cliniciens experts internationaux, laquelle commence par relever « la rareté de la recherche pour guider les cliniciens confrontés à ces lésions » (Green 2022, PMID 35032233). Cette étude est, paradoxalement, la meilleure source de pratique disponible, mais c'est de l'avis d'experts structuré, pas de la preuve expérimentale.
Ce que les experts font, et ce qui les guide
L'analyse des entretiens dégage plusieurs points convergents. Les lésions du mollet sont considérées comme différentes des autres lésions musculaires et traitées comme telles. La rigueur de la démarche clinique établit le diagnostic ; en revanche, ce qui donne le pronostic le plus fiable, ce n'est pas l'imagerie initiale mais le suivi de la capacité du mollet et de sa réponse à l'exposition à la charge. La rééducation est structurée en six phases, guidées par des principes visant à optimiser la performance au retour au jeu tout en évitant la récidive.
Dosage de la marche, talonnette si besoin, décharge partielle uniquement si le déroulé est impossible. Isométriques sous-douloureux précoces en flexion plantaire, genou tendu puis fléchi. Entretien du reste de la chaîne : hanche, genou, tronc, et travail cardiovasculaire sans impact.
Récupération de la flexion dorsale genou tendu et genou fléchi : les deux se mesurent, car elles n'évoluent pas au même rythme. Mobilisations actives, charge en amplitude progressive plutôt qu'étirements passifs prolongés.
Le cœur du traitement. Élévations sur pointe bipodales puis unipodales, genou tendu et genou fléchi, en visant d'abord le volume de répétitions, ensuite la charge. C'est ici que se joue la prévention de la récidive.
Passage aux régimes rapides : sauts sur place, cordes, appuis répétés, puis pliométrie unipodale. Le triceps sural fonctionne comme un ressort ; une capacité en endurance lente ne préjuge pas de la tolérance aux régimes élastiques.
Progression de la vitesse avant le volume, car c'est la vitesse qui sollicite le mollet en régime lésionnel. Repère du registre AFL : médiane de 14 jours pour courir à plus de 90 % de la vitesse maximale après lésion des jumeaux (Gray 2025).
Gestes spécifiques, changements de direction, accélérations et décélérations, puis entraînement partiel et complet. L'accélération était le mécanisme lésionnel le plus fréquent en course dans la série de Gray : elle doit être exposée à l'entraînement avant de l'être en match.
Structure en six phases d'après Green B, McClelland JA, Semciw AI, et al. Sports Med Open 2022;8(1):10 (PMID 35032233), étude qualitative auprès de 20 cliniciens experts. Les repères chiffrés sont ceux de Gray C, et al. J Orthop Sports Phys Ther 2025;55(10):681-8 (PMID 40985375). Les critères de sortie proposés sont une mise en forme pratique, non validés en tant que tels.
Les modalités, une par une, avec leur niveau de preuve
Le tableau ci-dessous applique la logique GRADE aux modalités utilisées sur le mollet. Le lecteur constatera qu'aucune ligne n'atteint le niveau « élevé ». C'est le reflet fidèle de l'état de la littérature sur cette localisation, et non une prudence de style.
| Modalité | Niveau | Ce que la preuve dit exactement | En pratique |
|---|---|---|---|
| Chargement progressif en flexion plantaire (élévations sur pointe, genou tendu et fléchi) | MODÉRÉ | Consensus des 20 experts internationaux sur le rôle central de la capacité du mollet et de sa réponse à la charge (Green 2022). Rationnel biomécanique établi pour la sélectivité du soléaire (Kovács 2024). Pas d'ECR spécifique au mollet. | Pilier du traitement. Les deux positions de genou, sans exception. |
| Reprise guidée par critères fonctionnels plutôt que par délai fixe | MODÉRÉ | Recommandation explicite de la revue état de l'art : la reprise doit être guidée par la récupération fonctionnelle et non par la seule disparition des symptômes (Schwach 2026). Cohérent avec les 46,7 jours des rechutes précoces (Green 2025). | Poser les critères par écrit dès la première séance. |
| Dosage de la marche et retour au déroulé normal | MODÉRÉ | Médiane de 3 jours pour la marche indolore dans une cohorte de 82 lésions des jumeaux (Gray 2025) ; la marche normale est un jalon documenté, pas un objectif théorique. | Béquilles pour supprimer la boiterie, jamais au-delà. |
| Progression de la vitesse de course avant le volume | FAIBLE | Les lésions survenues en course prennent ~12 jours de plus (P = 0,001) (Green 2020) et l'accélération est le mécanisme dominant (Gray 2025) : la course est le facteur de charge critique. La séquence optimale de réintroduction, elle, n'a pas été testée. | Exposer l'accélération à l'entraînement avant le match. |
| Traitement conservateur de première intention (repos relatif, glace, compression, surélévation) | FAIBLE | Pratique constante des revues et des séries de cas, récupération en 6 à 12 semaines (Schwach 2026). Aucune comparaison randomisée des composants entre eux. | Raisonnable et sans risque, à condition d'avoir exclu la TVP avant toute compression. |
| Échographie de suivi pour monitorer la cicatrisation | FAIBLE | Revue clinique de niveau 4 : l'échographie sériée permet de suivre la cicatrisation et peut aider aux décisions de reprise (Bright 2017). Aucun effet sur les résultats n'a été démontré. | Utile si l'évolution surprend ; pas systématique. |
| Étirements passifs prolongés en phase aiguë | TRÈS FAIBLE | Cités dans les revues narratives parmi les mesures de rééducation (Schwach 2026), sans donnée comparative. Le rationnel biologique, mise en tension d'une jonction en cicatrisation, invite à la prudence en phase précoce. | Préférer la charge en amplitude à l'étirement passif tenu. |
| Massage transverse profond de la zone lésée | AUCUNE | Aucune étude d'efficacité dans la lésion du triceps sural. Et un risque documenté si la TVP n'a pas été exclue (Delgado 2002 ; Slawski 1994). | Non recommandé en phase aiguë. Jamais sans avoir écarté la thrombose. |
| Programme préventif standardisé du mollet | AUCUNE | Les 20 experts concluent qu'un programme préventif universel pour le mollet n'existe probablement pas, et privilégient des stratégies individualisées (Green 2022). | Individualiser selon le sport et le passif du patient. |
À retenir
Aucune modalité n'atteint un niveau de preuve élevé dans la lésion du mollet : la littérature thérapeutique spécifique est pauvre, et c'est un fait à énoncer plutôt qu'à contourner. Ce qui approche le consensus tient en deux lignes : charger progressivement le triceps sural dans les deux positions de genou, et décider de la reprise sur des critères fonctionnels. Le massage transverse en phase aiguë n'a aucune preuve d'efficacité et pose un problème de sécurité tant que la thrombose n'est pas exclue.
Comment renforcer le triceps sural sans oublier le soléaire ?
C'est le chapitre le plus opérationnel de l'article, et celui où l'erreur la plus fréquente est aussi la plus facile à corriger : renforcer le mollet uniquement genou tendu revient à laisser de côté le muscle qui porte la majorité des lésions et la quasi-totalité des récidives.
Pourquoi le genou fléchi n'est pas une variante mais une nécessité
L'argument est mécanique et il est mesurable. Quand le genou fléchit, les gastrocnémiens, biarticulaires, perdent en longueur et donc en capacité de production de force. Le soléaire, monoarticulaire, n'est pas concerné. Le résultat est que la flexion du genou déplace la charge du complexe vers le soléaire.
Cette bascule a été quantifiée. Chez neuf hommes physiquement actifs, le couple isométrique maximal en flexion plantaire passait de 154,4 ± 37,8 N·m genou tendu à 93,1 ± 22,3 N·m genou fléchi. Et surtout, l'analyse des corrélations montre que la position du genou modifie la relation entre taille du muscle et couple produit pour les gastrocnémiens mais pas pour le soléaire : seul le volume du soléaire et celui du triceps sural total restaient corrélés au couple produit genou fléchi (Kovács 2024, PMID 39577118).
Ce que la flexion du genou change au travail du triceps sural
Couple isométrique maximal de flexion plantaire, 9 hommes physiquement actifs, dynamomètre
Source : Kovács B, Yaodong G, Kóbor I, et al. J Biomech 2024;177:112436 (PMID 39577118). Effectif limité (n = 9 hommes physiquement actifs) : les valeurs absolues ne sont pas des normes, c'est la direction de l'effet qui est utilisable.
La réserve sur l'effectif mérite d'être posée : neuf sujets, tous des hommes actifs. Les valeurs absolues n'ont pas vocation à servir de référence individuelle. En revanche, la direction de l'effet est cohérente avec l'anatomie et avec l'ensemble de la littérature sur l'architecture du triceps sural, et c'est cette direction qui commande la pratique.
Un programme de renforcement du mollet exclusivement genou tendu néglige le muscle qui porte 84,6 % des lésions et 91,4 % des récidives. La position genou fléchi n'est pas un exercice complémentaire : c'est la seule qui charge sélectivement le soléaire.
La progression, exercice par exercice
La logique est constante : d'abord la tolérance, puis le volume, puis la charge, puis la vitesse. Chaque étape se pratique dans les deux positions de genou, et l'on progresse dans les deux indépendamment : il est fréquent qu'un patient tolère la charge genou tendu bien avant de la tolérer genou fléchi, ou l'inverse selon le muscle atteint.
Poussée statique en flexion plantaire contre résistance fixe, à intensité sous-douloureuse. Assis genou fléchi à 90° d'abord, la position la moins contraignante pour la jonction myotendineuse des jumeaux, puis debout genou tendu.
- 5 séries de 30 à 45 secondes, 2 fois par jour
- Repère : intensité qui laisse la douleur à un niveau faible et stable pendant et après
Montée sur pointe des deux pieds, sur sol plat puis sur marche pour gagner l'amplitude excentrique. Deux variantes obligatoires :
- Debout, genou tendu : sollicite jumeaux et soléaire
- Assis, genou fléchi à 90°, charge sur les cuisses : sollicite sélectivement le soléaire
- 3 séries de 15, progressant vers 3 × 25 avant de passer à l'unipodal
Le passage à l'unipodal multiplie la charge par deux : c'est le vrai début du renforcement. Toujours les deux positions de genou. L'objectif est de rejoindre le côté sain en nombre de répétitions et en hauteur d'élévation, pas d'atteindre un chiffre absolu.
Ajout de charge (gilet lesté, barre, presse) une fois la symétrie atteinte au poids du corps. C'est ici que le travail genou fléchi devient le plus discriminant : le soléaire supporte des charges élevées, et un déficit résiduel s'y révèle quand il est invisible genou tendu.
Sauts sur place, corde, appuis rebondissants, puis sauts unipodaux et pliométrie. Le triceps sural fonctionne comme un ressort à la course : une bonne capacité en régime lent ne garantit rien sur la tolérance au régime élastique, qui doit être testée séparément.
L'erreur de dosage la plus courante
Le mollet supporte des volumes que peu d'autres muscles supportent : à chaque foulée de course, il encaisse plusieurs fois le poids du corps, des centaines de fois par kilomètre. Un programme de 3 séries de 10 élévations, trois fois par semaine, ne représente rien à cette échelle.
Le repère utile n'est pas la charge d'un exercice isolé mais la capacité totale, en volume de répétitions et en tolérance à la répétition. C'est précisément ce que suivent les cliniciens experts : la capacité du mollet et sa réponse à l'exposition à la charge, plutôt qu'une valeur ponctuelle de force (Green 2022, PMID 35032233).
À retenir
Le renforcement du triceps sural se fait toujours dans deux positions de genou, et l'on progresse dans les deux séparément. Genou tendu charge l'ensemble ; genou fléchi isole le soléaire, seul muscle dont la relation taille-couple reste inchangée par la flexion du genou. Sur un muscle qui encaisse plusieurs fois le poids du corps à chaque foulée, la cible est le volume et la répétabilité, pas la charge d'une série isolée.
Sur quels critères autoriser le retour au sport ?
La question est posée à l'envers dans la plupart des consultations : « combien de temps ? » plutôt que « à quelles conditions ? ». Les données sur la récidive donnent une raison chiffrée de renverser la question.
Le rappel le plus utile est celui-ci : dans une cohorte de 563 lésions du mollet suivies sur dix ans, 20 % des lésions suivantes sont survenues avant la récupération complète, et ces rechutes ont coûté 46,7 ± 25,6 jours de reprise, contre une vingtaine de jours pour une lésion index (Green 2025, PMID 40919406). Reprendre une semaine trop tôt ne fait pas gagner une semaine : cela en coûte trois.
La revue état de l'art sur le tennis leg formule la même chose en termes de principe : la récupération survient généralement en 6 à 12 semaines, et le retour à l'activité doit être guidé par la récupération fonctionnelle, pas par la seule disparition des symptômes (Schwach 2026, PMID 42258915).
Le test de référence : les élévations sur pointe unipodales
Le heel rise endurance test est le meilleur outil dont dispose le kinésithérapeute pour objectiver la capacité du mollet, parce qu'il est reproductible, qu'il ne demande pas d'équipement et qu'il vient d'être doté de valeurs normatives sur une population large.
Une étude internationale portant sur 500 sujets sans antécédent de tendinopathie achilléenne ni d'immobilisation récente donne des médianes de 25 répétitions du côté dominant et 24 du côté non dominant, pour un travail total de 1 374 et 1 325 J, un déplacement vertical cumulé de 192 et 186 cm, et une hauteur de pic de 9,3 et 9,6 cm. Les auteurs notent une baisse des performances avec le sexe féminin, un IMC plus élevé et un niveau d'activité physique plus bas (Visser 2025, PMID 40020545).
Valeurs normatives du test d'élévations sur pointe unipodales
500 sujets sans antécédent de tendinopathie d'Achille, application Calf Raise validée, médianes
Source : Visser TSS, Neill SO, Hébert-Losier K, et al. Braz J Phys Ther 2025;29(3):101188 (PMID 40020545). Médianes (50e percentile) sur 500 sujets, 55 % de femmes, 88 % physiquement actifs. Sexe féminin, IMC élevé et faible niveau d'activité sont associés à des valeurs plus basses : les médianes générales ne remplacent pas la comparaison au côté sain.
Le résultat le plus opérationnel de cette étude n'est pas la médiane de 25 répétitions, c'est l'absence de différence significative entre côté dominant et non dominant. Elle valide la pratique de comparaison bilatérale : chez un patient à mollet unilatéralement lésé, le côté sain est une référence acceptable, ce qui évite d'avoir à corriger pour le sexe, l'IMC et le niveau d'activité.
La grille de critères
| Domaine | Critère | Comment le mesurer | Statut de la preuve |
|---|---|---|---|
| Douleur | Absente à la marche, à la course, aux sauts unipodaux et à la palpation de la zone lésée | Interrogatoire et palpation comparative | Principe consensuel (Green 2022) |
| Amplitude | Flexion dorsale symétrique genou tendu et genou fléchi | Test au mur, distance orteil-mur, les deux positions mesurées séparément | Rationnel anatomique, non validé comme critère de reprise |
| Capacité en endurance | Élévations unipodales symétriques au côté sain, en nombre et en hauteur | Heel rise endurance test bilatéral ; normes disponibles (Visser 2025) | Valeurs normatives établies sur 500 sujets ; l'absence d'asymétrie dominant/non dominant valide la comparaison bilatérale |
| Capacité genou fléchi | Symétrie également en position assise, genou à 90° | Élévations assises chargées, comparaison bilatérale | Rationnel biomécanique (Kovács 2024) ; pas de seuil publié |
| Régime élastique | Sauts unipodaux répétés symétriques, sans douleur ni appréhension | Saut en contrebas, sauts répétés chronométrés, comparaison bilatérale | Rationnel fonctionnel ; pas de seuil validé sur le mollet |
| Course | Vitesse maximale atteinte sans douleur, accélérations et décélérations exposées | Progression en vitesse avant volume ; repère médian de 14 jours pour > 90 % de la vitesse max (Gray 2025) | Cohorte de 82 lésions ; repère descriptif, pas un objectif à atteindre |
| Charge d'entraînement | Retour à l'entraînement complet avant le retour en compétition, avec exposition aux accélérations | Suivi de la charge ; l'accélération était le mécanisme lésionnel dominant (Gray 2025) | Descriptif ; le lien causal n'est pas établi |
| Antécédent | Chez un patient déjà lésé du même mollet, exiger la symétrie complète et non l'absence de plainte | Interrogatoire du passif, tous critères ci-dessus atteints | AHR de récidive à 2 saisons = 6,7 en cas d'antécédent (Green 2020) |
Ce qui justifie de raisonner en critères plutôt qu'en délais
Un délai moyen est une propriété de population : 19 jours pour une lésion des jumeaux, 25 pour un soléaire. Un patient n'est pas une population, et les intervalles publiés sont larges : 25,4 ± 16,2 jours signifie que beaucoup de patients sont hors du délai moyen.
Surtout, les données montrent que le coût de l'erreur est asymétrique. Reprendre tard coûte les jours d'attente. Reprendre trop tôt coûte 46,7 jours en moyenne. Quand une erreur coûte deux fois plus cher dans un sens que dans l'autre, la décision rationnelle est de se tromper du côté prudent.
À retenir
La reprise se décide sur des critères, pas sur un calendrier : douleur absente, dorsiflexion symétrique dans les deux positions de genou, élévations unipodales symétriques genou tendu et fléchi, tolérance au régime élastique, vitesse maximale de course atteinte. Le côté sain est une référence valide, l'étude normative n'ayant trouvé aucune différence entre dominant et non dominant. Chez un patient déjà lésé du même côté, on exige la symétrie complète, pas la seule absence de plainte.
Que nous apprennent des cas cliniques concrets ?
Trois cas publiés, choisis parce qu'ils illustrent chacun une erreur différente et qu'ils sont tous les trois de vrais case reports référencés. Aucun n'est reconstruit ni composite.
Cas 1 : Quand l'imagerie conclut à une thrombose et se trompe
Homme de 51 ans, au tennis, ressent la sensation d'avoir reçu un coup de pied à l'arrière du mollet, accompagnée d'un claquement audible et d'une douleur sévère. L'échographie retrouve un épanchement entre les plans musculaires et une structure hypoéchogène ; l'interne de radiologie conclut à une thrombose veineuse profonde. L'IRM redresse le diagnostic : rupture du plantaire grêle, avec le liquide et le moignon musculaire visibles entre gastrocnémien et soléaire. Le patient est traité conservativement (repos, glace, compression, surélévation), avec régression nette de la douleur et de l'œdème (Rohilla S, Jain N, Yadav R. BMJ Case Rep 2013;2013:bcr-2012-007840, PMID 23345486).
Ce que ce cas enseigne. L'erreur va aussi dans l'autre sens : ici, c'est une lésion musculaire qui a été prise pour une thrombose. Les auteurs signalent au passage un second piège du même tableau : un plantaire grêle intact peut encore produire une flexion plantaire alors que le tendon d'Achille est rompu, ce qui donne « une image trompeuse ». Le corollaire pratique est celui du chapitre 3 : ne jamais conclure à l'intégrité du tendon sur la seule persistance d'un mouvement actif.
Cas 2 : La forme banale, et sa trajectoire réelle
Homme de 35 ans, douleur brutale et intense du mollet après un traumatisme mineur en extension de jambe. Le diagnostic de tennis leg, avec déchirure partielle du gastrocnémien, est posé sur l'examen clinique et l'échographie. Les auteurs soulignent explicitement que l'échographie a servi à faire la différence avec une thrombose veineuse profonde. Prise en charge conservatrice : repos, glace, compression, surélévation, antalgiques, kinésithérapie. Fonction musculaire normale au contrôle de quatre mois (Adhikari S, Devkota S, Lamichhane S, et al. SAGE Open Med Case Rep 2024;12:2050313X241272690, PMID 39430721).
Ce que ce cas enseigne. Deux choses, dont une rassurante et une exigeante. La rassurante : le pronostic du tennis leg traité conservativement est bon, et la chirurgie n'est réservée qu'aux formes sévères. L'exigeante : le suivi allait jusqu'à quatre mois. Le délai de retour au sport publié dans les cohortes, une vingtaine de jours chez le sportif d'élite encadré quotidiennement, ne décrit pas la trajectoire du patient de cabinet. Le mécanisme lésionnel était par ailleurs « mineur », ce qui rappelle que l'intensité du traumatisme ne prédit pas celle de la lésion.
Cas 3 : Les deux diagnostics en même temps
Un patient présentant un tennis leg constitué et évident développe secondairement une thrombophlébite du même membre. L'auteur, qui rapporte ce cas comme le premier de ce type publié, rappelle dans le même article que la littérature antérieure documentait surtout l'erreur inverse : des tennis legs pris pour des thrombophlébites, traités par anticoagulation inutile, avec des complications hémorragiques à la clé (Slawski DP. J Orthop Trauma 1994;8(3):263-4, PMID 8027900).
Ce que ce cas enseigne. C'est le plus important des trois, et c'est celui qui déjoue le raisonnement le plus naturel. Avoir établi une lésion musculaire ne met pas à l'abri d'une thrombose : les deux peuvent coexister, et l'immobilisation relative qui suit la lésion est elle-même un facteur thrombogène. Le dépistage des drapeaux rouges ne se fait pas une fois, à la première séance ; il se refait à chaque séance, en particulier si l'œdème réaugmente ou si la douleur change de caractère.
La leçon commune aux trois cas
Un diagnostic posé n'est pas un diagnostic acquis. Le premier cas montre une lésion musculaire étiquetée thrombose, le troisième une thrombose survenue sur une lésion musculaire authentique. Dans les deux sens, l'erreur vient de la même cause : avoir considéré la question comme réglée.
Comment appliquer tout cela concrètement en pratique ?
Le condensé opérationnel, dans l'ordre de la consultation.
À la première séance
- Reconstituer l'instant lésionnel. Une lésion du triceps sural a presque toujours son geste et sa seconde. Leur absence est le premier drapeau rouge, avant tout examen physique.
- Passer la grille des drapeaux rouges du chapitre 2 : contexte thrombogène, cinétique de l'œdème, douleur nocturne, signes généraux. Un seul élément suffit à suspendre le traitement local.
- Tester le tendon d'Achille, systématiquement et par au moins deux tests : pression du mollet et Matles, plus la comparaison du repos en équin. Chez tous les patients rompus de la série de Maffulli, au moins deux tests étaient positifs.
- Situer le muscle par la contraction résistée genou tendu puis genou fléchi, et par la palpation étagée de la jonction myotendineuse médiale.
- Mesurer avant de traiter : périmètre de mollet bilatéral, flexion dorsale dans les deux positions de genou, nombre d'élévations sur pointe du côté sain. Ces trois mesures deviennent les critères de sortie, et il sera trop tard pour les prendre après.
- Annoncer un ordre de grandeur, pas une date, et expliquer pourquoi : les intervalles publiés sont larges et le coût d'une reprise anticipée est plus élevé que celui d'une semaine d'attente.
Ce qu'on ne fait pas
- Ne pas masser ni comprimer un mollet dont la thrombose n'a pas été écartée. Un patient sur dix adressé pour tennis leg avait une TVP isolée.
- Ne pas conclure à l'intégrité du tendon d'Achille sur la palpation seule (sensibilité 0,73), ni sur la persistance d'une flexion plantaire active.
- Ne pas renforcer uniquement genou tendu. C'est laisser de côté le soléaire, qui porte l'essentiel des lésions et des récidives.
- Ne pas prendre la marche indolore du troisième jour pour une guérison. C'est une médiane documentée, pas un critère de reprise.
- Ne pas cesser de surveiller les drapeaux rouges une fois le diagnostic posé : la thrombose peut survenir sur une lésion musculaire authentique.
Ce qu'on écrit dans le dossier
Trame de compte rendu
Mécanisme : geste, position du genou et de la cheville, caractère audible, capacité à poursuivre l'activité.
Drapeaux rouges : liste passée en revue, avec la mention explicite « absents » ou le détail de ce qui a motivé l'orientation.
Tendon d'Achille : les deux tests pratiqués et leur résultat, plus la comparaison du repos en équin. Écrire lesquels, pas « examen normal ».
Siège : muscle retenu et raisonnement (douleur genou tendu contre genou fléchi, palpation).
Mesures initiales : périmètre bilatéral, dorsiflexion dans les deux positions, élévations unipodales du côté sain.
Critères de reprise : posés par écrit dès la première séance et communiqués au patient.
Questions fréquentes
Le « tennis leg » et la lésion du mollet, est-ce la même chose ?
Pas exactement. « Tennis leg » désigne classiquement la lésion du chef médial du gastrocnémien à sa jonction myo-aponévrotique. C'est une forme de lésion du mollet, mais pas la seule : chez le sportif de terrain, le soléaire est en cause dans 84,6 % des cas (Green 2020, PMID 31494970). Employer « tennis leg » comme synonyme de « lésion du mollet » conduit à négliger le muscle le plus souvent atteint.
Le tennis leg est-il une rupture du plantaire grêle ?
Cette idée, longtemps enseignée, ne résiste pas aux données. Sur 141 patients adressés avec un diagnostic clinique de tennis leg, le plantaire grêle n'était en cause que dans 2 cas, soit 1,4 % ; le chef médial du gastrocnémien l'était dans 66,7 % (Delgado 2002, PMID 12091669). Dans la même série, une thrombose veineuse profonde isolée était sept fois plus fréquente qu'une atteinte du plantaire grêle.
Comment être sûr qu'il ne s'agit pas d'une phlébite ?
On ne peut pas en être sûr cliniquement, et c'est précisément le message de ce chapitre. Aucun signe d'examen n'exclut une thrombose veineuse profonde, et le score de Wells lui-même ne suffit pas : dans une cohorte de 1 135 patients hospitalisés, 5,9 % de ceux classés en probabilité faible avaient une TVP proximale (Silveira 2015, PMID 25985219). Le rôle du kinésithérapeute est de repérer le doute, de suspendre tout traitement local et d'adresser pour écho-doppler, pas de trancher.
Combien de temps avant de reprendre le sport ?
Les repères de cohorte, chez des sportifs d'élite encadrés quotidiennement, donnent des médianes de 19 jours pour une lésion des jumeaux (Gray 2025, PMID 40985375) et une moyenne de 25,4 ± 16,2 jours pour le soléaire (Green 2020, PMID 31494970). Les revues sur le tennis leg évoquent plutôt 6 à 12 semaines en population générale (Schwach 2026, PMID 42258915). Ces chiffres divergent parce qu'ils décrivent des populations et des critères de reprise différents. C'est une raison de plus pour décider sur des critères fonctionnels et non sur un calendrier.
Pourquoi la reprise dépend-elle autant du tissu conjonctif ?
Parce que c'est lui qui transmet la force du muscle au tendon. Sur 100 patients consécutifs, le délai moyen de reprise allait de 8 jours quand les interfaces conjonctives étaient intactes à 48 jours quand elles étaient rompues, soit un rapport de 1 à 6 sur la même pathologie (Prakash 2018, PMID 29074478). L'étendue de l'œdème musculaire, elle, est un moins bon prédicteur.
Faut-il faire une échographie systématiquement ?
Non, mais elle a deux avantages qui la rendent souvent utile en première intention : elle situe la lésion et, surtout, elle voit la thrombose veineuse profonde, ce qui règle simultanément la question de sécurité. La grande majorité des lésions du mollet peut être diagnostiquée et prise en charge sans autre imagerie (Bright 2017, PMID 28661826). L'IRM se réserve aux situations où un pronostic précis a une conséquence, ou quand l'évolution ne suit pas.
Pourquoi travailler genou fléchi ?
Parce que c'est la seule position qui charge sélectivement le soléaire. Les gastrocnémiens traversent le genou : quand il fléchit, ils se raccourcissent et perdent en capacité de production de force. Le couple isométrique maximal en flexion plantaire passe de 154,4 à 93,1 N·m entre genou tendu et genou fléchi, et la relation entre volume musculaire et couple produit reste inchangée pour le soléaire alors qu'elle se modifie pour les jumeaux (Kovács 2024, PMID 39577118).
Mon patient a déjà eu une lésion du même mollet. Faut-il faire différemment ?
Oui, sur l'exigence des critères de sortie plutôt que sur le contenu des exercices. Un antécédent de lésion du mollet multiplie par 6,7 le risque de récidive dans les deux saisons suivantes (Green 2020, PMID 33030961), et c'est avec l'âge l'un des deux seuls facteurs de risque solidement établis (Green & Pizzari 2017, PMID 28259848). Chez ces patients, on exige la symétrie complète mesurée, pas la seule absence de plainte.
Peut-on avoir en même temps une lésion musculaire et une thrombose ?
Oui, et c'est documenté : un cas de thrombophlébite ipsilatérale survenue sur un tennis leg déjà constitué a été rapporté (Slawski 1994, PMID 8027900). C'est la raison pour laquelle le dépistage des drapeaux rouges se refait à chaque séance, en particulier si l'œdème réaugmente après une phase de régression.
Un patient qui peut encore bouger le pied a-t-il forcément un tendon d'Achille intact ?
Non. Les fléchisseurs des orteils, le tibial postérieur, les fibulaires et le plantaire grêle produisent encore une flexion plantaire quand le tendon d'Achille est rompu. C'est un piège classique, signalé dans la littérature de cas (Rohilla 2013, PMID 23345486). Seuls les tests spécifiques tranchent, et il en faut au moins deux.
Les sources de cet article
Chaque référence a été vérifiée sur PubMed, et le contenu de chaque résumé lu pour s'assurer qu'il établit bien ce qui lui est attribué dans le texte. Les identifiants sont cliquables.
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Sur le même axe clinique
- La tendinopathie d'Achille : la souffrance chronique du même complexe musculo-tendineux, et le différentiel de la douleur postérieure non aiguë.
- La contusion musculaire (béquille) et ses complications : la lésion musculaire par choc direct, sa physiopathologie et ses complications propres.
- La tendinopathie proximale des ischio-jambiers : le chargement progressif d'un complexe musculo-tendineux du membre inférieur.
- Le kyste de Baker (kyste poplité) : le différentiel de la pseudo-thrombophlébite.
- La périostite tibiale (MTSS) chez le coureur : la douleur de jambe d'installation progressive à l'effort.
- L'entorse latérale de cheville : l'antécédent de lésion de cheville multipliait par 3,9 le risque de récidive précoce du mollet.