Kinésithérapie · Céphalées primaires
La migraine
Un patient consulte pour sa nuque. Il dit qu'il a « mal à la tête depuis toujours », que ça vient du stress, que son ostéopathe lui a parlé de C1. Cet article traite la migraine, une céphalée primaire d'origine neurologique, là où les autres pages « tête et cou » du site traitent des douleurs dont le rachis cervical ou un nerf crânien est la source : la céphalée cervicogénique, la névralgie d'Arnold, la névralgie du trijumeau et le vertige cervicogénique. La distinction n'est pas académique : une migraine traitée comme une cervicalgie, ce sont des mois de séances qui n'agissent pas sur la maladie, et un patient qui reste sans traitement de fond alors qu'il en existe d'efficaces.
Synthèse rédigée à partir de sources primaires vérifiées une à une : chaque identifiant a été résolu par l'API PubMed E-utilities et chaque résumé lu avant d'être cité. Chaque chiffre porte sa référence à l'endroit où il est écrit ; la bibliographie complète, avec PMID et DOI, figure en fin d'article. Les codes de classification sont ceux de la Classification internationale des céphalées, 3e édition, relevés sur le texte officiel.
La migraine en trois chiffres
Très fréquente, très invalidante, et massivement non diagnostiquée
Sources : GBD 2021 Headache Collaborators, Cell Reports Medicine 2025 (PMID 40972580) ; Lucas et al., FRAMIG 3, Headache 2006 (PMID 16643573) ; Henry et al., Neurology 2002 (PMID 12136063).
Synthèse clinique
- La migraine est une maladie neurologique, pas un symptôme cervical. Elle se diagnostique sur des critères cliniques positifs (ICHD-3 1.1 et 1.2), sans imagerie ni test de laboratoire, et l'examen du rachis cervical n'y intervient pas.
- Vous en voyez, et elles ne sont pas étiquetées. Dans l'enquête nationale FRAMIG 3, 21,3 % des adultes français répondaient aux critères de migraine et 60 % d'entre eux ignoraient leur diagnostic (PMID 16643573). La question à poser n'est donc pas « êtes-vous migraineux » mais « décrivez-moi une crise ».
- La douleur cervicale de la crise n'est pas une cervicalgie. Elle appartient au tableau migraineux : sur 50 patients, 32 rapportaient des symptômes cervicaux, dont 10 avant même la céphalée (PMID 8163372). Traiter le cou d'un patient dont le cou est un symptôme, c'est traiter la fumée.
- Une partie des migraineux a néanmoins une dysfonction cervicale haute authentique. À la palpation du rachis cervical supérieur, 47 % reproduisent une douleur référée à la tête et 42 % une douleur locale seule ; 11 % sont indolores (PMID 28952052). C'est ce sous-groupe, et lui seul, qui relève d'un travail cervical.
- La preuve la plus solide en rééducation est l'exercice aérobie, avec un effet réel mais modeste : 0,6 jour de migraine en moins par mois, en preuve de qualité modérée (PMID 30764753). La thérapie manuelle n'a pas fait mieux que les soins habituels sur le nombre de jours de migraine dans l'essai randomisé le plus récent (PMID 41705211).
- Le devoir principal du kinésithérapeute est le tri. La liste SNNOOP10 des drapeaux rouges avait une sensibilité de 100 % pour repérer les céphalées à haut risque dans une cohorte d'urgence (PMID 36003002). Céphalée en coup de tonnerre, céphalée qui change de caractère, déficit focal, grossesse ou post-partum : aucun de ces tableaux ne se rééduque.
Qu'est-ce qu'une migraine, et qu'est-ce qui n'en est pas une ?
Le diagnostic de migraine est clinique, positif, et repose sur un comptage. Le connaître par cœur change une consultation : on cesse de demander au patient ce qu'il croit avoir, et on lui fait décrire ce qu'il vit.
La migraine appartient à la première partie de la Classification internationale des céphalées, celle des céphalées primaires : des maladies en elles-mêmes, et non les symptômes d'autre chose. Sa rubrique porte le code ICHD-3 1. Migraine, avec deux formes principales, 1.1 Migraine sans aura et 1.2 Migraine avec aura, et une forme évoluée, 1.3 Migraine chronique (PMID 29368949).
Les critères de la migraine sans aura tiennent en cinq lignes, et c'est leur simplicité qui les rend utilisables au fauteuil.
| Critère | 1.1 Migraine sans aura | Ce que ça donne à l'interrogatoire |
|---|---|---|
| A. Nombre | Au moins cinq crises répondant aux critères B à D | Une ou deux crises ne suffisent pas : en dessous de cinq, la classification impose « migraine probable » (1.5.1) |
| B. Durée | Crises de 4 à 72 heures, non traitées ou traitées sans succès | Une céphalée de vingt minutes n'est pas une migraine. Chez l'enfant et l'adolescent, la borne basse descend à 2 heures |
| C. Caractéristiques | Au moins deux parmi : localisation unilatérale, caractère pulsatile, intensité modérée ou sévère, aggravation par l'activité physique de routine (ou évitement de celle-ci) | Le quatrième item est le plus discriminant en pratique : « est-ce que monter un escalier aggrave la douleur ? » |
| D. Signes d'accompagnement | Au moins un parmi : nausées ou vomissements ; photophobie et phonophobie | Photophobie et phonophobie sont exigées ensemble, pas au choix |
| E. Exclusion | N'est pas mieux expliquée par un autre diagnostic ICHD-3 | C'est ici que se joue le tri des drapeaux rouges |
| Aura (1.2) | Symptômes neurologiques focaux entièrement réversibles, visuels le plus souvent, s'installant progressivement et durant de 5 à 60 minutes | L'aura s'installe progressivement : une installation brutale et complète évoque un accident vasculaire, pas une aura |
Critères relevés mot pour mot sur le texte officiel de la Classification internationale des céphalées, 3e édition (ichd-3.org) ; référence de publication : Cephalalgia 2018 (PMID 29368949).
Trois remarques du texte officiel méritent d'être connues, parce qu'elles ferment autant de fausses pistes. La migraine de l'enfant est plus souvent bilatérale que celle de l'adulte, l'unilatéralité n'apparaissant qu'à la fin de l'adolescence. Une céphalée occipitale chez l'enfant est rare et appelle la prudence diagnostique. Enfin, une crise migraineuse peut s'accompagner de signes dysautonomiques crâniens, larmoiement ou congestion nasale compris : leur présence n'oriente donc pas à elle seule vers une algie vasculaire de la face.
Le diagnostic de migraine ne se pose pas sur ce que le patient croit avoir. Il se pose sur la durée d'une crise, deux caractéristiques de la douleur, un signe d'accompagnement, et cinq épisodes.
Ce que la migraine n'est pas
Le corpus du site traite déjà quatre voisines de la migraine, et chacune s'en distingue par un signe unique. Ce tableau est fait pour être lu de droite à gauche : on part du signe, on remonte au diagnostic.
| Tableau | Rythme et durée | Le signe qui tranche | La page du site |
|---|---|---|---|
| Migraine ICHD-3 1 | Crises de 4 à 72 h, quelques-unes par mois, intercritique normal | L'aggravation par l'activité physique de routine, avec photophobie et phonophobie ; le patient s'isole et s'immobilise | Cette page |
| Céphalée cervicogénique ICHD-3 11.2.1 | Continue ou fluctuante, sur des heures ou des jours | La douleur est reproduite par la mobilisation cervicale, et le côté ne change jamais | La céphalée de tension d'origine cervicale |
| Névralgie d'Arnold ICHD-3 13.4 | Paroxysmes de quelques secondes à quelques minutes | Sensibilité à la palpation du nerf occipital, dysesthésie du cuir chevelu, soulagement par bloc anesthésique | La névralgie d'Arnold |
| Névralgie du trijumeau ICHD-3 13.1.1 | Décharges d'une fraction de seconde à 2 minutes, période réfractaire après la crise | La zone gâchette cutanéo-muqueuse, reproductible, et l'absence totale de douleur entre les crises | La névralgie du trijumeau |
| Algie vasculaire de la face ICHD-3 3.1 | Crises de 15 à 180 minutes, une tous les deux jours à huit par jour, souvent nocturnes | Les signes dysautonomiques homolatéraux et l'agitation : le patient ne tient pas en place, là où le migraineux cherche le noir et le silence | L'algie vasculaire de la face |
| Vertige et migraine | Épisodes vestibulaires de minutes à heures, avec ou sans céphalée | La migraine vestibulaire est la première cause à éliminer devant l'association cervicalgie et vertige : elle représente 21 % des vertiges chroniques en consultation spécialisée | Le vertige d'origine cervicale |
Codes et critères : ICHD-3, Cephalalgia 2018 (PMID 29368949). La distribution des causes de vertige chronique est détaillée, avec ses sources, dans l'article du site consacré au vertige cervicogénique.
Où s'arrête cette page. La migraine vestibulaire est traitée en profondeur dans l'article sur le vertige d'origine cervicale, où elle occupe la place qui lui revient : celle du diagnostic à éliminer en priorité avant de conclure à une origine cervicale. Nous ne la redoublons pas ici.
À retenir
- Cinq crises, 4 à 72 heures, deux caractéristiques sur quatre, un signe d'accompagnement : le diagnostic tient en une phrase.
- L'aggravation par l'effort de routine est l'item le plus utile en pratique, et il distingue immédiatement la migraine de la céphalée de tension.
- Des signes dysautonomiques peuvent accompagner une migraine : ils n'en font pas une algie vasculaire de la face.
- Une céphalée occipitale chez un enfant n'est pas banale, et n'est pas une migraine par défaut.
Qui est touché, et combien de migraineux s'ignorent ?
Le chiffre qui compte pour un kinésithérapeute n'est pas la prévalence. C'est la proportion de migraineux qui ne savent pas qu'ils le sont, parce qu'elle mesure exactement la place que vous pouvez prendre.
Dans l'étude mondiale sur la charge de morbidité, la migraine touchait 1,2 milliard de personnes en 2021, contre 2,0 milliards pour la céphalée de tension. La céphalée de tension est plus fréquente ; la migraine est nettement plus invalidante, et la charge se concentre de façon disproportionnée chez les femmes de 30 à 44 ans (PMID 40972580). La migraine reste la deuxième cause mondiale d'années vécues avec incapacité (PMID 33974014).
En France, la mesure de référence est ancienne mais solide, parce qu'elle repose sur un échantillon représentatif de la population générale. Sur 10 585 sujets dépistés, la prévalence standardisée de la migraine au sens strict (catégories 1.1 et 1.2) était de 7,9 %, avec un écart de sexe considérable : 11,2 % chez les femmes contre 4,0 % chez les hommes. En incluant les tableaux migraineux incomplets, la prévalence totale atteignait 17,0 % (PMID 12136063). Deux ans plus tard, avec les critères révisés qui intègrent la migraine probable, l'enquête FRAMIG 3 identifiait 1 179 migraineux sur 10 532 personnes interrogées, soit 21,3 % (PMID 16643573). L'ensemble de la série française, onze études sur plus de trente ans, a fait l'objet d'une revue récente (PMID 39627053).
Quatre chiffres français que le cabinet doit connaître
Une maladie de femme jeune, largement non reconnue, et peu traitée sur le fond
Sources : Henry et al., Neurology 2002 (PMID 12136063) ; Lucas et al., Headache 2006 (PMID 16643573) ; Lantéri-Minet et al., Pain 2003 (PMID 12620605).
Le dernier chiffre est celui qui explique le plus de consultations. La céphalée quotidienne chronique concernait 2,98 % de la population générale française, et les deux tiers de ces sujets présentaient un tableau d'allure migraineuse. Leur retentissement et leur consommation de soins dépassaient nettement ceux des migraineux épisodiques du même échantillon : 28,2 % atteignaient les grades 3 ou 4 de l'échelle MIDAS contre 12 %, et surtout, 6,6 % seulement recevaient un traitement de fond tandis que 88 % consommaient des antalgiques non spécifiques (PMID 12620605). C'est la définition même de la situation qui produit une céphalée par abus médicamenteux.
À retenir
- Une femme sur neuf et un homme sur vingt-cinq sont migraineux en France, au sens strict.
- Six migraineux sur dix ne le savent pas, et huit sur dix ne sont pas suivis : le patient qui parle de « maux de tête de tension » est souvent un migraineux non diagnostiqué.
- Trois pour cent de la population a une céphalée quotidienne chronique, et à peine 7 % d'entre eux ont un traitement de fond.
Quand une céphalée cesse-t-elle d'être une migraine ?
C'est le chapitre le plus important de cet article, et le seul dont l'oubli peut coûter une vie. Une céphalée primaire ne se diagnostique qu'après avoir écarté les céphalées secondaires, et cette étape ne se délègue pas.
La proportion de céphalées secondaires dépend entièrement du lieu où l'on exerce. Dans une cohorte internationale de 5 293 patients consultant aux urgences pour céphalée, 6,1 % avaient une cause grave identifiée (intervalle de confiance à 95 % : 5,5 à 6,8). Les prédicteurs indépendants étaient le déficit neurologique nouveau, un antécédent de néoplasie, un âge supérieur à 50 ans et un traumatisme crânien récent (PMID 38658053). En cabinet libéral, la proportion est bien plus basse, mais la conséquence d'un manqué est la même.
La liste SNNOOP10
L'outil de référence est la liste SNNOOP10, publiée dans Neurology en 2019, qui recense quinze signaux d'alerte pour les céphalées secondaires (PMID 30587518). Sa performance a été mesurée : dans une série prospective de 100 patients triés aux urgences, dont 46 avaient une céphalée à haut risque, la sensibilité de la liste complète était de 100 % (intervalle de confiance à 95 % : 90,2 à 100). Les items les plus sensibles pris isolément étaient le déficit ou dysfonctionnement neurologique (75,5 %), le changement de profil ou l'apparition récente d'une céphalée nouvelle (64,4 %) et le début après 50 ans (64,4 %). Les plus spécifiques étaient le début post-traumatique (94,5 %), l'antécédent de néoplasie (89,1 %) et les signes systémiques (89 %) (PMID 36003002).
| Signal | Ce que l'on craint | Conduite au cabinet |
|---|---|---|
| Signes systémiques, fièvre comprise | Méningite, infection, artérite | Orientation médicale le jour même |
| Antécédent de néoplasie | Métastase, tumeur primitive | Orientation, sans reprise de traitement cervical |
| Déficit neurologique, conscience comprise | Lésion intracrânienne, accident vasculaire | Urgence. Appel du 15 si le déficit est d'installation récente |
| Début soudain ou brutal | Hémorragie méningée, dissection, thrombose veineuse, vasoconstriction réversible | Urgence. C'est la céphalée en coup de tonnerre |
| Âge de début après 65 ans | Artérite à cellules géantes, tumeur | Orientation médicale rapide |
| Changement de profil ou céphalée nouvelle | Toute cause secondaire | Orientation. Item le plus sensible après le déficit |
| Céphalée positionnelle | Hypotension ou hypertension intracrânienne | Orientation médicale |
| Déclenchée par éternuement, toux ou effort | Malformation de la charnière, lésion de fosse postérieure | Orientation médicale |
| Œdème papillaire | Hypertension intracrânienne | Orientation, examen du fond d'œil |
| Céphalée progressive et présentation atypique | Processus expansif | Orientation médicale |
| Grossesse ou post-partum | Thrombose veineuse cérébrale, prééclampsie, vasoconstriction réversible | Orientation, voir le chapitre suivant |
| Œil douloureux avec signes dysautonomiques | Lésion de la fosse postérieure, atteinte hypophysaire, glaucome | Orientation ophtalmologique et neurologique |
| Début post-traumatique | Hématome, dissection | Orientation. Item le plus spécifique |
| Immunodépression, VIH comprise | Infection opportuniste, lymphome | Orientation médicale |
| Abus d'antalgiques ou médicament nouveau | Céphalée par abus médicamenteux | Interrogatoire du nombre de jours de prise par mois |
Liste et libellés : Do TP et al., Neurology 2019 (PMID 30587518). Sensibilités mesurées : García-Azorín D et al., Cephalalgia 2022 (PMID 36003002). La conduite au cabinet est une transposition de l'équipe éditoriale, pas une recommandation des auteurs.
Le tri d'une céphalée en cabinet
Trois questions avant toute chose, et la quatrième seulement si les trois premières sont négatives
Transposition en cabinet de la liste SNNOOP10 : les trois questions reprennent les items dont la sensibilité mesurée est la plus élevée. Elles ne remplacent pas la liste complète, reproduite dans le tableau ci-dessus.
- Céphalée en coup de tonnerre : intensité maximale atteinte en moins d'une minute. Hémorragie méningée jusqu'à preuve du contraire, mais aussi thrombose veineuse cérébrale et syndrome de vasoconstriction cérébrale réversible. Appel du 15.
- Céphalée qui change de caractère chez un migraineux connu : nouvelle localisation, nouveau rythme, nouvelle intensité, ou perte de la réponse aux traitements habituels. Le patient le dit souvent lui-même : « ce n'est pas ma migraine ».
- Déficit neurologique focal qui ne régresse pas comme une aura, ou qui s'installe brutalement au lieu de progresser sur plusieurs minutes.
- Grossesse ou post-partum, et par extension contraception œstroprogestative : contexte de thrombose veineuse cérébrale, développé au chapitre suivant.
- Céphalée fébrile avec raideur de nuque : ne pas confondre la raideur méningée avec une limitation cervicale mécanique.
- Céphalée après un traumatisme cervical récent, avec douleur cervicale ou faciale unilatérale : dissection artérielle. Aucune manipulation.
À retenir
- Le tri précède le diagnostic, qui précède le traitement. Inverser cet ordre est la seule faute vraiment grave dans ce domaine.
- Les deux items les plus sensibles sont le déficit neurologique et le changement de profil de la céphalée : deux questions, posées à chaque séance chez un patient céphalalgique.
- Un migraineux connu n'est pas protégé : il peut faire une céphalée secondaire, et son étiquette la masque.
Pourquoi la thrombose veineuse cérébrale doit-elle vous préoccuper ?
Cette maladie n'appartient pas à la kinésithérapie, et rien de ce qui suit ne se traite en cabinet. Elle figure ici pour une seule raison : son mode de présentation le plus fréquent est une céphalée isolée chez une femme jeune, c'est-à-dire exactement le patient qui pousse la porte d'un cabinet en parlant de ses migraines.
La thrombose veineuse cérébrale est l'occlusion d'un sinus veineux dural ou d'une veine cérébrale. Son incidence est estimée à 1,32 pour 100 000 par an dans les pays à revenu élevé, et elle touche préférentiellement l'enfant, l'adulte jeune et la femme, en particulier pendant la grossesse et le post-partum (PMID 27816347). Dans l'étude internationale de référence, l'ISCVT, qui a suivi 624 patients dans 89 centres et 21 pays, 465 patients sur 624, soit 75 %, étaient des femmes, plus jeunes que les hommes et présentant plus souvent une céphalée au premier plan (PMID 19478226).
Le piège : la céphalée peut être le seul signe
C'est le point qui justifie ce chapitre. Dans l'étude multicentrique VENOST, sur 1 144 patients atteints de thrombose veineuse cérébrale, 287 se présentaient avec une céphalée isolée, contre 857 avec d'autres signes associés. Le début y était plus volontiers subaigu ou chronique que dans le groupe avec signes associés, où l'installation aiguë dominait. Point décisif pour un praticien qui reverra le patient : 29 % du groupe à céphalée isolée ont développé d'autres signes neurologiques au cours du suivi (PMID 34254656).
Une série française l'avait établi plus tôt, et de façon plus troublante encore. Sur 123 patients consécutifs, 17 avaient une céphalée comme unique manifestation, avec un scanner cérébral et un examen du liquide cérébrospinal normaux. Le sinus latéral était atteint chez 15 d'entre eux. Le mode d'installation était progressif chez 11, aigu chez 3 et en coup de tonnerre chez 3. Une fois installée, la céphalée était continue chez 15 et unilatérale chez 13, du côté du sinus occlus. Les auteurs concluent que l'imagerie par résonance magnétique et l'angiographie veineuse doivent être demandées devant toute céphalée récente, progressive ou en coup de tonnerre, même quand le scanner et la ponction lombaire sont normaux (PMID 16024884).
Le profil de la thrombose veineuse cérébrale
Une maladie de femme jeune, dont un quart des cas se présente par une céphalée seule
Sources : Coutinho JM et al., Stroke 2009, données ISCVT (PMID 19478226) ; Duman T et al., étude VENOST, Agri 2021 (PMID 34254656) ; Ferro JM et al., ISCVT, Stroke 2004 (PMID 14976332).
Le pronostic est bon quand le diagnostic est fait : dans l'ISCVT, au terme d'un suivi médian de 16 mois, 57,1 % des patients n'avaient aucun symptôme et 22 % gardaient des symptômes mineurs. Mais 8,3 % étaient décédés, et un sous-groupe d'environ 13 % restait à haut risque d'évolution défavorable, identifiable dès l'admission : coma, trouble de la vigilance, hémorragie au scanner initial, thrombose du système veineux profond, infection du système nerveux central, cancer (PMID 14976332). Le traitement est une anticoagulation, posée par un service hospitalier, et sa conduite fait l'objet d'une recommandation européenne fondée sur GRADE (PMID 28833980).
Une femme jeune, sous contraception œstroprogestative ou dans les semaines qui suivent un accouchement, qui décrit une céphalée nouvelle et continue : ce n'est pas une migraine tant qu'un médecin ne l'a pas dit.
Pourquoi cette maladie occupe un chapitre d'un article de kinésithérapie. Le site recevait des visiteurs sur une page dédiée à la thrombose veineuse cérébrale, aujourd'hui disparue. Nous n'avons pas rouvert cette page : le diagnostic repose sur une angiographie veineuse et le traitement sur une anticoagulation hospitalière, deux domaines où une page de kinésithérapie n'apporterait rien et pourrait laisser croire à une prise en charge de ville. Le sujet est donc traité là où il sert vraiment, c'est-à-dire au milieu des drapeaux rouges de la céphalée, et l'ancienne adresse conduit désormais ici.
- Céphalée nouvelle, d'installation progressive sur des jours, continue, chez une femme de moins de 50 ans.
- Contexte : grossesse, post-partum, contraception œstroprogestative, thrombophilie connue, cancer, déshydratation, infection ORL de voisinage.
- Céphalée en coup de tonnerre : trois des dix-sept cas de céphalée isolée de la série de Cumurciuc débutaient ainsi.
- Apparition secondaire de vomissements, de troubles visuels, d'une crise convulsive ou d'un déficit : c'est l'évolution observée chez 29 % des céphalées isolées de VENOST.
- Un scanner cérébral normal ne suffit pas à écarter le diagnostic, et une ponction lombaire normale non plus.
À retenir
- La thrombose veineuse cérébrale se présente par une céphalée isolée dans un quart des cas, chez une population de femmes jeunes.
- Aucun élément de l'examen kinésithérapique ne permet de l'écarter, et aucun traitement de kinésithérapie n'a sa place tant qu'elle n'est pas écartée.
- La bonne conduite est l'orientation, avec le motif écrit : « céphalée récente, continue, contexte hormonal, à discuter une imagerie veineuse ».
Le cou fait-il la migraine, ou la migraine fait-elle mal au cou ?
C'est la question qui décide de tout le reste, et la littérature y répond de façon nuancée : les deux, mais pas chez le même patient. Savoir de quel côté se trouve celui qu'on a devant soi est la compétence propre du kinésithérapeute dans ce domaine.
Que la migraine s'accompagne de douleurs cervicales est établi depuis longtemps. Dans une série ancienne mais très citée, sur 50 patients migraineux interrogés phase par phase, 32 rapportaient une douleur ou une raideur cervicale : 10 pendant la phase prémonitoire, 30 pendant la céphalée elle-même et 10 pendant la phase de récupération (PMID 8163372). La raideur de nuque figure d'ailleurs parmi les symptômes prémonitoires canoniques de la crise, aux côtés des bâillements, de la soif et des envies fréquentes d'uriner (PMID 30074545), et cette phase prémonitoire a été documentée par agenda électronique dans une étude multicentrique (PMID 12654956).
Les quatre phases d'une crise, et où le cou apparaît
La douleur cervicale précède souvent la céphalée : c'est un symptôme de la crise, pas nécessairement sa cause
Les effectifs par phase se recoupent : un même patient peut rapporter des symptômes cervicaux à plusieurs phases, ce qui explique que le total dépasse 32.
Un sous-groupe a bien une dysfonction cervicale haute
L'équipe de Kerstin Luedtke a mesuré ce que donne la palpation du rachis cervical supérieur chez 179 migraineux et 73 témoins appariés, examinés par un kinésithérapeute en aveugle du diagnostic. La technique combinait des mouvements oscillatoires et une pression maintenue. Elle sépare les migraineux en trois groupes : 11 % sans douleur, 42 % avec une douleur locale seule, et 47 % chez qui la pression maintenue reproduit une douleur référée à la tête (PMID 28952052). Les mêmes auteurs ont depuis résumé l'ensemble de leur programme de recherche : les dysfonctions musculosquelettiques sont fréquentes chez le migraineux, et c'est la reproduction d'une douleur référée à la tête, et non la simple sensibilité locale, qui semble identifier le sous-groupe pertinent (PMID 37331926). Une étude antérieure avait retrouvé, chez 55 femmes en migraine épisodique et 16 en migraine chronique comparées à 22 témoins, des altérations de la mobilité cervicale haute et de la kinesthésie cervico-céphalique (PMID 28118694).
Stratification par la palpation du rachis cervical supérieur
Sur 179 migraineux examinés en aveugle, moins d'un sur deux reproduit une douleur référée à la tête
Examen réalisé par un kinésithérapeute en aveugle du diagnostic, comparaison à 73 témoins appariés en âge et en sexe.
Mais la douleur cervicale du migraineux n'est pas une cervicalgie
C'est le contrepoids indispensable, et il vient d'une équipe australienne. En comparant 124 migraineux (106 épisodiques, 18 chroniques) à 32 témoins sains et à 21 patients atteints de cervicalgie idiopathique, à l'aide d'une batterie complète (amplitudes et précision du mouvement cervical, dysfonction segmentaire, mesures neuromusculaires et sensorimotrices), les auteurs concluent que la douleur cervicale associée à la migraine ne traduit pas nécessairement une dysfonction musculosquelettique cervicale. Les patients porteurs d'un trouble cervical comorbide avaient été exclus, précisément pour isoler la question (PMID 34214181).
La conséquence pratique est directe. Devant un migraineux qui a mal au cou, la question n'est pas « faut-il traiter le cou ? » mais « ce cou présente-t-il, en dehors des crises, le tableau d'un trouble cervical ? ». Amplitudes, endurance des fléchisseurs profonds, dysfonction segmentaire reproduisant la douleur habituelle, examen fait à distance d'une crise : si rien de tout cela n'est retrouvé, le cou est un symptôme, et il se traitera en traitant la migraine.
La douleur cervicale est présente chez près des deux tiers des migraineux. La dysfonction cervicale, elle, ne l'est pas. Confondre les deux est l'erreur qui fait rééduquer des nuques pendant des mois sans changer le nombre de crises.
À retenir
- Les symptômes cervicaux appartiennent au tableau migraineux, et peuvent précéder la céphalée de plusieurs heures.
- La palpation du rachis cervical supérieur sépare les migraineux en trois groupes : 11 % indolores, 42 % douleur locale, 47 % douleur référée à la tête.
- Une douleur cervicale chez un migraineux ne prouve pas une dysfonction cervicale : il faut la chercher pour elle-même, à distance des crises.
- Le bilan cervical se fait hors crise. Pendant la crise, tout est sensible, et rien n'est interprétable.
Que peut réellement la kinésithérapie, et à quel niveau de preuve ?
Ce chapitre n'annonce pas de bonne nouvelle spectaculaire, et c'est précisément sa valeur. Une modalité efficace mais modeste, correctement présentée à un patient, produit une meilleure alliance qu'une promesse que les faits démentiront en trois mois.
L'exercice aérobie, la modalité la mieux étayée
Deux méta-analyses convergent, et leur écart est instructif. La première a retenu six essais : elle conclut à une preuve de qualité modérée que l'exercice aérobie diminue le nombre de jours de migraine, avec une réduction moyenne de 0,6 jour par mois (écart-type 0,3). Les auteurs n'ont pas pu conclure sur l'intensité douloureuse ni sur la durée des crises, faute d'homogénéité des mesures (PMID 30764753). La seconde, sur 10 articles et 508 patients, trouve des effets significatifs à court terme sur l'intensité (différence moyenne standardisée 1,25 ; intervalle de confiance à 95 % : 0,47 à 2,04), la fréquence (0,76 ; 0,32 à 1,2) et la durée (0,41 ; 0,03 à 0,8), avec une preuve de qualité faible à modérée. Les auteurs signalent eux-mêmes un biais de publication significatif sur le critère de qualité de vie (PMID 31904889). Des méta-analyses en réseau récentes ont cherché la dose optimale et placent en tête les protocoles combinant aérobie et renforcement (PMID 41142313).
La thérapie manuelle, un résultat récent qui oblige à la nuance
L'essai le plus pertinent pour notre pratique a été conduit en soins primaires, exactement sur la population qui nous consulte : des migraineux ayant aussi une cervicalgie. Trente-six patients ont reçu de la thérapie manuelle (mobilisations, exercices, techniques myofasciales) et trente et un les soins habituels du médecin généraliste, avec un suivi à 12, 26 et 52 semaines. Sur le critère principal, le nombre de jours de migraine, il n'y a pas de différence significative, ni sur la plupart des critères secondaires. Le groupe thérapie manuelle avait en revanche des seuils de douleur à la pression plus élevés sur les muscles occipitaux et une meilleure récupération perçue à 12 et 52 semaines, et consommait moins de traitement de fond. Les auteurs concluent que la thérapie manuelle n'est pas supérieure aux soins habituels sur les jours de migraine, mais que la préférence et la satisfaction des patients peuvent entrer en ligne de compte (PMID 41705211).
Des essais antérieurs, plus petits, avaient rapporté des effets favorables de protocoles articulatoires (50 sujets randomisés, PMID 33989990) et un essai à trois bras a comparé une approche multimodale (thérapies manuelles, exercices cervicaux et éducation aux neurosciences de la douleur) à ses composantes isolées chez 75 participants (PMID 40460766). Le tableau d'ensemble reste celui d'un effet incertain sur la maladie et plausible sur le retentissement cervical.
Les approches comportementales, à connaître et à orienter
La revue systématique la plus récente porte sur 50 essais et 6 024 adultes. Elle conclut que la thérapie cognitivo-comportementale, l'entraînement à la relaxation et les thérapies fondées sur la pleine conscience peuvent réduire la fréquence des crises, avec un niveau de preuve qualifié de faible, et que l'éducation seule ciblant le comportement peut améliorer le retentissement. Pour le biofeedback, la thérapie d'acceptation et d'engagement et l'hypnothérapie, les données étaient insuffisantes pour conclure. La plupart des essais présentaient un risque de biais élevé (PMID 39968795).
Modalités de rééducation et niveau de preuve
Cartes empilées de la plus étayée à la moins étayée, avec l'effet mesuré et sa source
Les qualificatifs de niveau de preuve sont ceux annoncés par les auteurs des revues citées. La dernière carte est une conclusion de l'équipe éditoriale tirée de l'absence de données, pas d'une revue négative.
À retenir
- L'exercice aérobie est la seule modalité de rééducation portée par une preuve de qualité modérée, et son effet est réel mais modeste.
- La thérapie manuelle n'a pas battu les soins habituels sur le nombre de jours de migraine, chez des patients pourtant sélectionnés pour leur cervicalgie associée.
- Annoncer un effet modeste et l'obtenir vaut mieux que promettre la disparition des crises.
- La place la plus utile du kinésithérapeute reste en amont : reconnaître, trier, et orienter les six migraineux sur dix qui s'ignorent.
Que peut le traitement médical, et pourquoi cela vous concerne ?
Un kinésithérapeute ne prescrit pas. Mais il voit son patient vingt fois quand le médecin le voit deux fois, et il est donc le mieux placé pour repérer les deux situations qui gâchent un traitement : l'absence de traitement de fond, et l'abus d'antalgiques.
La prévention de la migraine a changé de visage. La Société américaine des céphalées a publié en 2021 une mise à jour de son consensus sur l'intégration des traitements récents (PMID 34160823), puis en 2024 une prise de position affirmant que les traitements ciblant le peptide lié au gène de la calcitonine (CGRP) constituent une option de première intention pour la prévention, alors qu'ils étaient auparavant réservés aux échecs de traitements non spécifiques (PMID 38466028). La Société internationale des céphalées a de son côté appelé à relever les objectifs du traitement préventif, en visant l'absence de crises plutôt que la réduction de moitié devenue le standard des essais (PMID 39980456), et à traiter plus tôt pour prévenir la progression de la maladie (PMID 41134822).
La céphalée par abus médicamenteux
C'est le point où votre observation vaut de l'or. La céphalée par abus médicamenteux touche entre 1 et 2 % de la population mondiale, et se définit comme une céphalée survenant plus de quinze jours par mois chez un patient ayant une céphalée primaire préexistante, du fait de la consommation régulière de traitements de crise (PMID 38568489). Rappelons le chiffre français : parmi les sujets à céphalée quotidienne chronique, 88 % consommaient des antalgiques non spécifiques et 6,6 % seulement avaient un traitement de fond (PMID 12620605). La question à poser est simple et se pose en une phrase : « combien de jours par mois prenez-vous quelque chose pour votre tête ? ». Au-delà de dix jours pour les traitements spécifiques ou de quinze pour les antalgiques simples, il y a matière à en parler au médecin traitant.
La transformation d'une migraine épisodique en migraine chronique a fait l'objet d'une revue systématique de ses facteurs de risque, qui identifie notamment la fréquence initiale des crises, l'abus médicamenteux, l'obésité, les troubles du sommeil et les comorbidités douloureuses et psychiatriques (PMID 30589090). Plusieurs de ces facteurs sont exactement ceux sur lesquels un kinésithérapeute travaille déjà.
À retenir
- Les anticorps anti-CGRP sont désormais positionnés en première intention pour la prévention par la Société américaine des céphalées.
- Une question par bilan suffit à dépister l'abus médicamenteux : le nombre de jours de prise par mois.
- Plusieurs facteurs de chronicisation, sommeil, poids, comorbidités douloureuses, relèvent du champ où le kinésithérapeute agit déjà.
Migraine de la femme : que changent les hormones ?
La migraine est trois fois plus fréquente chez la femme, et sa relation avec les hormones a une conséquence directe sur le risque vasculaire. C'est le seul chapitre de cet article où l'information que vous transmettez peut modifier une prescription.
La migraine avec aura est associée à une augmentation du risque d'accident vasculaire cérébral ischémique, et cette association est amplifiée par la contraception œstroprogestative et par le tabac (PMID 23432442). Le sujet est débattu depuis que les pilules contiennent des doses d'œstrogènes bien inférieures à celles des années 1960 et 1970 sur lesquelles reposait la contre-indication initiale (PMID 28806162), et une étude cas-témoins a spécifiquement examiné l'effet de la dose d'œstrogène et du sous-type de migraine (PMID 36752588). Un travail récent sur les données de médecine générale britanniques a comparé le risque d'accident vasculaire entre contraceptifs oraux combinés et pilules progestatives seules chez les femmes migraineuses avec aura (PMID 42096712). La synthèse française sur migraine et contraception rappelle les repères de prescription (PMID 25727163).
Ce que cela implique au cabinet tient en une phrase : si une patiente vous décrit des auras visuelles et vous dit par ailleurs prendre une pilule œstroprogestative, la seule chose à faire, et elle est importante, est de lui demander si son médecin connaît ces auras. Beaucoup ne les ont jamais mentionnées, parce qu'elles ne les relient pas à leur contraception.
La grossesse et le post-partum méritent une vigilance à part, et pour une raison qui n'est pas la migraine elle-même. Ce sont des états prothrombotiques, et la thrombose veineuse cérébrale y est surreprésentée : c'est l'item 11 de la liste SNNOOP10 (PMID 30587518). Une céphalée nouvelle chez une femme enceinte ou récemment accouchée n'est jamais banale. La question de la sécurité des grossesses ultérieures après une thrombose veineuse cérébrale a d'ailleurs fait l'objet d'un suivi dédié de la cohorte ISCVT (PMID 28974635).
- Aura visuelle chez une femme sous contraception œstroprogestative : information à faire remonter au prescripteur.
- Céphalée nouvelle pendant la grossesse ou dans les semaines suivant l'accouchement : orientation médicale, sans exception.
- Aura qui change de forme, s'allonge au-delà d'une heure, ou laisse un déficit : orientation en urgence.
Que nous apprennent des cas publiés ?
Les cas qui suivent sont tous des observations réellement publiées et référencées. Aucun n'est reconstitué, et aucun n'est un exemple flatteur : ils ont été choisis parce qu'ils illustrent des erreurs que notre profession commet.
Une manipulation cervicale sur une céphalée qui avait changé
Le cas le plus instructif pour un kinésithérapeute français a été publié dans les Annales de réadaptation et de médecine physique. Une femme de 39 ans, fumeuse active, migraineuse depuis dix ans, présente une céphalée inhabituelle associée à une douleur cervicale. Elle est traitée par manipulation du rachis cervical. Sept heures plus tard, elle développe un syndrome alterne avec déficit sensitivomoteur droit et syndrome cérébelleux, tableau d'ischémie vertébrobasilaire. Les auteurs, eux-mêmes médecins de médecine physique, rappellent que l'incidence de ces accidents est sous-estimée et que le risque diminue si les contre-indications sont respectées (PMID 18586346).
Deux éléments de ce cas figurent mot pour mot dans la liste des drapeaux rouges : la céphalée inhabituelle chez une migraineuse connue, et la douleur cervicale associée à une céphalée nouvelle, qui doit faire évoquer une dissection artérielle avant tout geste. L'association entre manipulation cervicale et dissection artérielle cervicale a fait l'objet de travaux dédiés, dont une analyse de bases de données de santé américaines comparant plusieurs plans d'étude (PMID 37422607) et une revue de 64 dossiers médico-légaux qui n'a pas permis d'identifier le patient à risque ni le type de manipulation en cause (PMID 12195461). Deux observations récentes de dissection carotidienne après manipulation ont été rapportées (PMID 34971321).
Une thrombose veineuse cérébrale chez une femme sous contraception
Une femme de 22 ans, sous contraception orale, consulte pour une céphalée droite, une vision floue et des vertiges évoluant depuis quatre jours. L'angiographie veineuse par résonance magnétique montre une thrombose complète du sinus transverse droit, du sinus sigmoïde et de la veine jugulaire interne, ainsi qu'une thrombose partielle du sinus sagittal supérieur et du sinus transverse gauche (PMID 33942790). Une autre observation rapporte une thrombose veineuse cérébrale chez une femme de 31 ans après une durée d'exposition brève à une contraception orale, prescrite pour une endométriose (PMID 35786211). Le motif de consultation initial, dans les deux cas, aurait pu être adressé à un cabinet de kinésithérapie s'il avait été étiqueté « céphalée et vertiges d'origine cervicale ».
Ce que ces cas ne prouvent pas
Un cas clinique ne démontre pas une fréquence. Ces observations n'établissent ni que les manipulations cervicales sont dangereuses en général, ni que les céphalées des femmes sous contraception sont des thromboses. Elles établissent une chose plus limitée et plus utile : ces enchaînements existent, et ils commencent tous par un signal qui figurait dans la liste des drapeaux rouges.
Comment appliquer concrètement en cabinet ?
Ce chapitre résume la conduite en cinq gestes, dont trois n'ont rien de technique.
1. Poser trois questions à tout patient céphalalgique
Elles prennent moins d'une minute, et couvrent les items les plus sensibles de la liste SNNOOP10 : l'installation a-t-elle été brutale ? Cette céphalée est-elle nouvelle, ou différente de d'habitude ? Existe-t-il un déficit neurologique, une fièvre, une grossesse ou un post-partum ? Une seule réponse positive suffit à suspendre le projet thérapeutique et à orienter.
2. Faire décrire une crise, jamais demander un diagnostic
Durée, latéralité, caractère pulsatile, effet de l'effort, nausées, photophobie et phonophobie : six éléments, qui suffisent à reconnaître le tableau. Six migraineux sur dix ne savent pas qu'ils le sont (PMID 16643573) ; leur demander s'ils sont migraineux revient donc à poser la question à laquelle ils n'ont pas la réponse.
3. Examiner le cou hors crise, et chercher la douleur référée
Amplitudes globales, mobilité cervicale haute, endurance des fléchisseurs profonds, et surtout palpation soutenue du rachis cervical supérieur à la recherche d'une douleur référée à la tête, le signe qui identifie le sous-groupe pertinent (PMID 28952052). En l'absence de tableau cervical propre, ne pas construire un traitement cervical.
4. Construire le programme autour de l'exercice aérobie
C'est la modalité la mieux étayée, et elle s'annonce pour ce qu'elle est : une réduction moyenne de l'ordre d'un demi-jour de migraine par mois, obtenue par une pratique régulière et progressive, et non par des séances passives (PMID 30764753). L'ajout d'un travail de renforcement est cohérent avec les méta-analyses en réseau les plus récentes (PMID 41142313).
5. Compter les jours de traitement de crise
Une question par bilan, notée dans le dossier. Au-delà de dix ou quinze jours par mois selon la classe médicamenteuse, l'information remonte au médecin traitant. C'est le geste le plus rentable de la liste, parce qu'il porte sur le seul mécanisme d'aggravation entièrement réversible.
À retenir
- Trois questions de tri, six éléments de description de crise, un examen cervical hors crise : la consultation utile tient en dix minutes.
- Le programme s'articule sur l'exercice aérobie, avec un objectif annoncé sans exagération.
- Le comptage des jours de traitement de crise est le geste le plus rentable de tous.
Questions fréquentes
Une migraine peut-elle vraiment venir du cou ?
Non, au sens où le rachis cervical n'est pas la cause d'une migraine, qui est une maladie neurologique primaire. Mais oui, au sens où une partie des migraineux présente en plus une dysfonction cervicale haute : 47 % des 179 migraineux examinés par Luedtke et May reproduisaient une douleur référée à la tête à la palpation soutenue du rachis cervical supérieur (PMID 28952052). Une céphalée réellement causée par le cou porte un autre nom, la céphalée cervicogénique, et d'autres critères : c'est le sujet d'un article distinct sur ce site.
Peut-on manipuler le rachis cervical d'un migraineux ?
La question ne se pose qu'après le tri, jamais avant. Une céphalée nouvelle, inhabituelle ou associée à une douleur cervicale récente doit faire évoquer une dissection artérielle et interdit tout geste, comme l'illustre l'observation d'une migraineuse de 39 ans ayant présenté une ischémie vertébrobasilaire sept heures après une manipulation (PMID 18586346). Chez un migraineux stable, sans drapeau rouge, l'essai randomisé le plus récent n'a pas montré de supériorité de la thérapie manuelle sur les soins habituels quant au nombre de jours de migraine (PMID 41705211).
Combien de séances faut-il pour faire disparaître les migraines ?
Aucune. La kinésithérapie ne fait pas disparaître une migraine, et aucune donnée ne permet de le promettre. Ce qu'elle peut viser, et documenter, c'est une réduction modeste du nombre de jours de crise par l'exercice aérobie, une amélioration du retentissement cervical, et l'orientation vers un traitement de fond quand il manque. La disparition des crises est un objectif que la Société internationale des céphalées assigne au traitement préventif médical, pas à la rééducation (PMID 39980456).
Mon patient a des migraines depuis vingt ans et son scanner est normal. Est-ce rassurant ?
Pour la migraine, oui : son diagnostic est clinique et n'exige aucune imagerie. Pour une céphalée nouvelle ou modifiée, non. Dans la série de Cumurciuc, dix-sept patients avaient une thrombose veineuse cérébrale révélée par une céphalée isolée, avec un scanner cérébral et un examen du liquide cérébrospinal normaux : le diagnostic n'a été porté que par imagerie par résonance magnétique et angiographie veineuse (PMID 16024884). Un examen normal daté d'il y a vingt ans ne dit rien de la céphalée d'aujourd'hui.
Faut-il conseiller l'arrêt de la pilule à une patiente migraineuse ?
Non, ce n'est pas notre rôle et ce serait un conseil médical. Ce qui relève de nous est plus simple et souvent décisif : vérifier que le prescripteur sait que la patiente a des auras, puisque c'est la migraine avec aura, et non la migraine en général, qui pose la question du risque vasculaire sous œstroprogestatifs (PMID 23432442).
Le patient dit que ses crises viennent du stress. Est-ce vrai ?
Le stress est un facteur déclenchant fréquemment rapporté, mais l'attribuer comme cause unique conduit deux fois à l'erreur : elle laisse croire que la maladie est comportementale, et elle retarde l'accès à un traitement de fond. Les interventions comportementales ont montré un effet sur la fréquence des crises, avec un niveau de preuve faible, ce qui justifie de les proposer sans en faire l'explication de la maladie (PMID 39968795).
Pourquoi l'ancienne page sur la thrombose veineuse cérébrale mène-t-elle ici ?
Parce que la thrombose veineuse cérébrale est une urgence hospitalière dont le diagnostic repose sur une angiographie veineuse et le traitement sur une anticoagulation : une page de kinésithérapie n'y apporterait rien. En revanche, sa présentation la plus fréquente est une céphalée, isolée dans un quart des cas (PMID 34254656), chez une population de femmes jeunes qui consultent pour « des migraines ». Le sujet est donc traité ici, au chapitre des drapeaux rouges, là où il change une décision.
Sur le même axe, dans nos ressources
- La céphalée de tension d'origine cervicale : la céphalée dont le rachis cervical est réellement la source, et le seul de ces tableaux qui relève pleinement de la rééducation.
- L'algie vasculaire de la face : l'autre céphalée primaire sévère, souvent prise pour une migraine pendant des années.
- La névralgie d'Arnold : la douleur occipitale paroxystique, à ne pas confondre avec la douleur cervicale de la crise migraineuse.
- La névralgie du trijumeau : la douleur de la face en décharges, avec sa zone gâchette.
- Le vertige d'origine cervicale : où la migraine vestibulaire est traitée comme le diagnostic à éliminer en priorité.
- La cervicalgie non spécifique : pour le patient chez qui le tableau cervical existe pour lui-même.
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