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L'accident ischémique transitoire (AIT) : le signal d'alarme qui se joue en heures

Le patient est assis dans la salle d'attente et va très bien. Il raconte, presque en s'excusant d'en parler, que jeudi dernier son bras droit est devenu lourd pendant vingt minutes, et que sa parole était pâteuse. C'est passé tout seul. Il n'a appelé personne. Cet article traite de ce qui se décide dans ces vingt minutes racontées après coup : ce qu'un accident ischémique transitoire est devenu depuis que sa définition a changé, quel risque il porte réellement et sur quel calendrier, ce que le score ABCD2 vaut et surtout ce qu'il ne vaut pas, et ce que doit faire le kinésithérapeute qui, très souvent, est le premier soignant à entendre l'histoire.

  • Mise à jour août 2026
  • Niveau synthèse clinique
  • Sources 28 références vérifiées (PMID)
  • Lecture environ 40 minutes

Trois chiffres qui cadrent l'urgence

Le risque après un AIT, ce qu'une filière rapide en retire, et ce que l'imagerie trouve

Trois chiffres clés de l'accident ischémique transitoire Le risque d'AVC est de 5,2 % dans les 7 jours qui suivent un AIT toutes cohortes confondues ; une prise en charge urgente a fait passer ce risque de 10,3 % à 2,1 % à 90 jours dans l'étude EXPRESS, soit une réduction de 80 % ; 33,4 % des patients étiquetés AIT ou AVC mineur avaient un infarctus cérébral constitué à l'imagerie dans le registre international TIAregistry.org. 5,2 % AVC À 7 JOURS méta-analyse de 18 cohortes, 10 126 patients (Giles et Rothwell, 2007) 80 % DE RISQUE EN MOINS 10,3 % puis 2,1 % à 90 jours quand le traitement démarre le jour même (EXPRESS) 33,4 % ONT UNE LÉSION infarctus constitué à l'imagerie chez des patients dont les signes avaient tout régressé

Sources : Giles et Rothwell, Lancet Neurology 2007 (PMID 17993293) ; Rothwell et al., Lancet 2007 (PMID 17928046) ; Amarenco et al., New England Journal of Medicine 2016 (PMID 27096581).

En bref

  • Un AIT n'est pas un petit AVC, c'est un AVC qui n'a pas encore eu lieu. Depuis 2009, la définition n'est plus chronologique (moins de 24 heures) mais tissulaire : il y a AIT quand le déficit régresse et qu'aucun infarctus n'est constitué1.
  • Le risque est concentré sur les premiers jours. Environ 5,2 % d'AVC à 7 jours toutes cohortes confondues, mais 11,0 % dans les études de population sans traitement urgent, contre 0,9 % dans les filières spécialisées en urgence3.
  • La vitesse change le pronostic, et elle est la seule variable que l'on maîtrise. EXPRESS : 10,3 % puis 2,1 % de récidive à 90 jours, sans surcroît d'hémorragie4.
  • Le score ABCD2 ne trie pas de façon fiable. Validé prospectivement sur 2 056 patients, il s'est révélé inexact à tous les seuils8. Surtout, 20 % des patients à score bas portent une sténose carotidienne de plus de 50 % ou une fibrillation atriale9.
  • Pour le kinésithérapeute, la règle tient en une phrase : un déficit neurologique focal d'installation brutale, même entièrement régressif, même ancien de quelques jours, même chez un patient qui va bien, impose un avis médical le jour même. La régression n'est pas une bonne nouvelle, c'est le délai qui reste.

Qu'est-ce qu'un AIT, et pourquoi sa définition a-t-elle changé ?

Pendant quarante ans, l'AIT s'est défini par une horloge. Il se définit aujourd'hui par une image, et ce déplacement n'est pas une querelle de nomenclature : il a fait basculer une partie des AIT du côté des infarctus constitués, et il a fait de l'imagerie un acte urgent plutôt qu'un examen de confirmation.

De la durée au tissu

La définition historique était commode et fausse. Elle disait : un déficit neurologique focal d'origine vasculaire qui régresse complètement en moins de 24 heures. Le seuil des 24 heures n'avait aucun fondement biologique, il avait été posé par consensus au milieu des années 1960, à une époque où l'on ne pouvait pas regarder le cerveau.

L'imagerie de diffusion a montré ce que le seuil masquait. Chez des patients dont tous les signes avaient disparu, et bien avant la vingt-quatrième heure, on trouvait un infarctus. En 2009, l'American Heart Association et l'American Stroke Association ont donc redéfini l'AIT comme un épisode transitoire de dysfonction neurologique dû à une ischémie focale cérébrale, médullaire ou rétinienne, sans infarctus aigu1. La durée sort de la définition ; l'absence de lésion y entre.

La conséquence pratique est directe et souvent mal comprise : on ne peut pas affirmer un AIT sans imagerie. Tant que le cerveau n'a pas été regardé, un déficit régressif est un événement ischémique de nature indéterminée. C'est exactement le raisonnement qui justifie l'urgence, et non l'inverse.

Combien d'AIT sont en réalité des infarctus

Les chiffres sont constants d'une cohorte à l'autre. Dans la consultation d'urgence SOS-TIA de l'hôpital Bichat, 108 des 643 patients avec AIT confirmé, soit 17 %, avaient une lésion tissulaire5. Dans le registre international TIAregistry.org, qui a inclus 4 789 patients dans 21 pays et dont 78,4 % ont été évalués par un spécialiste dans les 24 heures, 33,4 % avaient un infarctus cérébral aigu à l'imagerie6.

Autrement dit : entre un patient sur six et un patient sur trois adressés pour un déficit qui a tout récupéré ont déjà une cicatrice. Le tissu a été perdu ; c'est seulement la clinique qui s'est réparée, parce que la zone touchée était petite ou fonctionnellement redondante.

À retenir

La récupération clinique complète ne dit rien de l'intégrité du tissu, et rien du tout du risque à venir. Un patient qui va parfaitement bien devant vous peut porter un infarctus de la veille et une sténose carotidienne serrée. C'est le fond du problème de l'AIT : le seul symptôme est déjà terminé au moment où le patient consulte.

Le mécanisme, en une page

Un AIT est une interruption brève du débit sanguin dans un territoire artériel. Trois grands mécanismes se partagent l'essentiel des cas, et ils n'ont ni le même pronostic ni le même traitement.

  • L'athérosclérose des grosses artères, au premier rang desquelles la bifurcation carotidienne. Une plaque s'ulcère, elle largue des emboles plaquettaires vers l'artère cérébrale moyenne ou l'artère ophtalmique. C'est le mécanisme dont le risque de récidive précoce est le plus élevé, et c'est aussi le seul qui relève d'un geste chirurgical urgent.
  • La cardiopathie emboligène, dominée par la fibrillation atriale. Le thrombus se forme dans l'auricule gauche et migre. Le traitement est l'anticoagulation, pas l'antiagrégation, ce qui rend le diagnostic du mécanisme décisif.
  • La maladie des petites artères, ou lipohyalinose, qui produit les syndromes lacunaires. Le risque de récidive précoce y est plus faible, mais la charge de handicap à long terme n'est pas négligeable.

Dans le TIAregistry, 23,2 % des patients avaient au moins une sténose extracrânienne ou intracrânienne supérieure ou égale à 50 %, et 10,4 % une fibrillation atriale6. Ces deux causes se traitent, et bien : c'est précisément ce qui rend le retard coupable.

« Le patient typique perd 1,9 million de neurones par minute pendant laquelle son AVC n'est pas traité. » (Saver, Stroke, 2006)

Cette phrase concerne l'AVC constitué et non l'AIT20. Mais elle décrit exactement l'enjeu de l'AIT : ce qui est en jeu n'est pas l'épisode passé, c'est l'infarctus qui menace, et dont la survenue se compte en heures et en jours.

Quel est le risque réel d'AVC après un AIT, et dans quel délai ?

C'est la question à laquelle il faut répondre juste, parce qu'elle commande tout le reste. Et la bonne réponse n'est pas un chiffre unique : le risque après un AIT dépend moins du patient que de ce qu'on fait de lui dans les heures qui suivent.

Un chiffre moyen qui cache une hétérogénéité considérable

La méta-analyse de Giles et Rothwell a réuni 18 cohortes indépendantes et 10 126 patients. Le risque groupé d'AVC à 7 jours est de 5,2 % (IC 95 % 3,9 à 6,5). Mais l'hétérogénéité entre études est massive (p inférieur à 0,0001), avec des risques allant de 0 % à 12,8 %3.

L'essentiel de l'article tient dans l'explication de cette dispersion. Les auteurs montrent qu'elle est presque entièrement expliquée par la méthode, le cadre et le traitement, et non par les patients :

Le risque d'AVC à 7 jours dépend de l'organisation des soins, pas seulement du patient

Sous-groupes de la méta-analyse de 18 cohortes

Risque d'AVC à 7 jours selon le cadre de prise en charge Dans les études de population sans traitement urgent, le risque d'AVC à 7 jours après un AIT est de 11,0 %. Toutes cohortes confondues il est de 5,2 %. Dans les études de traitement en urgence au sein de services spécialisés, il tombe à 0,9 %. Population, sans traitement urgent 11,0 % Toutes cohortes confondues 5,2 % Filière spécialisée, traitement en urgence 0,9 % 0 % 11 % risque d'AVC dans les 7 jours suivant l'AIT

Source : Giles MF, Rothwell PM, Lancet Neurology 2007 ; 18 cohortes, 10 126 patients (PMID 17993293). Les sous-groupes extrêmes reposent respectivement sur 3 et 4 études.

Un facteur douze sépare les deux extrêmes. Ce n'est pas une différence de gravité entre patients, c'est une différence de système de soins. La conclusion des auteurs est sobre et lourde : le risque le plus bas s'observe là où le traitement est donné en urgence dans un service spécialisé.

Les deux démonstrations qui ont changé les pratiques

Deux études publiées la même année, en 2007, ont transformé une corrélation en démonstration.

EXPRESS a comparé deux périodes consécutives dans la même population d'Oxford. En phase 1, le patient était vu en consultation puis le traitement préventif était initié par le médecin traitant ; en phase 2, l'évaluation et la première ordonnance avaient lieu le jour même en clinique. Le délai médian d'évaluation est passé de 3 jours à moins de 1 jour, et le délai médian avant la première prescription de 20 jours à 1 jour. Le risque de récidive d'AVC à 90 jours est passé de 10,3 % à 2,1 %, soit un rapport de risque ajusté de 0,20 (IC 95 % 0,08 à 0,49 ; p égal à 0,0001)4. Deux points méritent d'être soulignés : les caractéristiques initiales des patients et leur délai de recours aux soins étaient comparables entre les deux phases, et le traitement précoce n'a pas augmenté le risque d'hémorragie intracérébrale ou d'autre saignement.

SOS-TIA, à Paris, a ouvert une consultation accessible 24 heures sur 24 et diffusé son numéro à 15 000 médecins d'Île-de-France. Sur 1 085 patients admis, 74 % sont repartis chez eux le jour même, et le taux d'AVC à 90 jours a été de 1,24 % (IC 95 % 0,72 à 2,12) alors que le taux prédit par les scores ABCD2 était de 5,96 %5. Le délai médian des symptômes y était de 15 minutes.

À retenir

Le risque après un AIT n'est pas une fatalité inscrite dans le patient : c'est une quantité qui se réduit de 80 % quand la prise en charge est immédiate. C'est ce qui donne au retard sa gravité. Le soignant qui diffère de huit jours ne fait pas attendre un diagnostic, il laisse courir un risque qu'il aurait pu diviser par cinq.

Le risque moderne, et le risque qui ne s'éteint pas

Les cohortes contemporaines, prises en charge dans des filières organisées, retrouvent des chiffres nettement plus bas que ceux des années 2000. Le TIAregistry.org donne les estimations de Kaplan-Meier suivantes après un AIT ou un AVC mineur : 1,5 % à 2 jours, 2,1 % à 7 jours, 2,8 % à 30 jours, 3,7 % à 90 jours et 5,1 % à 1 an6.

Le suivi à cinq ans du même registre, portant sur 3 847 patients, apporte l'information la plus utile pour le kinésithérapeute, qui suit ces patients longtemps. Le taux cumulé d'AVC est de 9,5 % à 5 ans (IC 95 % 8,5 à 10,5), et surtout 43,2 % de ces AVC sont survenus entre la deuxième et la cinquième année7. Le taux d'événements cardiovasculaires est de 6,4 % la première année, puis encore 6,4 % sur les quatre suivantes.

Le risque cumulé d'AVC après un AIT pris en charge en filière moderne

Estimations de Kaplan-Meier, registre international TIAregistry.org

Risque cumulé d'AVC de 2 jours à 5 ans après un AIT Le risque cumulé d'AVC est de 1,5 % à 2 jours, 2,1 % à 7 jours, 2,8 % à 30 jours, 3,7 % à 90 jours, 5,1 % à 1 an et 9,5 % à 5 ans. Près de la moitié de la courbe des cinq ans se constitue après la première année. 10 % 5 % 0 % 1,5 % 2,1 % 2,8 % 3,7 % 5,1 % 9,5 % 2 j 7 j 30 j 90 j 1 an 5 ans 43 % des AVC surviennent après 1 an

Sources : Amarenco et al., New England Journal of Medicine 2016 (PMID 27096581) pour les points de 2 jours à 1 an, et 2018 (PMID 29766771) pour le point à 5 ans, n égal à 3 847. L'échelle des abscisses n'est pas linéaire.

Ce résultat a une portée directe sur l'exercice quotidien. Le patient qui a fait un AIT il y a deux ans n'est pas un patient guéri : il reste, pour longtemps, un patient à haut risque vasculaire. Son AIT appartient à son histoire de kinésithérapie, quel que soit le motif pour lequel il consulte aujourd'hui.

Le piège du chiffre récent

Les taux bas du TIAregistry sont parfois cités pour minimiser l'urgence : « le risque n'est que de 2,1 % à 7 jours ». C'est un contresens. Ces chiffres proviennent d'une cohorte dont 78,4 % des patients ont été vus par un spécialiste dans les 24 heures et traités aussitôt. Ils décrivent le risque après une prise en charge exemplaire. Ils ne décrivent pas le risque du patient qu'on renvoie chez lui avec un rendez-vous dans quinze jours.

Comment reconnaître un AIT, et qu'est-ce qui n'en est pas un ?

C'est la partie difficile, et il faut le dire franchement : il n'existe aucun test diagnostique de l'AIT. Le diagnostic repose entièrement sur un récit, souvent rapporté après coup, par un patient qui n'a plus rien. Le taux de faux diagnostics est en conséquence élevé, dans les deux sens.

La signature clinique d'un événement ischémique

Trois caractéristiques, prises ensemble, orientent fortement vers une origine vasculaire.

  • Le déficit est focal. Il correspond à un territoire artériel, donc à une anatomie. Un malaise général, une fatigue diffuse, des fourmillements des quatre membres ne sont pas focaux.
  • L'installation est brutale et le déficit est maximal d'emblée. L'ischémie ne progresse pas de proche en proche : elle frappe un territoire d'un coup. Une marche des symptômes sur plusieurs minutes est plutôt l'argument d'une autre cause.
  • Les symptômes sont négatifs. Ce sont des pertes de fonction : perte de force, perte de sensibilité, perte de la parole, perte de la vue. Les phénomènes positifs (scintillements, fourmillements qui montent, mouvements involontaires) évoquent plutôt une migraine ou une crise épileptique.

Les deux grands territoires

Manifestations cliniques des AIT selon le territoire artériel atteint
TerritoireManifestations typiquesCe que cela signale
Carotidien (antérieur) Hémiparésie ou hémihypoesthésie contro-latérale, aphasie si l'hémisphère dominant est touché, amaurose fugace (perte de vision monoculaire, décrite comme un rideau qui tombe) Fait rechercher en priorité une sténose carotidienne du même côté. L'amaurose fugace signe l'artère ophtalmique, première branche de la carotide interne.
Vertébro-basilaire (postérieur) Ataxie, vertige, diplopie, dysarthrie, dysphagie, troubles visuels bilatéraux, déficit moteur ou sensitif bascule ou bilatéral, drop attack Territoire souvent manqué : les signes ne rentrent pas dans le sigle FAST. Un vertige isolé y est difficile à distinguer d'une atteinte vestibulaire périphérique.

Ce que le sigle FAST attrape, et ce qu'il laisse passer

Le Face Arm Speech Test a été construit pour l'alerte préhospitalière et il fait bien ce travail. Dans l'étude de Harbison, les ambulanciers formés au FAST posaient un diagnostic correct chez 144 des 183 patients avec AVC qui s'étaient présentés à eux, soit 79 %, et ils amenaient nettement plus de patients dans les 3 heures que les médecins généralistes (46 % contre 12 %)12.

Mais le FAST a un angle mort documenté. Aroor et ses collègues ont repris 736 dossiers consécutifs d'AVC ischémiques : 14,1 % ne présentaient aucun symptôme FAST à l'admission. Parmi eux, 42 % avaient un trouble de l'équilibre ou une faiblesse du membre inférieur, 40 % des symptômes visuels, et 70 % l'un ou l'autre. En ajoutant ces deux items, le sigle devenant BE-FAST (Balance, Eyes, Face, Arm, Speech, Time), la proportion d'AVC non identifiés tombe de 14,1 % à 4,4 % (p inférieur à 0,0001)13.

Ce que le sigle laisse passer : de FAST à BE-FAST

Proportion d'AVC ischémiques non identifiés, série consécutive de 736 patients

Proportion d'AVC manqués par FAST et par BE-FAST Avec le sigle FAST, 14,1 % des AVC ischémiques ne présentaient aucun symptôme du sigle à l'admission. En ajoutant l'équilibre et les troubles visuels, soit le sigle BE-FAST, la proportion non identifiée tombe à 4,4 %. FAST Face, Arm, Speech, Time 14,1 % manqués on ajoute équilibre et vision BE-FAST Balance, Eyes, Face, Arm, Speech, Time 4,4 % manqués

Source : Aroor S, Singh R, Goldstein LB, Stroke 2017 (PMID 28082668). Série monocentrique, 736 patients retenus sur 858 dossiers consécutifs.

Pour le kinésithérapeute, la portée est immédiate : un trouble de l'équilibre brutal et un trouble visuel brutal sont des symptômes d'AVC, au même titre qu'une bouche déviée. Ce sont aussi, très exactement, les motifs pour lesquels un patient peut se retrouver adressé en rééducation vestibulaire ou en rééducation de l'équilibre plutôt qu'aux urgences.

Les mimics : ce qui ressemble à un AIT sans en être un

La revue de Nadarajan et collaborateurs, dans Practical Neurology, pose bien le problème : la transience des symptômes rend le diagnostic différentiel plus difficile que celui de l'AVC constitué, et le taux de mimics y est plus élevé et plus varié10. Dans la méta-analyse de Wardlaw, 45 % des patients adressés à un service de prévention de l'AVC étaient des mimics9.

Diagnostic différentiel des déficits neurologiques transitoires
DiagnosticCe qui oriente vers luiCe qui doit faire hésiter
AIT Installation brutale, maximal d'emblée, symptômes négatifs, territoire artériel cohérent, facteurs de risque vasculaire Aucun test ne le confirme en cabinet. Le doute se tranche en filière, pas au fauteuil.
Migraine avec aura Symptômes positifs (scotome scintillant), progression lente sur 5 à 30 minutes, marche des symptômes, céphalée suivante, antécédents identiques L'aura sans céphalée existe, et une première aura après 50 ans doit être explorée comme un AIT.
Crise épileptique focale Phénomènes positifs, clonies, automatismes, altération de la conscience, déficit post-critique de récupération progressive Un déficit post-critique (paralysie de Todd) mime parfaitement un AIT, et une crise peut révéler une lésion vasculaire.
Hypoglycémie Sueurs, tremblement, faim, contexte de diabète traité, régression sous resucrage Elle peut donner un authentique déficit focal. La glycémie capillaire est le premier geste des secours.
Vertige paroxystique positionnel bénin ou névrite vestibulaire Vertige rotatoire déclenché par la position, nystagmus caractéristique, examen neurologique par ailleurs normal Un infarctus cérébelleux se présente parfois comme un vertige isolé. Céphalée, ataxie du tronc et incapacité à tenir debout sans aide sont des signaux d'alerte.
Syncope, lipothymie Perte de connaissance brève, prodromes, pâleur, contexte orthostatique Une syncope isolée n'est pas un AIT. Mais une drop attack du territoire postérieur peut lui ressembler.
Trouble fonctionnel Signes incohérents à l'examen, variabilité, distractibilité C'est un diagnostic d'élimination, jamais un diagnostic de première intention en aigu.

Le piège du diagnostic par exclusion inversée

Le raisonnement dangereux est le suivant : « ce patient n'a pas de facteur de risque vasculaire, il est jeune, c'est donc une migraine ». Le raisonnement correct est l'inverse : la présence de facteurs de risque augmente la probabilité d'AIT, mais leur absence ne l'élimine pas. Les dissections artérielles et les cardiopathies emboligènes frappent des patients jeunes et sans facteur de risque classique. Le tri appartient au médecin, avec imagerie.

Que vaut le score ABCD2, et surtout que ne vaut-il pas ?

C'est probablement le point sur lequel l'écart entre ce qui est enseigné et ce qui est démontré est le plus grand. Le score ABCD2 figure encore dans beaucoup de supports de formation comme l'outil de tri de l'AIT. Les données prospectives, elles, disent qu'il ne trie pas de façon fiable, et surtout qu'il ne voit pas ce qui compte.

Ce que le score dit

Le score a été dérivé et validé par Johnston, Rothwell et leurs collègues en 2007, en unifiant deux scores antérieurs (le score californien et le score ABCD), sur quatre cohortes indépendantes totalisant 2 893 patients2.

Composition du score ABCD2
ItemCritèrePoints
Age60 ans ou plus1
Blood pressurePression artérielle supérieure ou égale à 140/90 mmHg1
Clinical featuresDéficit moteur unilatéral2
Trouble de la parole sans déficit moteur1
Duration60 minutes ou plus2
10 à 59 minutes1
DiabetesDiabète présent1

Dans la publication d'origine, la stratification du risque d'AVC à 2 jours était nette : 8,1 % pour les scores 6 et 7 (21 % des patients), 4,1 % pour les scores 4 et 5 (45 %), et 1,0 % pour les scores 0 à 3 (34 %)2.

Le score ABCD2 tel qu'il a été publié : trois strates de risque à 2 jours

Cohortes de dérivation et de validation, 4 809 patients

Risque d'AVC à 2 jours selon la strate du score ABCD2 Les patients de score 0 à 3, soit 34 % de l'effectif, avaient un risque d'AVC à 2 jours de 1,0 %. Les scores 4 et 5, soit 45 %, un risque de 4,1 %. Les scores 6 et 7, soit 21 %, un risque de 8,1 %. 1,0 % score 0 à 3 34 % des patients 4,1 % score 4 à 5 45 % des patients 8,1 % score 6 à 7 21 % des patients 0 % 8 %

Source : Johnston SC, Rothwell PM, Nguyen-Huynh MN, et al., Lancet 2007 (PMID 17258668). Risque d'AVC dans les 2 jours suivant l'AIT.

Ce que le score ne fait pas

Deux travaux ultérieurs, l'un prospectif et l'autre méta-analytique, ont sérieusement entamé la confiance qu'on pouvait lui accorder.

La validation prospective de Perry a enrôlé 2 056 patients dans huit services d'urgence canadiens, avec un score calculé par le médecin avant toute décision d'orientation. Le taux d'AVC observé était de 1,8 % à 7 jours et 3,2 % à 90 jours. Un score supérieur à 5 avait une sensibilité de 31,6 % (IC 95 % 19,1 à 47,5) pour l'AVC à 7 jours : deux AVC sur trois survenaient chez des patients que ce seuil classait à faible risque. Un score supérieur à 2, seuil recommandé par l'American Heart Association, atteignait bien une sensibilité de 94,7 %, mais avec une spécificité de 12,5 %, c'est-à-dire au prix de classer presque tout le monde à risque. L'aire sous la courbe était de 0,56 quand le score était calculé par le médecin de première ligne. Les auteurs concluent que le score est inexact, quel que soit le seuil retenu8.

La méta-analyse de Wardlaw, sur 29 études et 13 766 patients, ajoute le reproche le plus lourd. Un score supérieur ou égal à 4 est sensible (86,7 %) mais peu spécifique (35,4 %) pour la récidive à 7 jours. Et surtout :

  • 20 % des patients avec un score inférieur à 4 avaient une sténose carotidienne de plus de 50 % ou une fibrillation atriale, c'est-à-dire une cause qui exige une intervention urgente ;
  • 35 à 41 % des mimics avaient un score supérieur ou égal à 4, contre 66 % des vrais AIT : le score ne sépare donc pas non plus les AIT de ce qui n'en est pas ;
  • sur 1 000 patients adressés, 52 % auraient un score supérieur ou égal à 4, ce qui ne réduit pas la charge de la consultation9.

Une analyse du même registre TIAregistry avait déjà montré que des patients avec un ABCD2 inférieur à 4 pouvaient avoir un risque d'AVC à 90 jours comparable à celui des patients avec un score supérieur ou égal à 4, dès lors qu'ils portaient une athérosclérose des grosses artères21.

Ce que le score ABCD2 laisse passer

Trois mesures indépendantes de sa performance réelle

Performance mesurée du score ABCD2 Un score supérieur à 5 a une sensibilité de 31,6 % pour l'AVC à 7 jours dans la validation prospective de Perry. Un score supérieur ou égal à 4 a une spécificité de 35,4 % dans la méta-analyse de Wardlaw. Et 20 % des patients avec un score inférieur à 4 portent une sténose carotidienne de plus de 50 % ou une fibrillation atriale. 31,6 % SENSIBILITÉ, SEUIL > 5 deux AVC à 7 jours sur trois surviennent chez un patient classé à faible risque Perry 2011, n = 2 056 35,4 % SPÉCIFICITÉ, SEUIL ≥ 4 le seuil sensible classe à risque la moitié des patients adressés Wardlaw 2015, n = 13 766 20 % DES SCORES < 4 portent une sténose carotidienne > 50 % ou une fibrillation atriale Wardlaw 2015 Un score bas n'écarte ni la cause, ni le risque, ni l'urgence.

Sources : Perry JJ et al., CMAJ 2011 (PMID 21646462) ; Wardlaw JM et al., Neurology 2015 (PMID 26136519).

Ce qui prédit mieux que le score clinique

L'imagerie fait ce que la clinique ne fait pas. Coutts et ses collègues ont suivi 120 patients avec AIT ou AVC mineur, examinés dans les 12 heures et imagés par IRM dans les 24 heures. Le risque d'AVC à 90 jours, ajusté sur les caractéristiques initiales, était de 4,3 % en l'absence de lésion de diffusion, 10,8 % en présence d'une lésion sans occlusion artérielle, et 32,6 % en présence d'une lésion et d'une occlusion (p égal à 0,02)11. Un facteur sept sépare les extrêmes, sur des patients cliniquement voisins.

C'est cette observation qui a conduit à des scores intégrant l'imagerie, comme l'ABCD2-I, dont l'ajout du cerveau et des carotides améliore l'identification des patients à risque précoce22. La leçon générale ne change pas : ce qui stratifie, c'est l'exploration, et l'exploration se fait en urgence.

À retenir

Le score ABCD2 n'est pas un outil de tri fiable et il n'a jamais été un permis d'attendre. Sa seule utilisation défendable est de renforcer une décision d'urgence quand il est élevé. Il ne peut en aucun cas la relâcher quand il est bas : un score de 2 chez un patient porteur d'une sténose carotidienne serrée décrit un patient à haut risque que le score ne voit pas. Pour le kinésithérapeute, la conséquence est simple : il n'y a pas de score à calculer au cabinet, il y a un médecin à joindre.

Que se passe-t-il en filière, et pourquoi les heures comptent ?

Savoir ce qui attend le patient qu'on adresse n'est pas de la curiosité : c'est ce qui permet d'expliquer au patient pourquoi il ne peut pas attendre lundi, et de le convaincre, ce qui est souvent la partie la plus difficile.

Le bilan, et ce qu'il cherche

L'évaluation d'un AIT vise à répondre à une seule question : quel mécanisme, et donc quel traitement. Elle comporte classiquement l'imagerie cérébrale, l'exploration des artères cervicales et intracrâniennes, la recherche d'un trouble du rythme, et un bilan métabolique. La recommandation américaine de 2021 pour la prévention de l'AVC en détaille l'organisation16.

La recherche de fibrillation atriale mérite une mention à part, parce qu'elle est la cause dont le rendement diagnostique dépend le plus de la durée d'enregistrement, et parce que son traitement diffère radicalement. Un patient étiqueté « AIT cryptogénique » sous antiagrégant peut être un patient en fibrillation atriale paroxystique qui aurait dû être anticoagulé.

Le lieu de cette prise en charge n'est pas indifférent. La revue Cochrane des unités neurovasculaires, qui a réuni 29 essais et 5 902 participants, montre qu'une prise en charge organisée en unité dédiée réduit, par rapport à un service classique, le risque de mauvaise évolution (rapport de cotes 0,77 ; IC 95 % 0,69 à 0,87), de décès (0,76 ; 0,66 à 0,88) et de décès ou dépendance (0,75 ; 0,66 à 0,85), avec un niveau de preuve modéré23. C'est un argument de plus pour que l'orientation se fasse vers la filière neurovasculaire quand elle existe, et non vers un service généraliste.

Deux traitements dont le bénéfice s'épuise avec le temps

La bithérapie antiplaquettaire courte. L'essai POINT a randomisé 4 881 patients avec AVC ischémique mineur ou AIT à haut risque entre clopidogrel plus aspirine et aspirine seule. Les événements ischémiques majeurs sont survenus chez 5,0 % des patients sous bithérapie contre 6,5 % sous aspirine seule (rapport de risque 0,75 ; IC 95 % 0,59 à 0,95 ; p égal à 0,02), la plupart des événements survenant durant la première semaine. Le prix en est une augmentation des hémorragies majeures, 0,9 % contre 0,4 % (rapport de risque 2,32 ; IC 95 % 1,10 à 4,87)15. L'essai CHANCE, mené en Chine sur le même principe, avait ouvert cette voie14. La fenêtre d'efficacité est étroite, ce qui est un argument de plus contre le rendez-vous différé.

L'endartériectomie carotidienne. C'est probablement l'illustration la plus frappante du coût du retard. L'analyse poolée de Rothwell, sur 5 893 patients et 33 000 patient-années de suivi, montre que le bénéfice de la chirurgie dépend non seulement du degré de sténose mais du délai depuis le dernier événement. Pour une sténose de 50 % ou plus, le nombre de patients à opérer pour éviter un AVC homolatéral à 5 ans est de 5 si l'intervention a lieu dans les 2 semaines, et de 125 au-delà de 12 semaines17.

Le coût du retard : nombre de patients à opérer pour éviter un AVC

Endartériectomie pour sténose carotidienne symptomatique de 50 % ou plus, selon le délai depuis le dernier événement

Nombre de sujets à traiter par endartériectomie selon le délai Opérée dans les deux semaines suivant le dernier événement ischémique, l'endartériectomie évite un AVC homolatéral à cinq ans pour cinq patients opérés. Opérée au-delà de douze semaines, il faut opérer cent vingt-cinq patients pour le même bénéfice. 5 PATIENTS À OPÉRER chirurgie dans les 2 semaines 125 PATIENTS À OPÉRER chirurgie après 12 semaines Le même geste, sur la même artère, pour un bénéfice divisé par vingt-cinq.

Source : Rothwell PM, Eliasziw M, Gutnikov SA, et al., Lancet 2004 (PMID 15043958). Analyse poolée de 5 893 patients, critère : AVC homolatéral à 5 ans.

Le bénéfice était par ailleurs plus grand chez les hommes, et chez les patients de 75 ans et plus, ce qui contredit l'intuition qui pousse à récuser les patients âgés.

Le kinésithérapeute voit le patient après : que doit-il faire ?

Voici le cœur du sujet pour notre profession. Le kinésithérapeute n'est pas celui qui pose le diagnostic d'AIT ni celui qui l'explore. Il est très souvent celui qui entend l'histoire en premier, parce qu'il voit le patient longtemps, régulièrement, et dans un cadre où l'on parle. Cette position ne lui donne aucune compétence diagnostique supplémentaire ; elle lui donne une responsabilité d'orientation, et elle seule.

Pourquoi le kinésithérapeute est en première ligne malgré lui

Trois raisons structurelles, qu'il est utile de nommer.

La régression des symptômes désamorce l'alarme. Un patient dont le bras est resté lourd vingt minutes et qui va bien depuis n'a aucune raison spontanée de penser urgence. Il en parle donc à qui il voit, c'est-à-dire souvent à son kinésithérapeute, au détour d'une séance prévue pour autre chose.

Les symptômes de la circulation postérieure ressemblent à des motifs de rééducation. Un trouble de l'équilibre brutal, un vertige, une instabilité à la marche : ce sont des motifs de prescription courants. Le patient peut arriver au cabinet avec une ordonnance de rééducation vestibulaire ou de travail de l'équilibre pour ce qui était un événement ischémique. C'est exactement l'angle mort que BE-FAST a mis en chiffres13.

La fréquence des séances fait du kinésithérapeute un capteur. Voir un patient trois fois par semaine pendant six semaines, c'est trente occasions d'entendre « au fait, l'autre jour... ». Aucun autre soignant n'a cette densité de contact.

Les trois situations, et la conduite à tenir dans chacune

Situation 1 : l'épisode survient pendant la séance

C'est une urgence vitale, traitée comme telle. On n'attend pas de voir si ça passe : c'est précisément la régression qui ferait perdre la fenêtre de traitement si l'épisode était un AVC en train de se constituer.

  1. Appeler le 15 (SAMU) ou le 112 immédiatement, sans attendre la fin des symptômes et sans envoyer le patient aux urgences par ses propres moyens.
  2. Noter l'heure exacte du début des symptômes, ou à défaut la dernière heure à laquelle le patient a été vu normal. C'est l'information qui commande l'éligibilité à la thrombolyse et à la thrombectomie, et c'est celle qui se perd le plus souvent.
  3. Ne rien faire boire ni manger : le trouble de déglutition est fréquent et l'inhalation est une complication grave.
  4. Installer le patient allongé, tête légèrement surélevée, le surveiller sans le laisser seul.
  5. Transmettre au régulateur : heure de début, symptômes constatés (et non seulement rapportés), traitements en cours notamment anticoagulants et antiagrégants, antécédents connus.

Situation 2 : le patient raconte un épisode récent, aujourd'hui résolu

C'est la situation la plus fréquente et la plus piégeuse, parce que tout, dans la scène, invite à la banaliser : le patient va bien, il minimise, il est venu pour son genou.

La conduite est un avis médical le jour même, sans exception liée à l'ancienneté de l'épisode dans les jours écoulés. Concrètement : joindre le médecin traitant pendant la séance, ou orienter vers une consultation d'urgence neurovasculaire si la filière locale en dispose, ou vers les urgences si aucun avis n'est joignable. Ne pas se contenter de conseiller au patient d'en parler « à l'occasion ».

Le raisonnement qui justifie cette fermeté est celui du chapitre 2 : le risque se concentre sur les premiers jours, il se réduit de 80 % quand la prise en charge est immédiate4, et le bénéfice d'une éventuelle chirurgie carotidienne est divisé par vingt-cinq si l'on dépasse trois mois17.

La séance de kinésithérapie prévue n'a pas de raison de se tenir ce jour-là. Non parce qu'elle serait dangereuse en soi, mais parce que le temps de la séance est le temps qu'il faut consacrer à l'orientation.

Situation 3 : le patient a fait un AIT il y a des mois ou des années

Ce patient est en prévention secondaire, et il le restera. Le suivi à cinq ans du TIAregistry rappelle que 43,2 % des AVC survenus dans les cinq ans le sont après la première année7.

Le rôle du kinésithérapeute y est double et modeste : contribuer à l'activité physique régulière, qui fait partie des mesures de prévention secondaire recommandées16, et rester le capteur d'un nouvel épisode. Un antécédent d'AIT est une information de bilan, pas une ligne d'anamnèse décorative.

Drapeaux rouges : interrompre la séance et faire appel au 15

  • Déficit moteur ou sensitif d'un hémicorps d'installation brutale, même déjà régressif.
  • Trouble de la parole apparu brutalement : manque du mot, propos incohérents, articulation empâtée.
  • Asymétrie faciale d'apparition récente.
  • Perte de vision d'un œil décrite comme un rideau, ou amputation brutale du champ visuel, ou vision double.
  • Trouble de l'équilibre ou instabilité brutale avec impossibilité de tenir debout sans aide, a fortiori avec céphalée : penser à l'infarctus cérébelleux, que le sigle FAST ne voit pas.
  • Céphalée en coup de tonnerre, d'emblée maximale, avec ou sans signe neurologique.
  • Cervicalgie ou céphalée récente chez un sujet jeune, surtout après un traumatisme cervical même mineur, avec signes neurologiques ou un syndrome de Claude Bernard-Horner : évoquer une dissection artérielle.

Dans tous ces cas, l'heure de début des symptômes est l'information la plus précieuse à transmettre.

Les quatre phrases qui font perdre du temps

  • « Ça a passé, c'est bon signe. » C'est le contraire : la régression définit l'AIT, et l'AIT est un avertissement.
  • « On en reparle à la prochaine séance. » La prochaine séance est dans trois jours, la moitié du risque est déjà derrière.
  • « Il faudra en parler à votre médecin. » Une consigne déléguée au patient n'est pas une orientation. On joint le médecin, ou on adresse.
  • « Ce n'est sûrement rien, vous n'avez aucun facteur de risque. » L'absence de facteur de risque n'élimine rien, et les causes du sujet jeune existent.

Que peut la kinésithérapie en prévention secondaire ?

Il faut ici distinguer nettement deux choses : ce que l'activité physique apporte comme facteur de risque modifiable, qui est solidement établi à l'échelle des populations, et ce qu'un programme de réadaptation supervisé apporte après un AIT, qui l'est beaucoup moins. Confondre les deux serait vendre une certitude qui n'existe pas.

Le cadre : dix facteurs de risque expliquent l'essentiel

L'étude INTERSTROKE, sur 32 pays, établit que dix facteurs de risque potentiellement modifiables sont collectivement associés à environ 90 % du risque attribuable de l'AVC, dans chaque grande région du monde, chez les hommes comme chez les femmes et à tous les âges. L'hypertension y est plus fortement associée à l'hémorragie intracérébrale, tandis que le tabagisme actif, le diabète, les apolipoprotéines et les causes cardiaques le sont davantage à l'AVC ischémique19.

L'activité physique fait partie de ces facteurs, et elle est le seul sur lequel le kinésithérapeute agit directement dans son exercice. C'est le fondement rationnel de son implication, et il est solide.

Ce qu'un essai récent a mesuré, et ce qu'il n'a pas trouvé

L'honnêteté impose de rapporter ce qui suit. Walton et collaborateurs ont publié en 2026 dans Clinical Rehabilitation un essai contrôlé randomisé de réadaptation cardiovasculaire après AIT ou AVC mineur : 140 participants, âge médian 73 ans, randomisés entre un programme hebdomadaire de six semaines et les soins habituels, avec évaluation à 6 semaines et 6 mois.

Le résultat principal est négatif. Aucune différence entre groupes sur la distance au test de marche de six minutes en analyse ajustée. Les seules différences significatives portaient sur une dimension de qualité de vie : le score de coping de l'AQoL-6D à 6 semaines, en faveur de la réadaptation (bêta 3,6 ; IC 95 % 0,07 à 7,2). Aucun autre critère ne différait. En sous-groupe, les participants proprement AIT montraient un gain de marche non significatif (d de Cohen 0,40). Les auteurs concluent que la réadaptation cardiovasculaire n'a pas été plus efficace que les soins habituels pour améliorer la capacité d'exercice18.

Ce que ce résultat négatif veut dire, et ce qu'il ne veut pas dire

Il ne dit pas que l'activité physique est inutile après un AIT : le raisonnement de prévention secondaire tient sur un tout autre corpus de preuves, épidémiologique et interventionnel19. Il dit qu'un programme supervisé de six séances hebdomadaires, chez des patients d'âge médian 73 ans le plus souvent peu limités, n'a pas fait mieux que les soins courants sur la capacité de marche. Autrement dit : la dose était sans doute trop faible, le critère mal choisi pour une population peu déficitaire, ou les deux. Promettre au patient un gain fonctionnel mesurable à l'issue de six séances n'est pas soutenu par cet essai.

Ce qui reste défendable en pratique

Contrôle des facteurs de risque, activité physique régulière comme composante Bien établi à l'échelle du risque vasculaire global : dix facteurs modifiables portent environ 90 % du risque attribuable d'AVC19, et l'activité physique figure parmi les mesures de prévention secondaire recommandées16. C'est un objectif de santé, pas une promesse de performance.
Réadaptation cardiovasculaire supervisée après AIT, pour améliorer la capacité de marche Non démontré. Le seul essai randomisé récent, sur 140 patients, est négatif sur son critère principal18. Un signal isolé sur une dimension de qualité de vie ne suffit pas à fonder une indication.
Rééducation de l'équilibre pour un vertige ou une instabilité non explorés À proscrire tant que l'origine n'est pas établie. Ce n'est pas une question de niveau de preuve mais de sécurité : traiter comme vestibulaire périphérique un symptôme d'ischémie du territoire postérieur revient à occuper la fenêtre thérapeutique13.

Que nous apprennent des cas cliniques réels ?

Les quatre cas qui suivent sont publiés, et chacun porte son identifiant PubMed. Aucun n'a été inventé pour les besoins de la démonstration : c'est une exigence de ce site, parce qu'un cas construit sur mesure prouve exactement ce qu'on a voulu lui faire prouver.

Huit AIT en vingt-quatre heures, et une récupération complète à chaque fois

Le cas. Payus et collaborateurs rapportent un homme d'âge moyen, sans antécédent connu, qui présente huit épisodes d'accident ischémique transitoire en vingt-quatre heures, avec récupération complète après chacun. Le tableau est celui d'un syndrome de menace capsulaire (capsular warning syndrome) : des déficits moteurs ou sensitifs récurrents qui épargnent typiquement les fonctions corticales. Il n'a pas été thrombolysé, se présentant hors de la fenêtre de 4 h 30, et a reçu une bithérapie antiplaquettaire pendant 21 jours24.

Ce qu'il enseigne. C'est la démonstration clinique du fil de cet article : la récupération complète ne rassure pas, elle recommence. Huit fois. Les auteurs soulignent que ce syndrome comporte un risque significatif d'évoluer vers un infarctus massif et un handicap permanent, ce qui rend sa reconnaissance précoce déterminante. Un patient qui raconte « ça m'est déjà arrivé deux ou trois fois cette semaine » décrit une urgence, pas une habitude.

Quelques secondes de vision grise, et une sténose carotidienne à plus de 90 %

Le cas. Amatya et Mukherjee rapportent un ophtalmologiste de 65 ans qui présente un épisode bref de perte de vision monoculaire gauche, qu'il décrit comme un gray-out de quelques secondes. Se servant de sa propre compétence, il enregistre le flux de son artère ophtalmique et capture la migration d'un embole. L'épisode se résout spontanément. L'échographie-doppler retrouve une sténose serrée de la carotide interne gauche proximale, avec une vitesse systolique maximale de 421 cm/s et une vitesse télédiastolique de 188 cm/s, soit plus de 90 % de sténose ; l'angioscanner confirme une plaque ulcérée. Une endartériectomie semi-urgente est réalisée25.

Ce qu'il enseigne. Deux choses, et elles vont contre l'intuition. D'abord, la durée ne dit rien de la gravité : quelques secondes de vision trouble révèlent ici une lésion qui menaçait le cerveau. Ensuite, l'amaurose fugace est un symptôme carotidien, pas un symptôme ophtalmologique : le patient qui la décrit comme « un voile qui est tombé une seconde » doit être exploré, pas rassuré.

Un déficit transitoire après un choc au cou, chez un homme de 31 ans

Le cas. Anyama et collaborateurs rapportent un homme de 31 ans qui se présente avec un déficit de l'hémicorps gauche compatible avec un accident ischémique transitoire et une commotion, survenu dans les 24 heures suivant un traumatisme fermé du cou reçu au basket (un coup de genou). Le scanner cérébral initial est normal, et l'angioscanner des vaisseaux du cou ne montre initialement ni obstruction, ni dissection, ni sténose. Les auteurs rappellent que tout symptôme ou déficit neurologique après un traumatisme cervical fermé impose d'évoquer une lésion cérébrovasculaire traumatique, difficile à identifier même en imagerie26.

Ce qu'il enseigne. C'est le cas qui concerne le plus directement un cabinet de kinésithérapie du sport. Un patient jeune, sportif, sans facteur de risque vasculaire, avec une cervicalgie post-traumatique : le motif de consultation ressemble à une entorse cervicale banale. Et une première imagerie normale n'élimine pas la lésion artérielle.

Quand l'AIT n'en est pas un

Le cas. Luna-Alcalá et collaborateurs rapportent une femme de 68 ans, sans antécédent, qui présente un épisode transitoire de déficit moteur droit et de dysarthrie. Le diagnostic vasculaire est présumé. Huit jours plus tard, elle revient avec une paralysie faciale centrale droite et une aphasie de conduction, qui évoluent rapidement vers une aphasie globale, puis de la fièvre et des crises convulsives. Le diagnostic final est une encéphalite auto-immune à anticorps anti-GAD65, compliquée d'un état de mal épileptique super-réfractaire27.

Ce qu'il enseigne. Le contrepoint honnête des trois précédents. Un déficit focal transitoire n'est pas toujours vasculaire, et Simonsen a montré de la même façon qu'un microsaignement hypertensif peut mimer un AIT, rappelant que la cause d'un AIT n'est pas toujours ischémique28. Cela ne change rien à la conduite du kinésithérapeute : trancher entre AIT et mimic exige une imagerie, donc un avis médical urgent. Cela change ce qu'il dit au patient, qui n'est pas « vous avez fait un AIT » mais « ce que vous décrivez doit être exploré aujourd'hui ».

Comment appliquer concrètement en cabinet ?

Conduite du kinésithérapeute devant un déficit neurologique transitoire

Arbre de décision, du cabinet vers la filière

Arbre de décision devant un déficit neurologique transitoire au cabinet Devant un déficit neurologique focal d'installation brutale, on distingue deux cas. Si les symptômes sont présents pendant la séance, on appelle le 15 immédiatement, on note l'heure de début, on ne donne rien par la bouche. Si l'épisode est résolu, quelle que soit son ancienneté, on obtient un avis médical le jour même : médecin traitant joint pendant la séance, ou consultation neurovasculaire, ou urgences. Dans les deux cas, on ne calcule pas de score et on ne réalise pas la séance prévue. Si l'épisode est ancien de plusieurs mois et déjà exploré, le patient relève de la prévention secondaire. Déficit neurologique focal, d'installation brutale Symptômes PRÉSENTS pendant la séance Épisode RÉSOLU, raconté après coup Appeler le 15 ou le 112 Noter l'heure de début exacte Rien par la bouche Allonger, surveiller, ne pas laisser seul Ne pas attendre la régression Avis médical LE JOUR MÊME Joindre le médecin pendant la séance ou consultation neurovasculaire ou urgences si rien n'est joignable L'ancienneté de quelques jours ne change rien Dans les deux cas : pas de score à calculer, pas de séance ce jour-là le temps de la séance est le temps de l'orientation Épisode ancien de plusieurs mois et déjà exploré prévention secondaire, et vigilance maintenue : 43 % des AVC à 5 ans surviennent après la 1re année

Construit à partir de : Easton et al., Stroke 2009 (PMID 19423857) ; Rothwell et al., Lancet 2007 (PMID 17928046) ; Wardlaw et al., Neurology 2015 (PMID 26136519) ; Amarenco et al., NEJM 2018 (PMID 29766771).

Ce qu'il faut dire au patient, et comment

Convaincre est la vraie difficulté. Le patient va bien, il a des choses à faire, et l'idée d'aller aux urgences pour un symptôme disparu lui paraît disproportionnée. Trois formulations fonctionnent mieux que l'injonction.

  • « Ce qui vous est arrivé n'est pas la maladie, c'est l'avertissement. » Le patient comprend l'idée d'alarme incendie mieux que celle de risque probabiliste.
  • « Le fait que ça soit passé tout seul ne veut pas dire que c'est réparé. Chez une partie des patients, l'examen retrouve une lésion. » C'est vrai et sourcé : entre 17 % et 33,4 % selon les cohortes56.
  • « Si on trouve la cause aujourd'hui, on divise le risque par cinq. Dans quinze jours, ce ne sera plus vrai. » C'est la traduction fidèle d'EXPRESS et de l'analyse de Rothwell sur le délai chirurgical417.

Les erreurs fréquentes

Erreurs fréquentes et conduite correcte devant un déficit transitoire
ErreurPourquoi c'est une erreurCe qu'il faut faire
Calculer un ABCD2 et se rassurer d'un score bas Le score est inexact à tous les seuils, et 20 % des scores bas portent une sténose serrée ou une fibrillation atriale Orienter sans calculer. Le tri appartient à la filière, avec imagerie.
Envoyer le patient aux urgences par ses propres moyens pendant un déficit en cours Perte de temps, risque d'aggravation en trajet, et le régulateur oriente vers l'unité neurovasculaire adaptée Appeler le 15, qui décide du vecteur et de la destination.
Faire boire un patient qui présente un déficit Le trouble de déglutition est fréquent en phase aiguë et l'inhalation est grave Rien par la bouche jusqu'à évaluation.
Traiter comme vestibulaire un vertige brutal non exploré L'ischémie du territoire postérieur se présente ainsi, et c'est l'angle mort documenté du sigle FAST Vérifier auprès du prescripteur que l'épisode a été exploré avant de commencer.
Considérer qu'un AIT ancien est un événement clos 43,2 % des AVC des cinq ans surviennent après la première année Inscrire l'antécédent au bilan et rester attentif à un nouvel épisode.
Promettre un gain fonctionnel à un programme d'exercice de six semaines Le seul essai randomisé récent est négatif sur son critère principal Positionner l'activité physique comme mesure de risque vasculaire, pas comme performance.

À retenir

Tout le rôle du kinésithérapeute devant un AIT tient dans une inversion à opérer sur soi-même : le symptôme qui a disparu est plus inquiétant que le symptôme qui persiste, parce qu'il ne déclenche aucune alarme spontanée chez personne. Le kinésithérapeute n'a pas à trancher entre AIT et mimic ; il a à faire en sorte que quelqu'un le fasse aujourd'hui.

Questions fréquentes

Un AIT, c'est un petit AVC ?

Non, et la nuance a des conséquences pratiques. Un AVC constitué laisse une lésion ; l'AIT est défini par l'absence de lésion à l'imagerie, la clinique étant régressive dans les deux cas1. Mais l'AIT partage le même mécanisme, les mêmes causes et le même traitement préventif. Le distinguer sert à la description, pas à hiérarchiser l'urgence.

Combien de temps durent les symptômes d'un AIT ?

Beaucoup moins longtemps que le seuil historique de 24 heures ne le laisse croire. Dans SOS-TIA, la durée médiane des symptômes était de 15 minutes (écart interquartile 5 à 75 minutes)5. Un épisode de dix minutes est parfaitement compatible avec un AIT, et sa brièveté n'a aucune valeur rassurante.

Si les symptômes sont passés, faut-il vraiment appeler le 15 ?

Si l'épisode se produit devant vous, oui, sans attendre de savoir s'il régressera. Si l'épisode est terminé depuis plusieurs heures ou plusieurs jours, l'appel au 15 n'est pas toujours la voie la plus efficace : l'objectif est un avis médical le jour même, qui peut passer par le médecin traitant joint immédiatement ou par une consultation neurovasculaire rapide là où elle existe. Ce qui n'est pas acceptable, c'est le report à une date ultérieure.

Peut-on faire un AIT à 35 ans ?

Oui. Les mécanismes diffèrent : dissection artérielle cervicale, cardiopathie emboligène, foramen ovale perméable, thrombophilie. L'absence de facteur de risque vasculaire classique n'élimine rien, et un déficit focal brutal chez un sujet jeune, surtout avec cervicalgie ou céphalée récente, doit faire évoquer une dissection.

Le patient a un score ABCD2 de 2. Est-ce rassurant ?

Non. C'est le message le mieux documenté de ce dossier. Un score inférieur à 4 s'accompagne dans 20 % des cas d'une sténose carotidienne de plus de 50 % ou d'une fibrillation atriale, c'est-à-dire d'une cause qui exige un traitement urgent9, et la validation prospective conclut à l'inexactitude du score quel que soit le seuil8.

Faut-il arrêter la kinésithérapie chez un patient qui a fait un AIT ?

Non, une fois le bilan fait et le traitement institué. Ce patient relève au contraire de l'activité physique régulière, qui fait partie des mesures de prévention secondaire16. Ce qui doit s'arrêter, c'est la séance du jour où l'épisode est raconté et non exploré.

Quelle est l'information la plus utile à transmettre au 15 ?

L'heure précise de début des symptômes, ou à défaut l'heure à laquelle le patient a été vu normal pour la dernière fois. C'est elle qui commande les décisions de reperfusion. Viennent ensuite les symptômes constatés, les traitements en cours (anticoagulants au premier chef) et les antécédents.

Et si je me trompe et que c'était une migraine ?

Ce n'est pas une erreur, c'est le fonctionnement normal du tri. Dans la méta-analyse de Wardlaw, 45 % des patients adressés à un service spécialisé étaient des mimics9. Un système qui n'adresse aucun mimic est un système qui manque des AIT. L'asymétrie des conséquences tranche : un adressage inutile coûte une consultation, un AIT manqué peut coûter une hémiplégie.

Pour aller plus loin sur le site

Cet article traite de l'événement transitoire et de son urgence. Pour l'AVC constitué, le site propose deux entrées complémentaires : l'accident vasculaire cérébral côté maladie, qui détaille reconnaissance, thrombolyse, thrombectomie et prévention secondaire, et la rééducation après un AVC, qui traite de la trajectoire de récupération sur des mois. Sur les diagnostics différentiels rencontrés au cabinet, voir l'ataxie cérébelleuse pour l'installation rapide d'un syndrome cérébelleux, la névrite vestibulaire et le vertige positionnel paroxystique bénin pour le vertige aigu, et l'hydrocéphalie à pression normale pour les troubles de la marche du sujet âgé.

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