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Troubles neurocognitifs majeurs : DFT, Alzheimer et maladie à corps de Lewy

Trois maladies distinctes, un même métier. Devant un patient qui a un trouble neurocognitif majeur, le kinésithérapeute fait toujours les mêmes quatre choses : adapter sa consigne à une mémoire qui ne retient plus, prévenir des chutes huit fois plus fréquentes qu'à âge égal, tenir l'autonomie le plus longtemps possible, et travailler avec l'aidant plutôt qu'à côté de lui. Ce qui change d'une étiologie à l'autre, c'est la manière. Cette synthèse pose d'abord ce tronc commun et son niveau de preuve exact, essais négatifs compris, puis ce que la dégénérescence lobaire fronto-temporale, la maladie d'Alzheimer et la maladie à corps de Lewy imposent chacune de faire autrement. Une seule de ces trois maladies fait courir un risque vital immédiat sur une prescription banale : elle a droit à son propre encadré.

En bref

  • Le mot « démence » a disparu des classifications : le DSM-5-TR parle de trouble neurocognitif majeur, décliné par étiologie.14 La Haute Autorité de Santé le dit sans détour : les « maladies apparentées » à l'Alzheimer ont des signes d'appel et une prise en charge qui « diffèrent sensiblement » de la sienne.12
  • Les personnes atteintes chutent près de huit fois plus que des sujets du même âge : 9 118 chutes pour 1 000 personnes-années contre 1 023 chez les témoins.3
  • Dans cette même cohorte, l'activité physique est le seul facteur protecteur mesuré, et il est modifiable : HR 0,827 par point d'échelle d'activité.3
  • L'exercice supervisé améliore ce qu'un kinésithérapeute mesure : équilibre, force, vitesse, endurance, avec un niveau de preuve fort.4 Il ne ralentit pas le déclin cognitif : le plus grand essai conduit sur la question conclut à une différence de 1,4 point d'ADAS-Cog en défaveur du groupe exercice.6
  • Dans la dégénérescence lobaire fronto-temporale, le trouble du comportement et l'apathie sont au premier plan et la mémoire épisodique reste longtemps préservée. Elle pèse bien plus lourd avant 65 ans : 10,2 % des cas dans les études restreintes aux moins de 65 ans, contre 2,7 % toutes classes d'âge confondues.18
  • Dans la maladie à corps de Lewy, l'hypersensibilité aux neuroleptiques est une urgence : 54 % de réactions sévères et une surmortalité à un an, hazard ratio 2,70.30 Un patient parkinsonien, halluciné, fluctuant, chez qui un antipsychotique vient d'être introduit, c'est un appel au prescripteur le jour même.
  • La moitié des patients à corps de Lewy ont une hypotension orthostatique : 50,8 % sur 662 patients, odds ratio 7,71.33 Le brassard fait partie du bilan, pas de la curiosité.

Trois chiffres qui commandent la conduite

Le risque de chute, la fréquence de l'hypotension orthostatique dans la maladie à corps de Lewy, et la proportion de réactions sévères aux neuroleptiques dans cette même maladie.

Trois chiffres clés : un risque de chute multiplié par 7,58, une hypotension orthostatique chez 50,8 % des patients à corps de Lewy, et 54 % de réactions sévères aux neuroleptiques dans cette maladie 7,58 fois plus de chutes qu'à âge égal sans trouble neurocognitif (IC 3,11 à 18,5) Allan 2009, 179 sujets suivis 12 mois 50,8 % d'hypotension orthostatique dans la maladie à corps de Lewy (OR 7,71 contre témoins) Isik 2023, méta-analyse, 662 patients 54 % de réactions SÉVÈRES aux neuroleptiques, avec une surmortalité à un an (HR 2,70) McKeith 1992, 20 cas autopsiés

Sources : Allan LM, et al. PLoS One 2009;4(5):e5521 (PMID 19436724) ; Isik AT, et al. Clin Auton Res 2023;33(2):133-141 (PMID 36862320) ; McKeith I, et al. BMJ 1992;305(6855):673-8 (PMID 1356550).

Que recouvre exactement un trouble neurocognitif majeur ?

Le vocabulaire a changé, et ce n'est pas cosmétique : il a déplacé la question du « combien de mémoire perdue » vers le « quelle maladie, et donc quelle conduite ». C'est exactement la question que se pose un kinésithérapeute devant sa première séance.

Le DSM-5, puis sa révision de 2022, ont retiré le mot « démence » au profit de trouble neurocognitif majeur, défini par un déclin cognitif significatif dans au moins un domaine, suffisant pour compromettre l'autonomie dans les actes de la vie quotidienne.14 Le diagnostic se décline ensuite par étiologie : trouble neurocognitif majeur dû à la maladie d'Alzheimer, à une dégénérescence lobaire fronto-temporale, avec corps de Lewy, d'origine vasculaire, et ainsi de suite. C'est cette seconde partie qui intéresse la séance.

La Haute Autorité de Santé, dans son guide du parcours de soins de mai 2018, énonce ce que la pratique confirme tous les jours : « même si la maladie à corps de Lewy ou les troubles neurocognitifs vasculaires ou frontotemporaux sont désignés comme "maladies apparentées", les signes d'appel et leur prise en charge diffèrent sensiblement de ceux de la maladie d'Alzheimer ».12 Un patient qui a un trouble neurocognitif n'est donc pas un patient interchangeable avec un autre.

Le poids du problème, en ordres de grandeur

Le Global Burden of Disease estimait 57,4 millions de personnes atteintes dans le monde en 2019 (intervalle d'incertitude 50,4 à 65,1), et projette 152,8 millions en 2050 (130,8 à 175,9). La prévalence standardisée sur l'âge, elle, reste stable : la croissance vient du vieillissement et de la démographie, pas d'une épidémie. En Europe de l'Ouest, la hausse projetée du nombre de cas est de 74 % (58 à 90). Les femmes sont 1,69 fois plus nombreuses que les hommes à être atteintes.1

En France, Santé publique France retient environ 1 200 000 personnes concernées en 2014, dont près de 24 000 avant 65 ans, avec une fréquence environ deux fois plus élevée chez la femme.13 Ces 24 000 cas jeunes sont l'angle mort du raisonnement clinique : c'est là que la dégénérescence fronto-temporale se cache, et c'est là qu'on l'appelle d'abord dépression ou burn-out.

Quatre repères d'épidémiologie

Ce qu'il faut avoir en tête avant de raisonner sur un patient donné.

Quatre statistiques : 57,4 millions de cas en 2019 dans le monde, 1,2 million en France en 2014, plus de la moitié des patients déments ont plusieurs pathologies cérébrales, et la maladie à corps de Lewy représente 4,2 % des démences en population 57,4 M de personnes atteintes dans le monde en 2019, projetées à 152,8 M en 2050 1,2 M de personnes en France en 2014, dont environ 24 000 avant l'âge de 65 ans > 50 % des patients déments ont PLUSIEURS pathologies cérébrales à l'autopsie, pas une seule 4,2 % des démences sont à corps de Lewy en population, 7,5 % en soins secondaires

Sources : GBD 2019 Dementia Forecasting Collaborators. Lancet Public Health 2022;7(2):e105-e125 (PMID 34998485) ; Santé publique France, données 2014 ; Schneider JA, et al. Neurology 2007;69(24):2197-204 (PMID 17568013) ; Vann Jones SA, O'Brien JT. Psychol Med 2014;44(4):673-83 (PMID 23521899).

Une réserve qui vaut pour tout ce qui suit : les pathologies pures sont rares

La série d'autopsies du Rush Memory and Aging Project, 141 cerveaux, donne le résultat le plus utile de tout ce chapitre. Chez les patients déments, 30 % seulement avaient une maladie d'Alzheimer pure ; 38 % associaient Alzheimer et infarctus cérébraux, 12 % Alzheimer et pathologie à corps de Lewy. Au total, plus de la moitié des déments portaient plusieurs diagnostics neuropathologiques, contre moins de 20 % chez les non-déments, et la présence de plusieurs pathologies multipliait par 2,8 la probabilité d'être dément (IC 1,2 à 6,7).2

Conséquence pratique : un patient étiqueté « Alzheimer » qui présente des fluctuations marquées, des hallucinations visuelles ou une rigidité n'est pas forcément mal étiqueté, il est peut-être les deux. Le raisonnement par entité, celui qui structure cet article, est un outil de conduite, pas une promesse de pureté nosologique.

À retenir

  • Trouble neurocognitif majeur est le terme du DSM-5-TR ; il se décline par étiologie, et c'est l'étiologie qui commande la conduite.14
  • 1,2 million de personnes en France, dont environ 24 000 avant 65 ans : la population jeune existe, et c'est chez elle qu'on trouve les fronto-temporales.13
  • Plus d'un patient dément sur deux a plusieurs pathologies cérébrales : les tableaux mixtes sont la règle, pas l'exception.2
  • La HAS écrit noir sur blanc que les « maladies apparentées » diffèrent sensiblement de l'Alzheimer dans leurs signes d'appel comme dans leur prise en charge.12

Que fait le kinésithérapeute quelle que soit l'étiologie ?

Avant de séparer les trois maladies, il faut poser ce qui ne se sépare pas. Quatre objectifs tiennent, du diagnostic jusqu'à la fin : ils ne dépendent ni de la protéine en cause ni du lobe atteint.

Un patient qui a un trouble neurocognitif majeur ne vient jamais en rééducation pour sa mémoire. Il vient parce qu'il chute, parce qu'il ne se relève plus de son fauteuil, parce que sa femme n'arrive plus à le faire marcher jusqu'à la voiture. La demande est motrice et fonctionnelle. Ce que la maladie change, c'est le canal par lequel on peut agir dessus.

Premier objectif : faire passer la consigne

C'est le préalable de tout le reste, et c'est le seul point où la kinésithérapie du trouble neurocognitif est réellement une discipline à part. Un exercice que le patient ne comprend pas, n'encode pas ou n'accepte pas n'a aucun effet, quelle que soit sa pertinence biomécanique. Le chapitre consacré à l'adaptation de la consigne détaille les mécanismes exploitables, mémoire procédurale en tête.

Deuxième objectif : prévenir les chutes

C'est le risque dominant, et il est massif. La seule étude prospective ayant suivi pendant douze mois des patients déments répartis par étiologie, avec un groupe témoin apparié sur l'âge, mesure 9 118 chutes pour 1 000 personnes-années contre 1 023 chez les témoins, soit un rapport de densité d'incidence de 7,58 (IC 3,11 à 18,5).3 Le chapitre sur les chutes détaille les prédicteurs, dont trois sont modifiables par une action de soin.

Troisième objectif : tenir l'autonomie fonctionnelle

L'enjeu n'est pas de faire progresser, il est de faire décliner moins vite. C'est une différence de nature avec la rééducation d'une entorse, et elle doit être dite au patient comme à l'aidant : le succès ressemble à une stabilité. L'essai finlandais FINALEX, 210 patients Alzheimer vivant à domicile avec leur conjoint aidant, est la meilleure illustration disponible : tous les groupes ont décliné en un an, mais la perte au Functional Independence Measure était de 7,1 points avec un programme d'exercice individuel à domicile, 10,3 avec un programme en groupe, et 14,4 sans programme.8 On ne remonte pas la pente, on la rend deux fois moins raide.

Quatrième objectif : travailler avec l'aidant, pas à côté

L'aidant est le seul intervenant présent les 165 heures de la semaine où le kinésithérapeute ne l'est pas. Dans FINALEX, le bras le plus efficace était celui du domicile, avec le conjoint dans la pièce.8 La revue Cochrane a par ailleurs identifié, dans un essai isolé de 40 dyades, une baisse du fardeau de l'aidant lorsqu'il supervise lui-même le programme (différence moyenne 15,30 points, IC 5,87 à 24,73) : donnée fragile, un seul essai, mais qui va dans le sens de tout le reste.5

La question n'est pas de savoir si le patient se souviendra de la séance. Il ne s'en souviendra pas. La question est de savoir si son corps, lui, a gardé quelque chose, et si la personne qui vit avec lui sait quoi en faire demain matin.

Que change réellement l'exercice, et que ne change-t-il pas ?

C'est le chapitre le plus important de cet article, et le plus inconfortable. La littérature est claire sur deux points opposés : l'exercice fait très bien ce que fait l'exercice, et il ne fait pas ce qu'on aimerait qu'il fasse.

Ce qui est établi avec un niveau de preuve fort

La revue systématique la plus utile au kinésithérapeute est celle du Journal of Physiotherapy : 43 essais contrôlés randomisés, 3 988 participants avec trouble cognitif léger ou trouble neurocognitif majeur, effets gradés selon GRADE. Avec un niveau de preuve fort, l'exercice supervisé améliore :4

  • le lever de chaise en 30 secondes, de 2,1 répétitions (IC 0,3 à 3,9) ;
  • la longueur de pas, de 5 cm (IC 2 à 8) ;
  • l'échelle d'équilibre de Berg, de 3,6 points (IC 0,3 à 7,0) ;
  • le functional reach, de 3,9 cm (IC 2,2 à 5,5) ;
  • le Timed Up and Go, de 1 seconde (IC 0 à 2) ;
  • la vitesse de marche, de 0,13 m/s (IC 0,03 à 0,24) ;
  • le test de marche de 6 minutes, de 50 mètres (IC 18 à 81).

La dose associée à ces résultats est précise et reproductible en cabinet : environ 60 minutes, 2 à 3 jours par semaine, en supervisé. Et un détail qui change la sélection des patients : c'est le niveau moteur bas au départ, et non le niveau cognitif, qui prédit la meilleure réponse à l'entraînement.4 Autrement dit, un patient très diminué physiquement n'est pas un mauvais candidat, c'est le meilleur.

Sur le paramètre le plus spécifiquement kinésithérapique, la marche, un essai randomisé en double aveugle apporte la démonstration la plus nette. Soixante et un patients de 81,9 ans en moyenne, trouble neurocognitif léger à modéré, trois mois de renforcement progressif et d'entraînement fonctionnel deux fois deux heures par semaine, contre un programme moteur placebo de faible intensité : vitesse (p < 0,001), cadence (p = 0,002), longueur de pas (p = 0,008), durée du cycle (p = 0,001) et durée du double appui (p = 0,001) améliorées, avec des tailles d'effet grandes, d de Cohen de 0,80 à 1,27. L'observance a atteint 91,9 %.9

Deux paramètres, en revanche, n'ont pas bougé dans cet essai : la largeur de pas et la variabilité temporelle du pas. Or c'est précisément la variabilité qui est le marqueur de risque de chute le mieux établi. Le renforcement change la marche ; il ne change pas encore sa régularité.

Ce qui est établi comme n'étant pas vrai

L'idée que l'exercice ralentisse le déclin cognitif est séduisante, très répandue, et démentie par le plus grand essai qui l'ait testée. L'essai DAPA a randomisé 494 patients avec trouble neurocognitif léger à modéré, 2 pour 1, entre quatre mois d'entraînement aérobie et de renforcement à intensité modérée à élevée et les soins usuels. À douze mois, la différence ajustée sur l'ADAS-Cog était de 1,4 point en défaveur du groupe exercice (IC 0,2 à 2,6, p = 0,03), c'est-à-dire une cognition légèrement moins bonne chez ceux qui s'étaient entraînés. Les auteurs soulignent eux-mêmes que l'écart est petit et de pertinence clinique incertaine. La capacité physique, elle, s'était bien améliorée : 18,1 mètres de plus au test de 6 minutes à six semaines (IC 11,6 à 24,6). L'observance était bonne, avec 214 des 329 patients à plus de trois quarts des séances : ce n'est pas un essai raté faute de participation.6

La revue Cochrane, 17 essais et 1 067 participants, va dans le même sens sur la cognition : différence moyenne standardisée de 0,43 (IC 0,05 en défaveur à 0,92 en faveur), hétérogénéité massive à 80 %, qualité de preuve jugée très basse. Elle retrouve un signal sur les activités de la vie quotidienne, différence moyenne standardisée de 0,68 (IC 0,08 à 1,27), mais avec la même hétérogénéité et la même qualité très basse. Aucun effet sur les symptômes neuropsychiatriques ni sur la dépression.5

Enfin, l'essai britannique PrAISED, publié en 2023, est le plus dur à encaisser parce qu'il testait exactement ce que cet article recommande. Trois cent soixante-cinq personnes avec trouble neurocognitif débutant ou trouble cognitif léger, un programme de rééducation à domicile spécifiquement conçu pour la démence, portant sur la force, l'équilibre, l'activité physique et les actes de la vie quotidienne, jusqu'à 50 séances sur douze mois, avec une moyenne déclarée de 121 minutes d'exercice par semaine. Résultat : aucune différence sur l'échelle d'incapacité pour la démence (différence ajustée 1,3 point, IC 5,2 en défaveur à 2,6 en faveur ; d de Cohen 0,06), et une réduction des chutes non significative, 79 chutes contre 200 dans le groupe témoin, mais un rapport d'incidence ajusté de 0,78 avec un intervalle de confiance de 0,5 à 1,3 (p = 0,3).7

Comment lire un essai négatif sans jeter la rééducation

PrAISED et DAPA ne disent pas que la kinésithérapie est inutile dans le trouble neurocognitif majeur. Ils disent trois choses précises. Un : l'exercice ne modifie pas la trajectoire cognitive de la maladie, et le promettre est une faute. Deux : un programme générique, même intensif et même bien suivi, ne suffit pas à faire bouger un score global d'autonomie sur douze mois. Trois : le bénéfice mesurable se situe sur les capacités physiques, qui sont justement ce que le kinésithérapeute mesure et suit. La conclusion opérationnelle n'est pas d'arrêter, c'est de fixer des objectifs sur ce que l'exercice déplace vraiment, et de les écrire tels quels dans le bilan.

La synthèse par modalité et niveau de preuve

Exercice supervisé multimodal Preuve forte

Améliore force, équilibre, vitesse de marche et endurance. Dose : 60 min, 2 à 3 fois par semaine. Effets chiffrés en amont de ce chapitre.4

Renforcement progressif et travail fonctionnel Preuve modérée

Améliore les paramètres spatio-temporels de la marche, tailles d'effet grandes (d 0,80 à 1,27), mais sans effet sur la variabilité du pas.9

Exercice pour maintenir l'autonomie Preuve faible et discordante

FINALEX montre un déclin fonctionnel deux fois moindre à un an à domicile8 ; PrAISED ne retrouve aucun effet sur l'incapacité malgré 50 séances.7 La différence tient probablement à la population et au bras comparateur.

Apprentissage sans erreur pour l'acquisition motrice Preuve faible, effet net

Supérieur à l'essai-erreur sur une tâche procédurale, avec un d de 1,61 au test différé dans les formes légères à modérées ; démonstration expérimentale, transfert clinique non prouvé.10

Exercice pour réduire les chutes Non concluant

Effet jugé non concluant par la revue GRADE4 ; PrAISED, l'essai le plus puissant, ne l'établit pas (IRR 0,78 ; IC 0,5 à 1,3).7 À rapporter à un facteur protecteur observationnel bien réel (voir le chapitre chutes).

Exercice pour ralentir le déclin cognitif Réfuté

DAPA, 494 patients : 1,4 point d'ADAS-Cog en défaveur du groupe exercice.6 Cochrane ne retrouve pas d'effet.5 Ne pas le promettre.

Exercice pour améliorer la qualité de vie Réfuté

Preuve FORTE d'absence d'effet dans la revue GRADE de 43 essais.4 Une donnée qu'on n'aime pas, et qui reste vraie.

Lecture : les pastilles reprennent le niveau de preuve tel que l'ont gradé les auteurs des revues citées, et non une appréciation de cet article.

Ce que l'exercice déplace, et de combien

Effets moyens et intervalles de confiance à 95 %, sur 43 essais randomisés et 3 988 participants, tous gradés « preuve forte » sauf mention contraire.

Diagramme en barres des effets de l'exercice : test de marche de 6 minutes plus 50 mètres, échelle de Berg plus 3,6 points, lever de chaise plus 2,1 répétitions, vitesse de marche plus 0,13 mètre par seconde, et absence d'effet sur la qualité de vie effet nul Test mesuré Effet moyen et intervalle de confiance à 95 % 6 minutes de marche +50 m Échelle de Berg +3,6 points Lever de chaise 30 s +2,1 répétitions Vitesse de marche +0,13 m/s Qualité de vie aucun effet Cognition (essai DAPA) 1,4 point en défaveur

Les quatre premières lignes sont issues de Lam FM, et al. J Physiother 2018;64(1):4-15 (PMID 29289581), niveau de preuve fort selon GRADE. La ligne « cognition » provient de Lamb SE, et al. BMJ 2018;361:k1675 (PMID 29769247), essai randomisé de 494 patients. Les échelles ne sont pas comparables entre elles : chaque ligne est à lire par rapport à sa propre ligne d'effet nul.

À retenir

  • Preuve forte : l'exercice supervisé améliore force, équilibre, vitesse et endurance, à raison de 60 minutes, 2 à 3 fois par semaine.4
  • Preuve forte inverse : il n'améliore pas la qualité de vie.4 Preuve d'essai : il ne ralentit pas le déclin cognitif.6
  • Le niveau moteur bas, et non le niveau cognitif, prédit la réponse : un patient très diminué est un bon candidat.4
  • Sur l'autonomie, la littérature est discordante : FINALEX positif à domicile,8 PrAISED négatif malgré 50 séances.7 Annoncer un objectif de ralentissement, jamais de récupération.

Comment adapter la consigne quand la mémoire ne suit plus ?

C'est le savoir-faire propre à cette population. Il repose sur une dissociation neuropsychologique simple : la mémoire qui permet de raconter la séance et la mémoire qui permet de refaire le geste ne sont pas la même, et elles ne se dégradent pas au même rythme.

Ce qui reste disponible

Un patient qui ne peut pas dire ce qu'il a fait il y a dix minutes peut malgré tout améliorer sa performance sur une tâche motrice répétée. C'est la mémoire procédurale, et c'est sur elle que repose toute rééducation possible dans le trouble neurocognitif majeur. L'implication pratique est directe : on n'explique pas un exercice, on le fait faire, et on le refait faire.

L'essai le plus propre sur ce point compare l'apprentissage sans erreur, où le patient reçoit l'indice avant de pouvoir se tromper, à l'apprentissage par essai-erreur, où l'indice n'arrive qu'après la faute. Soixante participants, répartis en trois groupes de vingt : trouble neurocognitif sévère, trouble léger à modéré, et témoins sans trouble. La performance était globalement meilleure après apprentissage sans erreur (p = 0,012), avec une taille d'effet maximale dans le groupe léger à modéré au test différé de 1 à 3 jours, d de Cohen de 1,61. Et le point le plus intéressant : l'écart entre les deux méthodes augmente avec le délai.10

Pourquoi cet écart croissant ? Parce qu'une erreur commise est encodée comme une trace, et que le patient ne dispose plus de la mémoire explicite qui lui permettrait de se rappeler que cette trace était fausse. Il retient l'erreur avec la même force que la réussite. Chez un sujet sain, la mémoire explicite fait le tri ; ici, elle ne le fait plus.

Ce que cela donne dans une séance

Comparaison des formulations de consigne à éviter et à préférer chez un patient ayant un trouble neurocognitif majeur, avec le motif de chaque choix
SituationConsigne à éviterConsigne à préférerPourquoi
Lancer un lever de chaise« Alors, comment fait-on pour se lever ? »« Les pieds là. Les mains ici. On se lève. »La question ouverte appelle une récupération explicite, indisponible, et met le patient en échec avant le premier mouvement.
Corriger un appui« Non, pas comme ça, recommencez »Guider la main ou le pied au bon endroit AVANT le départ du mouvementL'erreur commise s'encode et se répète : c'est le principe même de l'apprentissage sans erreur.10
Enchaîner deux exercicesConsigne en deux temps : « vous montez puis vous tournez »Une action, une phrase, un temps d'attente, puis la suivanteLa double tâche verbale et motrice est le premier facteur de désorganisation du mouvement.
Faire répéter à domicileFiche écrite remise au patientFiche remise à l'aidant, plus une démonstration faite devant luiLe patient ne lira pas la fiche, ou la lira sans la relier à l'action. L'aidant, lui, est présent tous les jours.8
Obtenir une participationArgumenter le bénéfice à long termeAncrer l'exercice dans une activité qui a un sens pour la personneLa projection dans le temps long suppose une mémoire prospective déjà atteinte ; l'activité signifiante, elle, mobilise sans argumenter.21

Et l'honnêteté sur ce qui ne marche pas toujours

Une série de cas publiée dans le Journal of Geriatric Physical Therapy tempère l'enthousiasme. Trois femmes de 89 à 95 ans, maladie d'Alzheimer modérée, en résidence, ont reçu douze séances de kinésithérapie sur quatre semaines intégrant explicitement l'apprentissage sans erreur, la répétition massée et la récupération espacée. Toutes ont progressé sur les mesures objectives d'équilibre, mais une seule a dépassé le changement minimal détectable, et ni le Timed Up and Go ni la vitesse de marche spontanée n'ont changé. Les auteurs concluent que la faisabilité du paradigme sans erreur était limitée en pratique.25

C'est une donnée à garder : les principes d'apprentissage issus du laboratoire sont robustes, leur transposition à une séance réelle avec un patient de 93 ans ne l'est pas encore. On les applique parce qu'ils sont plausibles et sans coût, pas parce qu'ils sont démontrés à ce niveau de granularité.

Apprentissage sans erreur contre essai-erreur : l'écart se creuse avec le délai

Tâche procédurale, 60 participants répartis en trois groupes de 20. La taille d'effet est mesurée au test différé de 1 à 3 jours.

Diagramme comparant l'apprentissage sans erreur et l'apprentissage par essai-erreur : bénéfice maximal, d de Cohen de 1,61, dans le groupe trouble léger à modéré au test différé Taille de l'effet en faveur de l'apprentissage sans erreur, au test différé Trouble léger à modéré d = 1,61 Trouble sévère bénéfice présent, plus petit Sans trouble bénéfice minime Effet global de la méthode, tous groupes confondus : p = 0,012. L'écart entre les deux méthodes croît avec le délai de rappel.

Source : Kessels RP, Hensken LM. NeuroRehabilitation 2009;25(4):307-12 (PMID 20037224). Les barres « trouble sévère » et « sans trouble » figurent le sens de l'effet rapporté par les auteurs, sans valeur chiffrée publiée pour chaque sous-groupe : seul le d de 1,61 du groupe léger à modéré est un chiffre de l'article.

À retenir

  • La mémoire procédurale survit à la mémoire épisodique : on fait faire, on ne fait pas raconter.
  • L'apprentissage sans erreur bat l'essai-erreur, d'autant plus que le rappel est différé (d = 1,61 dans les formes légères à modérées).10
  • Une action, une phrase, un temps d'attente. La double tâche verbale et motrice désorganise le mouvement.
  • La fiche d'exercices se remet à l'aidant, avec démonstration devant lui.8
  • Réserve honnête : appliqués à une vraie séance chez des patients très âgés, ces principes n'ont pas encore fait la preuve d'un gain fonctionnel constant.25

Comment prévenir les chutes chez un patient qui a un trouble neurocognitif ?

C'est le motif d'adressage le plus fréquent, et le seul domaine où la kinésithérapie de cette population a un objectif que personne ne conteste. La difficulté est que le facteur le plus fort n'est pas moteur.

L'ampleur du risque, mesurée

L'étude de référence a suivi pendant douze mois, avec un carnet de chutes prospectif, 179 personnes de plus de 65 ans : 38 maladies d'Alzheimer, 32 troubles vasculaires, 30 maladies à corps de Lewy, 40 démences parkinsoniennes et 39 témoins sains. Les patients déments ont chuté près de huit fois plus que les témoins : 9 118 chutes pour 1 000 personnes-années contre 1 023, rapport de densité d'incidence 7,58 (IC 3,11 à 18,5).3

En analyse univariée, deux prédicteurs dominent : appartenir au groupe des maladies à corps de Lewy, au sens large (maladie à corps de Lewy et démence parkinsonienne réunies), multiplie le risque par 3,33 (IC 2,11 à 5,26) ; avoir chuté dans les douze mois précédents le multiplie par 2,52 (IC 1,52 à 4,17).

Mais ce sont les prédicteurs multivariés qui intéressent le soin, parce qu'ils sont modifiables :

  • l'hypotension orthostatique symptomatique, HR 2,13 (IC 1,19 à 3,80) ;
  • le score de symptômes dysautonomiques, HR 1,055 par point sur une échelle de 0 à 36 (IC 1,012 à 1,099) ;
  • le score de dépression de Cornell, HR 1,053 par point sur 0 à 40 (IC 1,01 à 1,099) ;
  • et à l'inverse, le niveau d'activité physique, protecteur, HR 0,827 par point sur une échelle de 0 à 9 (IC 0,716 à 0,956).3

Ce qui prédit la chute dans le trouble neurocognitif majeur

Hazard ratios et intervalles de confiance à 95 %. À gauche de la ligne, facteur protecteur ; à droite, facteur de risque.

Diagramme en forêt des prédicteurs de chute : maladie à corps de Lewy hazard ratio 3,33, chute antérieure 2,52, hypotension orthostatique symptomatique 2,13, dysautonomie 1,055 par point, dépression 1,053 par point, et activité physique protectrice 0,827 par point HR = 1 Facteur Hazard ratio de survenue d'au moins une chute sur 12 mois Maladie à corps de Lewy 3,33 Chute dans l'année écoulée 2,52 Hypotension orthostatique 2,13 Dysautonomie, par point 1,055 Dépression, par point 1,053 Activité physique, par point 0,827 Les trois facteurs en orange et le facteur vert sont issus de l'analyse multivariée : ce sont les seuls sur lesquels un soin peut agir.

Source : Allan LM, Ballard CG, Rowan EN, Kenny RA. Incidence and prediction of falls in dementia: a prospective study in older people. PLoS One 2009;4(5):e5521 (PMID 19436724). Les deux premiers rapports sont univariés, ajustés sur l'âge et le sexe ; les quatre suivants sont multivariés. Échelle non linéaire, choisie pour la lisibilité.

Ce que le kinésithérapeute en fait

Trois conséquences directes, et une nuance.

Premièrement, le brassard entre dans le bilan. Une hypotension orthostatique symptomatique double le risque de chute, et elle se mesure en trois minutes : tension couchée après cinq minutes de repos, puis debout à une et trois minutes. Ce n'est pas un empiétement sur le rôle médical, c'est un dépistage dont le résultat conditionne la séance du jour et le contenu du courrier au médecin.

Deuxièmement, l'humeur est un facteur de chute. Un score de dépression élevé prédit la chute indépendamment du reste. Un patient apathique qui refuse de se lever n'est pas un patient non compliant, il a peut-être un symptôme qui relève d'un traitement.

Troisièmement, l'activité physique est le seul levier protecteur identifié dans cette cohorte. C'est l'argument le plus solide en faveur de l'intervention, et il faut le citer pour ce qu'il est : une association observationnelle, pas un effet démontré par un essai.

Car c'est là que se situe la nuance, et il faut la dire nettement. Les essais d'intervention n'ont pas confirmé cette promesse. La revue GRADE de 43 essais juge l'effet de l'exercice sur les chutes non concluant.4 PrAISED, le plus grand essai spécifiquement conçu pour cette population, retrouve 79 chutes contre 200, ce qui semble spectaculaire, mais un rapport d'incidence ajusté de 0,78 avec un intervalle allant de 0,5 à 1,3 : statistiquement, on ne peut pas conclure.7 FINALEX, lui, rapporte significativement moins de chutes dans ses deux bras d'exercice.8

Le kinésithérapeute qui promet à une famille qu'il va empêcher les chutes promet ce que la littérature ne soutient pas. Celui qui traite l'hypotension orthostatique, signale la dépression et maintient la marche agit sur trois facteurs dont on sait qu'ils comptent.

Drapeaux rouges devant une chute chez un patient qui a un trouble neurocognitif

  • Chute avec traumatisme crânien sous anticoagulant : imagerie en urgence, même sans perte de connaissance et même si le patient semble comme d'habitude.
  • Aggravation motrice rapide sur quelques jours, sans nouvelle chute pour l'expliquer : penser hématome sous-dural, iatrogénie, infection, ou introduction récente d'un neuroleptique chez un patient à corps de Lewy (voir le chapitre correspondant).
  • Chutes systématiquement au lever, avec vertige, flou visuel ou douleur cervicale postérieure en position debout : hypotension orthostatique jusqu'à preuve du contraire, à mesurer et à transmettre.
  • Chutes en arrière dès les premiers mois de la maladie, avec un regard vertical limité : évoquer une paralysie supranucléaire progressive plutôt qu'une maladie d'Alzheimer, ce qui change entièrement le pronostic et la conduite.
  • Perte de poids rapide associée : la fragilité et la sarcopénie s'installent, et elles sont réversibles, comme le montre le cas clinique détaillé plus bas.41

Dégénérescence fronto-temporale : pourquoi le comportement commande la séance ?

C'est la maladie de cette liste qui ressemble le moins à l'idée qu'on se fait d'une démence. Le patient est souvent jeune, il se souvient parfaitement de son adresse et du prénom de ses petits-enfants, et il ne fait pas ce qu'on lui demande. La tentation de conclure au manque de motivation est presque irrésistible, et elle est fausse.

De qui parle-t-on

Les dégénérescences lobaires fronto-temporales regroupent plusieurs syndromes cliniques dont deux dominent la pratique : la variante comportementale, de loin la plus fréquente, et les aphasies primaires progressives, elles-mêmes réparties en trois variants (non fluent ou agrammatique, sémantique, logopénique) par la classification internationale de 2011.16 Le rapport entre les deux est d'environ quatre pour un en faveur de la variante comportementale.18

La méta-analyse la plus récente, 32 études populationnelles, chiffre l'incidence globale à 2,28 pour 100 000 personnes-années (IC 1,55 à 3,36) et la prévalence à 9,17 pour 100 000 (IC 3,59 à 23,42). Pour la seule variante comportementale, incidence 1,20 et prévalence 9,74. Pour les aphasies primaires progressives, incidence 0,52 et prévalence 3,67. Chez les moins de 65 ans, l'incidence est de 1,84 pour 100 000 personnes-années et la prévalence de 7,47. Les auteurs concluent que la fréquence de la dégénérescence fronto-temporale est comparable à celle de la maladie à corps de Lewy.17

Le chiffre qui doit rester en mémoire est un rapport, pas une valeur absolue. Dans les études qui incluent les plus de 65 ans, la dégénérescence fronto-temporale représente en moyenne 2,7 % des cas de trouble neurocognitif. Dans celles restreintes aux moins de 65 ans, 10,2 %, avec des valeurs allant jusqu'à 15,7 %.18 Chez un patient de moins de 65 ans adressé pour « troubles cognitifs », l'hypothèse fronto-temporale n'est pas exotique : c'est environ un cas sur dix.

Le sex-ratio est équilibré, contrairement à l'ensemble des troubles neurocognitifs : 373 hommes pour 338 femmes sur les études rapportant l'information, différence non significative (p = 0,18).18

Un début précoce, une évolution courte

La cohorte internationale des formes génétiques, 3 403 porteurs de mutation issus de 1 492 familles, donne des repères d'âge très différents de ceux de la maladie d'Alzheimer :19

Âge de début et durée d'évolution selon le gène en cause

Formes génétiques de dégénérescence fronto-temporale, 3 403 porteurs de mutation, 1 492 familles. Moyennes et écarts-types.

Âges moyens de début et de décès selon le gène : MAPT début à 49,5 ans et décès à 58,5 ans, C9orf72 début à 58,2 et décès à 65,3, GRN début à 61,3 et décès à 68,8 45 ans 50 55 60 65 70 Gène Du début des symptômes au décès MAPT durée 9,3 ans 49,5 ans 58,5 C9orf72 durée 6,4 ans 58,2 ans 65,3 GRN durée 7,1 ans 61,3 ans 68,8 Une mutation MAPT donne des symptômes à 49,5 ans en moyenne : la moitié des patients seront plus jeunes encore.

Source : Moore KM, Nicholas J, Grossman M, et al. Age at symptom onset and death and disease duration in genetic frontotemporal dementia. Lancet Neurol 2020;19(2):145-156 (PMID 31810826). Écarts-types de 8,8 à 11,3 ans selon le groupe : ces moyennes recouvrent une dispersion importante.

Un patient de 52 ans en pleine vie professionnelle, avec une durée d'évolution moyenne de six à neuf ans, ne pose pas les mêmes questions qu'un patient de 84 ans. Il a souvent des enfants à charge, un emprunt en cours, un conjoint qui travaille encore, et parfois une reconnaissance de handicap à monter. La HAS mentionne explicitement l'orientation vers les maisons départementales des personnes handicapées « pour les sujets jeunes ».12

Le tableau clinique, et ce qu'il fait à la séance

Les critères internationaux révisés en 2011 définissent une variante comportementale « possible » par la présence d'au moins trois des six traits suivants : désinhibition, apathie ou inertie, perte de sympathie ou d'empathie, comportements persévératifs ou compulsifs, hyperoralité et changements alimentaires, profil neuropsychologique dysexécutif avec relative préservation de la mémoire et des capacités visuo-spatiales. La forme « probable » ajoute un retentissement fonctionnel et une imagerie évocatrice. Ces critères ont été validés sur 137 cas confirmés à l'autopsie : sensibilité de 86 % pour la forme possible et 76 % pour la probable, contre 53 % pour les critères antérieurs (p < 0,001).15

Une précision de cette validation mérite d'être connue du kinésithérapeute : les patients que les nouveaux critères manquaient encore étaient plus âgés et avaient une présentation atypique avec atteinte mnésique marquée.15 Autrement dit, un patient âgé qui oublie beaucoup n'exclut pas une dégénérescence fronto-temporale ; il la rend seulement plus difficile à reconnaître.

Le registre suédois des symptômes psycho-comportementaux, 10 405 résidents d'établissement évalués avec l'inventaire neuropsychiatrique, permet de situer précisément le profil fronto-temporal par rapport à l'Alzheimer. Comparés aux patients Alzheimer, les patients fronto-temporaux ont plus d'apathie, plus de désinhibition et plus d'anomalies de l'appétit et du comportement alimentaire, et moins de délires, moins d'hallucinations et moins d'irritabilité.42

Chacun de ces items a une traduction directe en séance.

L'apathie n'est pas un manque de volonté

C'est le point le plus important du chapitre. L'apathie fronto-temporale est un déficit d'initiation : le patient veut, comprend, et ne démarre pas. Le lui reprocher est aussi utile que reprocher son tremblement à un parkinsonien. Ce qui marche, c'est de supprimer l'étape d'initiation : commencer le mouvement avec lui, placer physiquement les segments, utiliser un déclencheur externe régulier (un rythme, un compte, un objet à saisir) plutôt qu'une invitation verbale. Une consigne qui commence par « quand vous voulez » est une consigne qui ne sera jamais suivie.

La désinhibition impose un cadre, pas une négociation

Un patient désinhibé peut se lever au milieu de l'exercice, quitter la pièce, ou tenir des propos inadaptés. Les stratégies qui fonctionnent sont environnementales : séance courte, pièce sans stimulus concurrent, même horaire et même déroulé à chaque fois, matériel sorti au dernier moment. La répétition à l'identique exploite d'ailleurs la tendance persévérative plutôt que de la combattre.

L'hyperoralité et les changements alimentaires concernent le kinésithérapeute

Prise de poids rapide, envies sucrées, mise en bouche d'objets non alimentaires : cela modifie la charge à mobiliser, le risque de fausse route, et parfois le déroulé même de la séance. C'est aussi, chez un patient jeune, un des motifs les plus fréquents d'épuisement de l'aidant.

Les signes moteurs, et pourquoi ils ne sont pas accessoires

On présente souvent la dégénérescence fronto-temporale comme une maladie purement comportementale. C'est faux, et l'étude GENFI le montre bien. Sur 322 porteurs de mutation, une analyse en composantes principales identifie cinq grappes de signes moteurs : un profil évoquant une paralysie supranucléaire progressive, un profil de sclérose latérale amyotrophique à début bulbaire, un profil mixte à dominante sclérose latérale amyotrophique, un profil parkinsonien et un profil de syndrome corticobasal. Les signes mixtes et de type sclérose latérale amyotrophique sont les plus fréquents, suivis des signes parkinsoniens. Chez les porteurs de C9orf72, des signes moteurs sont détectables jusqu'à 25 ans avant le début attendu des symptômes.20

Pour la pratique, cela signifie qu'un patient fronto-temporal peut arriver avec un tableau moteur qui ressemble à une maladie de Parkinson, à un syndrome corticobasal, ou à une maladie du motoneurone, et que le programme doit s'adapter à ce tableau moteur là, pas à l'étiquette du diagnostic.

Drapeaux rouges propres à la dégénérescence fronto-temporale

  • Dysarthrie d'aggravation rapide, fasciculations de la langue, amyotrophie des mains, fausses routes : la superposition avec la sclérose latérale amyotrophique est fréquente et documentée dans les cohortes génétiques.20 Elle change le pronostic, impose un avis neurologique et modifie la conduite respiratoire et nutritionnelle.
  • Chutes en arrière précoces avec limitation du regard vertical et akinésie axiale : évoquer une paralysie supranucléaire progressive, dont les critères internationaux retiennent justement l'instabilité posturale et l'atteinte oculomotrice parmi les quatre domaines prédictifs.43
  • Membre supérieur maladroit, dystonique, avec apraxie unilatérale : évoquer un syndrome corticobasal.
  • Amaigrissement rapide malgré une hyperphagie : à signaler, car il n'est pas d'origine alimentaire.
  • Comportement à risque immédiat (conduite automobile, dépenses, sorties nocturnes) : c'est une information à transmettre, même si elle n'est pas kinésithérapique.

Ce qui a été essayé, et avec quel résultat

La littérature d'intervention est maigre. L'essai le plus utile est une étude de faisabilité du Tailored Activity Program, un programme d'ergothérapie qui prescrit à l'aidant des activités personnalisées et calibrées sur les capacités préservées, adapté ici à la dégénérescence fronto-temporale. Vingt dyades randomisées, neuf dans le programme et onze en témoin, évaluées à quatre mois : réduction significative des symptômes comportementaux (F = 8,073, p = 0,011) et maintien de la performance fonctionnelle (p = 0,548), c'est-à-dire absence de déclin sur la durée de l'étude. L'analyse qualitative documente l'acceptabilité pour les aidants.21

Vingt dyades, ce n'est pas une preuve. Mais le principe est transposable et coûte peu : ancrer l'exercice dans une activité qui a un sens pour la personne, en confier la mise en route à l'aidant, et considérer que ne pas décliner sur quatre mois est un résultat.

Devant un patient fronto-temporal, le kinésithérapeute ne rééduque pas d'abord un déficit moteur : il construit les conditions dans lesquelles un mouvement peut démarrer. Le reste du métier vient après.

À retenir

  • 2,7 % des troubles neurocognitifs toutes classes d'âge confondues, mais 10,2 % avant 65 ans : c'est une maladie du sujet jeune.18
  • Début moyen à 49,5 ans pour MAPT, 58,2 pour C9orf72, 61,3 pour GRN, avec une durée d'évolution de 6,4 à 9,3 ans.19
  • Trois traits sur six suffisent au diagnostic clinique de variante comportementale ; la mémoire épisodique est relativement préservée, sauf dans les formes tardives que les critères manquent encore.15
  • Par rapport à l'Alzheimer : plus d'apathie, de désinhibition et de troubles alimentaires, moins d'hallucinations et de délires.42
  • Signes moteurs fréquents et variés, du syndrome parkinsonien à la sclérose latérale amyotrophique : le programme suit le tableau moteur, pas l'étiquette.20
  • L'apathie se traite en supprimant l'initiation : on démarre le mouvement avec le patient, on n'attend pas qu'il le lance.

Maladie d'Alzheimer : pourquoi la consigne prime sur le programme ?

C'est l'étiologie la plus fréquente, donc celle qu'on croit connaître. Sa particularité kinésithérapique tient en une phrase : le patient garde longtemps la capacité d'exécuter, et perd très tôt celle de retenir ce qu'on lui a demandé d'exécuter.

Ce que le diagnostic recouvre aujourd'hui

Les critères cliniques de référence restent ceux du groupe de travail du National Institute on Aging et de l'Alzheimer's Association, publiés en 2011, qui définissent la démence due à la maladie d'Alzheimer et reconnaissent, à côté de la présentation amnésique classique, des présentations non amnésiques : langagière, visuo-spatiale, ou dysexécutive.22

En 2024, un groupe de travail de l'Alzheimer's Association a publié une révision qui change la nature même du diagnostic : la maladie d'Alzheimer y est définie biologiquement, par ses biomarqueurs, avec un système de stadification clinique distinct de la définition biologique.23 Un patient peut donc être « biologiquement Alzheimer » sans symptôme, ou symptomatique à un stade donné. Pour le kinésithérapeute, la conséquence pratique est de ne pas confondre l'étiquette biologique et le stade fonctionnel : c'est le second qui décide de la séance, et il ne se lit pas sur un compte rendu de PET-scan.

Citer la version en vigueur importe : entre les critères de 2011 et la révision de 2024, ce n'est pas un détail de formulation qui a bougé, c'est l'objet même de la définition.

La séquence clinique, et où elle bascule

La présentation la plus fréquente commence par un trouble de la mémoire épisodique antérograde : le patient n'encode plus les événements nouveaux. Il peut raconter son service militaire et pas le déjeuner de midi. À ce stade, sa motricité est normale, et il exécute parfaitement tout geste qu'on lui montre. Le problème n'est jamais l'exécution, il est la répétition autonome entre deux séances.

Puis, plus tardivement, apparaissent les signes instrumentaux : aphasie, apraxie, agnosie. L'apraxie change tout, parce qu'elle attaque directement l'objet du travail kinésithérapique : le patient ne sait plus organiser la séquence motrice, s'habiller, utiliser un déambulateur, se retourner dans son lit dans le bon ordre. Ce n'est plus un problème de mémoire, c'est un problème de geste.

Ce basculement a une valeur pronostique. Deux cohortes suivies avec un Mini-Mental State répété, 57 et 70 patients, montrent que les patients qui développent précocement une aphasie ou une apraxie déclinent plus vite que ceux qui n'en développent pas, et que cette différence n'est pas expliquée par le score initial.24 Voir apparaître une apraxie en séance n'est donc pas seulement une gêne technique du jour : c'est un signal d'accélération, à consigner et à transmettre.

Ce que l'exercice apporte, spécifiquement dans cette maladie

L'essai finlandais FINALEX est le plus démonstratif, parce qu'il porte sur des patients Alzheimer vivant à domicile avec leur conjoint aidant, ce qui est exactement la situation du cabinet de ville. Deux cent dix patients, trois bras : exercice en groupe (séances de quatre heures dont environ une heure d'entraînement), exercice individuel à domicile (une heure d'entraînement), les deux à raison de deux fois par semaine pendant un an, et un bras de soins usuels.8

Un an d'exercice ne fait pas remonter la pente, il la rend deux fois moins raide

Perte au Functional Independence Measure à 12 mois, 210 patients atteints de maladie d'Alzheimer vivant à domicile. Plus la barre est courte, moins le patient a perdu d'autonomie.

Perte d'autonomie à un an dans l'essai FINALEX : moins 7,1 points avec l'exercice à domicile, moins 10,3 en groupe, moins 14,4 sans programme Points perdus au Functional Independence Measure en 12 mois (moyenne et intervalle de confiance à 95 %) 0 5 points perdus 10 15 Exercice à domicile 7,1 Exercice en groupe 10,3 Soins usuels 14,4 Écart entre les groupes significatif à 6 mois (p = 0,003) et à 12 mois (p = 0,015). Les deux bras d'exercice ont aussi enregistré moins de chutes.

Source : Pitkälä KH, Pöysti MM, Laakkonen ML, et al. Effects of the Finnish Alzheimer disease exercise trial (FINALEX): a randomized controlled trial. JAMA Intern Med 2013;173(10):894-901 (PMID 23589097). Les traits fins figurent les intervalles de confiance à 95 % publiés. Le coût total des services de santé et sociaux n'a pas augmenté ; il était même plus bas dans le bras groupe (p = 0,03).

Deux enseignements pour le cabinet. Le premier : le bras le plus efficace est le domicile, avec le conjoint présent, et non le groupe encadré par des professionnels. Le second : l'intervention n'a pas augmenté les coûts de santé, elle les a même réduits dans le bras groupe (p = 0,03), argument utile quand la prise en charge doit être justifiée.8

Sur la marche proprement dite, l'essai en double aveugle déjà cité ailleurs dans cet article portait sur 61 patients de 81,9 ans en moyenne, avec un trouble neurocognitif léger à modéré confirmé, sans distinction d'étiologie : renforcement progressif et travail fonctionnel, deux fois deux heures par semaine pendant trois mois, avec des gains grands sur la vitesse, la cadence, la longueur de pas et le double appui, d de Cohen de 0,80 à 1,27.9

L'interface cognitivo-motrice, et une piste médicamenteuse à connaître

La marche d'un patient Alzheimer se dégrade surtout en double tâche, quand marcher exige une part des ressources attentionnelles. Un essai randomisé chez des patients au stade de trouble cognitif léger a testé le donépézil sur ce paramètre précis : le coût de la double tâche a diminué significativement dans le groupe traité, que la tâche seconde soit de compter à rebours de 1 en 1 (10,25 % contre 1,75 %, p = 0,048) ou de 7 en 7 (21,38 % contre 14,64 %, p = 0,037). La vitesse en double tâche s'est améliorée de 4 à 11 cm/s mais sans atteindre la significativité, et la réduction du taux de chutes n'était pas significative.27

Ce résultat n'est pas une prescription, c'est un cadre de raisonnement : chez ces patients, une part de l'instabilité est attentionnelle et non musculaire. Cela justifie de tester la marche en double tâche au bilan, et de ne pas conclure trop vite à un déficit d'équilibre quand le patient marche bien tant qu'on ne lui parle pas.

Le stade avancé

Quand la marche disparaît, le rôle ne disparaît pas. Le guide de la HAS liste explicitement, pour les stades de perte d'autonomie majeure : entretien de la marche et de l'équilibre et prévention des chutes tant que le patient est mobile ; mesures contre les effets de l'immobilité s'il ne l'est plus ; prévention des complications liées à l'immobilité et à l'incontinence ; prévention des fausses routes ; stimulation adaptée chez la personne non communicante, le toucher relationnel étant cité en exemple.12 La dysphagie de la maladie d'Alzheimer a fait l'objet d'une revue systématique dédiée, qui en documente la réalité et les enjeux.28

Une précaution de sourçage, parce qu'elle est instructive

Une revue systématique très citée annonce dans son titre la prévalence de la dysphagie oropharyngée dans l'accident vasculaire cérébral, la maladie de Parkinson et la maladie d'Alzheimer. Son texte conclut pourtant : aucune étude pertinente sur la dysphagie dans la maladie d'Alzheimer n'a été identifiée. Elle ne peut donc pas servir à chiffrer ce que son titre promet. C'est le type d'erreur qu'une vérification de l'existence du PMID ne rattrape jamais : il faut lire ce que la source établit.

Chez un patient Alzheimer, l'exercice le mieux choisi ne vaut rien s'il n'est pas refait entre deux séances. Le programme utile n'est pas le meilleur programme : c'est celui que l'aidant sait relancer.

À retenir

  • Trouble mnésique antérograde d'abord, motricité longtemps normale : le verrou est l'encodage de la consigne, pas l'exécution.22
  • Depuis 2024, la maladie est définie biologiquement, avec une stadification clinique séparée : c'est le stade fonctionnel qui décide de la séance.23
  • L'apparition d'une apraxie ou d'une aphasie annonce un déclin plus rapide : à consigner et à transmettre.24
  • FINALEX : 7,1 points de perte fonctionnelle en un an à domicile contre 14,4 sans programme, avec moins de chutes et sans surcoût.8
  • Tester la marche en double tâche : une part de l'instabilité est attentionnelle.27

Maladie à corps de Lewy : quelles urgences le kinésithérapeute doit-il connaître ?

C'est la seule des trois où une information transmise à temps par un kinésithérapeute peut éviter un décès. Ce chapitre commence donc par là, avant même la description clinique.

Urgence : l'hypersensibilité aux neuroleptiques

L'étude princeps a analysé 41 patients dont le diagnostic avait été confirmé à l'autopsie : 21 maladies d'Alzheimer et 20 maladies à corps de Lewy. Parmi les patients à corps de Lewy, 16 (80 %) avaient reçu un neuroleptique, 13 d'entre eux (81 %) ont mal réagi, et chez 7 (54 %) la réaction a été sévère. Ceux qui ont réagi sévèrement avaient une mortalité accrue dans l'année suivant leur admission en psychiatrie, comparés à ceux dont la sensibilité était légère ou nulle : hazard ratio 2,70 (IC 2,50 à 8,99). Chez les patients Alzheimer traités, une seule réaction sévère sur 14 (7 %).30

Les auteurs concluent sur une phrase que tout soignant devrait connaître : une sensibilité neuroleptique sévère, et souvent fatale, peut survenir chez le sujet âgé confus, dément ou agité, et sa survenue peut être le signe d'une maladie à corps de Lewy.30

La règle vaut aussi pour les antipsychotiques dits atypiques : un syndrome malin des neuroleptiques sous quétiapine chez un patient à corps de Lewy a été publié.38

Un détail du consensus de 2017 mérite d'être lu correctement, car il prête à contresens. L'hypersensibilité sévère aux antipsychotiques y a été rétrogradée au rang de trait de soutien. Le motif, écrit noir sur blanc, n'est pas que le risque aurait diminué : c'est que ces molécules sont désormais moins prescrites dans cette maladie, ce qui réduit la valeur diagnostique du signe. Le texte ajoute que la prudence quant à leur usage, elle, reste inchangée.29

Ce que fait le kinésithérapeute : devant un patient parkinsonien, fluctuant, halluciné, chez qui un neuroleptique vient d'être introduit, ou devant une aggravation motrice brutale sur quelques jours après une modification de traitement, il appelle le prescripteur le jour même. Il ne modifie évidemment aucun traitement ; il transmet une observation que lui seul est en position de faire, parce qu'il voit marcher le patient toutes les semaines.

La Haute Autorité de Santé a intégré cette contrainte dans son guide du parcours de soins : la rispéridone à faible dose n'y prend place qu'en troisième ligne, et le texte précise « après avoir exclu une MCL », c'est-à-dire une maladie à corps de Lewy. En cas d'hallucinations ou de délires associés à cette maladie, le guide oriente vers la rivastigmine ou la clozapine, après avis spécialisé. Toute prescription de neuroleptique doit par ailleurs être précédée d'un électrocardiogramme.12

Reconnaître la maladie : les critères en vigueur

Les critères de référence sont ceux du quatrième rapport de consensus du DLB Consortium, publié en 2017, et non le troisième rapport de 2005 que l'on trouve encore souvent cité. Cette révision sépare nettement les traits cliniques des biomarqueurs diagnostiques, et donne un poids diagnostique accru au trouble comportemental en sommeil paradoxal ainsi qu'à la scintigraphie myocardique au métaiodobenzylguanidine. Elle rappelle enfin que ses recommandations de prise en charge reposent largement sur l'avis d'experts, les essais randomisés dans cette maladie étant peu nombreux.29

Les quatre traits cliniques centraux sont :

  • les fluctuations cognitives, avec des variations marquées de l'attention et de la vigilance ;
  • les hallucinations visuelles récurrentes, typiquement bien formées et détaillées ;
  • le trouble comportemental en sommeil paradoxal, qui peut précéder de plusieurs années le déclin cognitif ;
  • un ou plusieurs signes parkinsoniens spontanés.29

Le trouble comportemental en sommeil paradoxal mérite une attention particulière, parce qu'il est à la fois très informatif et très sous-relevé. Dans une cohorte de patients ayant reçu un diagnostic de maladie à corps de Lewy en soins secondaires, il n'était retrouvé que chez 8,4 % des dossiers, ce que les auteurs jugent eux-mêmes bien inférieur à l'attendu.35 Une étude multicentrique sur le trouble comportemental en sommeil paradoxal idiopathique a par ailleurs quantifié le risque de conversion vers une démence ou un parkinsonisme.36 La question « est-ce que votre mari agite les bras, parle ou frappe pendant son sommeil ? » posée au conjoint prend trente secondes en fin de bilan, et elle oriente.

Une maladie fréquente et sous-diagnostiquée

La revue systématique de référence retient 4,2 % de l'ensemble des démences diagnostiquées en population, et 7,5 % en soins secondaires, avec une incidence représentant 3,8 % des nouveaux cas. Soit environ un cas sur 25 en ville et un sur 13 à l'hôpital. Les auteurs ajoutent que la prévalence réelle est probablement bien supérieure, les diagnostics étant fréquemment manqués.31

Une étude britannique portant sur les services de mémoire confirme l'ordre de grandeur, 4,6 % des cas (IC 4,0 à 5,2), et documente l'ampleur du sous-diagnostic : le taux varie de 2,4 à 5,9 % selon les services, et la démence parkinsonienne ne représente que 9,7 % des patients parkinsoniens (IC 8,3 à 11,1), bien moins qu'attendu. Les auteurs concluent à un sous-diagnostic considérable des deux formes.32

Traduction pour le cabinet : sur une patientèle gériatrique, un kinésithérapeute voit des maladies à corps de Lewy. Certaines portent le bon diagnostic, beaucoup portent l'étiquette « Alzheimer » ou « Parkinson ».

Ce qui rend cette maladie dangereuse en séance

Les chutes, très au-dessus des autres étiologies

Dans la cohorte prospective de chutes déjà citée, l'appartenance au groupe des maladies à corps de Lewy multipliait le risque de chuter par 3,33 (IC 2,11 à 5,26) par rapport aux autres causes de trouble neurocognitif, à âge et sexe égaux.3

Et ces chutes précèdent le diagnostic. Une comparaison portant sur 4 682 patients à corps de Lewy, 20 214 Alzheimer, 28 222 parkinsoniens et 20 214 témoins, à partir de données de médecine générale, montre que les chutes, les symptômes psychiatriques et la dysautonomie sont plus fortement associés à la maladie à corps de Lewy qu'à la maladie d'Alzheimer ou à la maladie de Parkinson dans les cinq années précédant le diagnostic.34 Le kinésithérapeute qui reçoit un patient de 72 ans pour chutes répétées inexpliquées, avec un peu de constipation et une humeur triste, est parfois assis en face d'une maladie à corps de Lewy que personne n'a encore nommée.

L'hypotension orthostatique, chez un patient sur deux

Une méta-analyse de 18 études retrouve une hypotension orthostatique chez 50,8 % de 662 patients atteints de maladie à corps de Lewy, avec un odds ratio de 7,71 (IC 4,42 à 13,44) par rapport aux témoins.33 Un patient sur deux : la mesure de la pression artérielle au lever n'est pas une précaution de principe, c'est un examen à rendement élevé, et il conditionne la façon dont on fait passer le patient de la table de soins à la station debout.

Les fluctuations, qui rendent une évaluation isolée trompeuse

Un patient à corps de Lewy peut réussir un test d'équilibre le mardi et échouer le jeudi sans aucune aggravation de la maladie. Cela a deux conséquences opérationnelles. D'abord, un bilan fait un jour de bonne forme surestime les capacités réelles, et l'aménagement du domicile calé sur ce bilan sera insuffisant. Ensuite, la variabilité observée en séance n'est pas un défaut de motivation ni un problème de mesure : c'est un signe clinique, et il vaut la peine d'être noté et daté.

Conduite à tenir devant un patient qui pourrait avoir une maladie à corps de Lewy

Arbre d'orientation à l'usage du kinésithérapeute. Il ne pose pas le diagnostic : il décide de ce qui doit être transmis, et à quelle échéance.

Arbre décisionnel : devant un patient parkinsonien avec hallucinations ou fluctuations, si un neuroleptique vient d'être introduit il faut appeler le prescripteur le jour même ; sinon mesurer la pression artérielle debout et transmettre au médecin traitant Patient âgé, chutes répétées, lenteur ou rigidité, et au moins un des quatre traits centraux Un antipsychotique a-t-il été introduit ou augmenté dans les dernières semaines ? OUI NON Appeler le prescripteur LE JOUR MÊME Décrire ce qui a changé : rigidité, marche, vigilance, chutes, température. Ne pas attendre la séance suivante. Mesurer la pression artérielle couché puis debout à 1 et 3 minutes Un patient sur deux a une hypotension orthostatique dans cette maladie. Dans tous les cas, transmettre au médecin traitant 1. Le sommeil agité avec gestes ou cris, décrit par le conjoint. 2. Les variations d'un jour à l'autre, datées, avec le test refait à distance. 3. Les chiffres de pression artérielle au lever, et les symptômes associés. 4. Toute aggravation motrice rapide sans chute pour l'expliquer.

Construit à partir de McKeith IG, et al. Neurology 2017;89(1):88-100 (PMID 28592453) pour les traits centraux ; McKeith I, et al. BMJ 1992;305(6855):673-8 (PMID 1356550) pour l'hypersensibilité aux neuroleptiques ; Isik AT, et al. Clin Auton Res 2023;33(2):133-141 (PMID 36862320) pour l'hypotension orthostatique ; Haute Autorité de Santé, guide du parcours de soins, mai 2018, pour la place des antipsychotiques.

Ce que la rééducation peut, et l'état réel des preuves

Il faut le dire sans détour : c'est le domaine où l'on sait le moins, et pour une raison structurelle. Une revue systématique a passé au crible 111 485 articles, en a lu 288 en texte intégral, et n'a retenu que cinq études totalisant seize participants. La cause de cet effondrement est explicite : 89,6 % des articles écartés l'ont été parce qu'ils excluaient les participants ayant à la fois une démence et un parkinsonisme. Les essais d'exercice dans la maladie de Parkinson excluent les déments ; les essais d'exercice dans la démence excluent les parkinsoniens. Les patients à corps de Lewy tombent entre les deux.39

Sur les treize participants dont la vitesse de marche habituelle a été mesurée, le gain était de 0,18 m/s (IC 0,02 en défaveur à 0,38 en faveur), ce qui dépasse le seuil de changement important modéré retenu dans la maladie de Parkinson (0,14 m/s). Les auteurs demandent que ce résultat soit traité avec prudence, et ils ont raison : treize personnes.39

L'essai PRIDE, publié en 2022, est le premier conduit spécifiquement dans cette population. Devis croisé non randomisé, neuf participants inclus, six ayant reçu l'intervention (trois démences parkinsoniennes, trois maladies à corps de Lewy), avec une phase d'attente de huit semaines suivie de huit semaines d'entraînement en résistance progressive à haute intensité, travail d'équilibre exigeant et exercices fonctionnels, trois jours par semaine. Pendant la liste d'attente, les participants ont décliné de façon cliniquement significative sur l'indépendance fonctionnelle, la cognition, la fonction physique, la masse musculaire et le poids. Après l'intervention, ils ont progressé de façon cliniquement significative sur l'indépendance fonctionnelle, la cognition, la fonction physique et la force. L'observance a dépassé 80 % et un seul effet indésirable mineur lié à l'exercice a été rapporté.40

Six participants ne font pas une preuve. Mais le message de tolérance est utile : un entraînement en résistance à haute intensité a été mené chez des patients déments et parkinsoniens, du stade léger au stade sévère, sans incident notable.

Enfin, un point à connaître même s'il n'est pas kinésithérapique : la rivastigmine a montré, dans un essai international randomisé en double aveugle contre placebo, une amélioration des symptômes comportementaux, avec 37 patients (63 %) améliorés d'au moins 30 % contre 18 (30 %) sous placebo, et des gains portant particulièrement sur les tâches à forte composante attentionnelle.37 Un patient dont les fluctuations attentionnelles s'améliorent sous traitement devient un patient avec qui la séance est possible.

Dans les deux autres maladies, le kinésithérapeute adapte sa pratique. Dans celle-ci, il fait en plus office de capteur : il voit le patient marcher chaque semaine, ce que personne d'autre dans la chaîne de soins ne fait.

À retenir

  • Critères en vigueur : quatrième consensus de 2017, quatre traits centraux, fluctuations, hallucinations visuelles, trouble du sommeil paradoxal, parkinsonisme.29
  • Hypersensibilité aux neuroleptiques : 54 % de réactions sévères, surmortalité à un an, HR 2,70. Atypiques compris.3038
  • Hypotension orthostatique chez 50,8 % des patients : mesurer la pression debout fait partie du bilan.33
  • Risque de chute multiplié par 3,33 par rapport aux autres étiologies.3
  • Fluctuations : un bilan isolé surestime les capacités ; refaire le test un autre jour.
  • Base de preuves de l'exercice quasi inexistante, par exclusion systématique de ces patients des essais.39 Tolérance de l'entraînement intensif documentée sur six participants.40

Corps de Lewy ou démence parkinsonienne : où s'arrête cet article ?

La question se pose forcément, parce que les deux maladies partagent leur lésion, leurs signes moteurs et une bonne part de leur prise en charge. La frontière est conventionnelle, et il faut savoir laquelle on utilise.

Les deux entités relèvent de la même pathologie à corps de Lewy. La convention diagnostique qui les sépare est chronologique : lorsque le trouble neurocognitif apparaît avant les signes parkinsoniens ou dans l'année qui les suit, on parle de maladie à corps de Lewy ; lorsqu'il survient chez un patient parkinsonien connu depuis plus d'un an, on parle de démence parkinsonienne. Le quatrième consensus maintient explicitement cette règle, tout en la qualifiant de seuil arbitraire fondé sur un avis d'experts, utile en pratique clinique et susceptible d'être révisé quand les mécanismes de ces maladies seront mieux connus.29 Les études d'exercice, d'ailleurs, traitent les deux ensemble sous le terme de démence à corps de Lewy au sens large.3940

La démence parkinsonienne est fréquente : elle concerne 9,7 % des patients parkinsoniens dans le relevé britannique déjà cité, chiffre que les auteurs jugent eux-mêmes très inférieur à la réalité.32

La frontière avec notre article sur la maladie de Parkinson

Ce que vous lisez traite du trouble neurocognitif majeur : ce que change une atteinte cognitive à la conduite d'une séance, quelle qu'en soit la cause. Notre article Parkinson et kinésithérapie traite du trouble moteur parkinsonien : intensité d'exercice, travail de la marche et du freezing, LSVT BIG, danse, tai-chi, prévention des chutes dans le Parkinson.

Pour un patient à corps de Lewy ou une démence parkinsonienne, les deux se lisent, et dans cet ordre : l'article Parkinson pour le contenu moteur des séances, celui-ci pour l'adaptation de la consigne, les fluctuations, l'hypotension orthostatique et la contre-indication des neuroleptiques.

Comment distinguer les trois entités en séance ?

Le kinésithérapeute ne pose pas le diagnostic. Il a en revanche besoin de savoir quelle maladie il a probablement en face de lui, parce que la conduite de la séance, les précautions et les informations à transmettre en dépendent.

Tableau comparatif des trois troubles neurocognitifs majeurs : dégénérescence lobaire fronto-temporale, maladie d'Alzheimer et maladie à corps de Lewy, selon l'âge de début, le premier symptôme, la mémoire, la motricité, le risque de chute, les précautions et la conduite de séance
Ce qu'on regarde Dégénérescence fronto-temporale Maladie d'Alzheimer Maladie à corps de Lewy
Fréquence 2,7 % des troubles neurocognitifs, mais 10,2 % avant 65 ans18 La plus fréquente ; pure chez 30 % seulement des déments autopsiés2 4,2 % en population, 7,5 % en soins secondaires, largement sous-diagnostiquée3132
Âge de début Précoce. Formes génétiques : 49,5 ans (MAPT) à 61,3 ans (GRN)19 Le plus souvent après 70 ans Le plus souvent après 65 ans
Premier symptôme Comportement : désinhibition, apathie, perte d'empathie, compulsions, hyperoralité (3 traits sur 6 suffisent)15 Mémoire épisodique antérograde ; formes non amnésiques reconnues22 Variable : mémoire 27,1 %, hallucinations 25,4 %, humeur basse 25,1 % des premières consultations35
Mémoire Longtemps préservée, ce qui égare le diagnostic Atteinte d'emblée, cœur du tableau Atteinte fluctuante, avec une composante attentionnelle majeure
Motricité Cinq profils décrits : parkinsonien, paralysie supranucléaire progressive, sclérose latérale amyotrophique, syndrome corticobasal, mixte20 Normale longtemps, puis apraxie et troubles de la marche Syndrome parkinsonien spontané, souvent axial et symétrique29
Risque de chute Élevé si profil moteur (chutes précoces en arrière dans le profil supranucléaire)43 Élevé, et lié à l'interface cognitivo-motrice (double tâche)27 Le plus élevé des trois : HR 3,33 par rapport aux autres étiologies3
Dysautonomie Non caractéristique Non caractéristique Hypotension orthostatique chez 50,8 % (OR 7,71)33
Symptômes comparés à l'Alzheimer Plus d'apathie, de désinhibition et de troubles alimentaires ; moins de délires, d'hallucinations et d'irritabilité42 Référence de la comparaison Plus de délires et d'hallucinations ; moins d'euphorie et d'irritabilité42
Précaution vitale Repérer une superposition avec la sclérose latérale amyotrophique : dysarthrie, fasciculations, fausses routes20 Prévention des fausses routes au stade avancé1228 Hypersensibilité aux neuroleptiques : 54 % de réactions sévères, surmortalité HR 2,7030
Ce qui commande la séance L'initiation du mouvement. Démarrer avec le patient, ritualiser, éviter la consigne ouverte L'encodage de la consigne. Faire faire, ne pas expliquer, confier la répétition à l'aidant La variabilité et la tension artérielle. Refaire les tests un autre jour, mesurer au lever, transitions lentes
Ce qu'on transmet au médecin Signes moteurs nouveaux, comportement à risque, amaigrissement Apparition d'une apraxie ou d'une aphasie : marqueur de déclin plus rapide24 Sommeil agité du conjoint, fluctuations datées, chiffres de pression debout, toute introduction de neuroleptique

Tableau large : faites-le défiler horizontalement pour voir les trois colonnes.

Profils de symptômes comparés à la maladie d'Alzheimer

Sens des différences significatives sur 10 405 résidents d'établissement évalués à l'inventaire neuropsychiatrique. La maladie d'Alzheimer sert de référence : les flèches disent « plus que » ou « moins que », pas une valeur absolue.

Comparaison des symptômes psycho-comportementaux : la dégénérescence fronto-temporale présente plus d'apathie, de désinhibition et de troubles alimentaires et moins de délires, d'hallucinations et d'irritabilité que l'Alzheimer, tandis que la maladie à corps de Lewy présente plus de délires et d'hallucinations et moins d'euphorie et d'irritabilité Symptôme Fronto-temporale Corps de Lewy Apathie plus que l'Alzheimer non différent Désinhibition plus que l'Alzheimer non différent Appétit, alimentation plus que l'Alzheimer non différent Hallucinations moins que l'Alzheimer plus que l'Alzheimer Délires moins que l'Alzheimer plus que l'Alzheimer Irritabilité moins que l'Alzheimer moins que l'Alzheimer Euphorie non différent moins que l'Alzheimer Trois symptômes dominent dans TOUTES les étiologies : comportement moteur aberrant, agitation, irritabilité.

Source : Schwertner E, Pereira JB, Xu H, et al. Behavioral and Psychological Symptoms of Dementia in Different Dementia Disorders: A Large-Scale Study of 10,000 Individuals. J Alzheimers Dis 2022;87(3):1307-1318 (PMID 35491774). Les mentions « non différent » signifient qu'aucune différence significative n'a été rapportée pour ce couple symptôme et diagnostic, et non qu'une équivalence a été démontrée.

Que nous apprennent des cas cliniques réels ?

Quatre publications, une par situation typique. Elles sont citées avec leur identifiant : ce sont de vrais patients, pas des vignettes fabriquées pour illustrer un propos.

Une chute évitable en institution, chez une patiente Alzheimer

Femme de 85 ans, maladie d'Alzheimer, résidant en établissement de long séjour. Elle développe des troubles de l'équilibre et une faiblesse aboutissant à des déviations de la marche et des chutes ; l'ensemble des mesures cliniques et son historique la classent à haut risque de chute.

Le programme mis en place est banal dans son contenu et particulier dans sa forme : renforcement des membres inférieurs et du tronc, travail d'équilibre, de marche et d'aide technique, et surtout formation des soignants à un programme d'entretien fonctionnel, centré sur des activités qui activent la mémoire implicite et sur les aspects de la communication habituellement préservés dans la démence.

Résultat après quatre semaines et douze séances de 30 minutes : le score de Tinetti passe de 8/28 à 16/28, l'échelle d'équilibre de Berg de 7/56 à 19/56, et le nombre de déclarations d'incident liées à une chute passe de 2 à 0 sur une période de quatre semaines. Les auteurs soulignent que ces résultats ont été obtenus par une modification des interventions habituelles de prévention des chutes, tenant compte de la baisse des capacités cognitives, des déficits de communication et des troubles du comportement.26

Ce que ce cas démontre, et ce qu'il ne démontre pas

Il démontre qu'un programme kinésithérapique classique, réoutillé pour la cognition et relayé par les soignants, produit des gains cliniquement importants chez une patiente très diminuée. Il ne démontre pas d'effet causal : c'est un cas unique, sans groupe témoin, sur quatre semaines, et une régression vers la moyenne après une période de chutes est toujours possible.

Trois patientes Alzheimer, et la limite de l'apprentissage sans erreur

Trois femmes de 89 à 95 ans, maladie d'Alzheimer modérée, en résidence services. Douze séances de kinésithérapie sur quatre semaines, avec intégration explicite de la répétition à haute fréquence, de l'apprentissage sans erreur et de la récupération espacée. Toutes ont assisté à au moins dix des douze séances.

Résultat : amélioration des mesures objectives d'équilibre chez les trois patientes, mais une seule a dépassé le changement minimal détectable, et aucune n'a modifié son Timed Up and Go ni sa vitesse de marche spontanée. Les auteurs concluent que la faisabilité du paradigme d'apprentissage sans erreur était limitée en pratique et appellent à d'autres recherches.25

Ce cas est cité ici précisément parce qu'il est décevant. Une série de cas positive et une série de cas mitigée sur des populations comparables, c'est l'état réel de la littérature : des signaux, pas des certitudes.

Un patient à corps de Lewy, 87 ans, dont la trajectoire s'inverse

Homme de 87 ans, maladie à corps de Lewy, vivant en établissement pour personnes âgées dépendantes. Sur neuf mois, il présente un déclin fonctionnel rapide et une perte de poids, associés à des chutes traumatiques. Il est évalué par un gériatre et un physiologiste de l'exercice, indépendants l'un de l'autre, pendant une période d'attente prolongée avant l'entrée dans un essai pilote d'exercice.

L'analyse identifie trois contributeurs traitables à sa fragilité et à son effondrement fonctionnel : polymédication, sarcopénie et dénutrition. L'intervention combine déprescription des médicaments à risque, exercice intensif et augmentation des apports caloriques. Les auteurs rapportent une amélioration de son état physique et neuropsychologique, et concluent par une phrase qui vaut d'être citée : la fragilité n'est pas une contre-indication à l'exercice robuste, c'est au contraire l'une des raisons les plus importantes de le prescrire.41

Trois enseignements pour le cabinet. Le premier : devant un déclin rapide, chercher ce qui est réversible avant de conclure à l'évolution de la maladie. Le deuxième : la liste des médicaments fait partie du bilan, et un kinésithérapeute qui la lit peut déclencher une révision. Le troisième : l'âge très avancé et le stade évolué n'excluent pas un travail en résistance progressive.

Vingt dyades fronto-temporales, et une définition du succès

Le programme d'activités personnalisées déjà évoqué a été testé chez vingt dyades patient et aidant, neuf recevant l'intervention et onze en témoins, avec évaluation initiale et à quatre mois. L'intervention consiste à travailler avec l'aidant pour prescrire des activités calibrées sur les capacités préservées du patient, dans un but de gestion du comportement.

Résultats : réduction significative des symptômes comportementaux (F = 8,073, p = 0,011) et maintien de la performance fonctionnelle (p = 0,548). L'analyse qualitative dégage cinq thèmes, dont les bénéfices perçus par l'aidant, sa disposition au changement, les stratégies qu'il utilise pour engager le patient, et les obstacles à la mise en œuvre.21

Dans une maladie dont la durée moyenne d'évolution est de six à neuf ans,19 une performance fonctionnelle inchangée à quatre mois est un résultat, à condition de l'annoncer comme tel dès le premier rendez-vous.

Comment appliquer concrètement en cabinet ?

Ce chapitre est volontairement opérationnel : ce qu'on mesure, ce qu'on fait pendant l'heure, ce qu'on écrit. Il ne remplace pas le raisonnement clinique, il évite d'oublier ce qui compte.

Le bilan minimal, et ce qui s'y ajoute selon l'étiologie

Contenu du bilan kinésithérapique chez un patient ayant un trouble neurocognitif majeur, avec les ajouts propres à chaque étiologie
ÉlémentPourquoiFréquence
Pression artérielle couché, puis debout à 1 et 3 minutesHypotension orthostatique symptomatique : HR de chute 2,13.3 Un patient à corps de Lewy sur deux en a une.33Au bilan initial, puis à chaque changement de traitement
Historique des chutes sur 12 moisAvoir chuté multiplie le risque par 2,52.3Au bilan, puis relevé continu avec l'aidant
Lever de chaise 30 secondes et vitesse de marcheCe sont les deux paramètres que l'exercice déplace avec un niveau de preuve fort.4Toutes les 6 à 8 semaines
Équilibre : Berg ou TinettiSensible au changement dans cette population, y compris à des stades très avancés.26Toutes les 6 à 8 semaines, en refaisant un autre jour si fluctuations
Marche en double tâcheUne part de l'instabilité est attentionnelle et non musculaire.27Au bilan, puis à chaque changement fonctionnel
Liste des médicamentsUn neuroleptique chez un patient à corps de Lewy est une urgence ;30 la polymédication est un contributeur réversible de fragilité.41À chaque bilan, et à chaque hospitalisation
Poids, et sa variationSarcopénie et dénutrition sont réversibles et pèsent lourd sur la trajectoire.41Mensuel si perte constatée
Question au conjoint sur le sommeil agitéLe trouble comportemental en sommeil paradoxal est un trait central sous-relevé.2935Une fois, au bilan initial

Le déroulé d'une séance qui tient

  1. Toujours le même début. Même horaire, même pièce, même première tâche. La routine fait le travail que la mémoire explicite ne fait plus, et elle exploite la tendance persévérative au lieu de la subir.
  2. Une action, une phrase. Pas d'enchaînement verbal, pas de question ouverte, pas de « vous vous souvenez de ce qu'on a fait la dernière fois ». Guider physiquement avant que l'erreur ne survienne.10
  3. Transition lente vers la station debout chez tout patient parkinsonien ou suspect de maladie à corps de Lewy : assis au bord, pause, puis debout, avec un appui disponible.33
  4. Le corps de la séance : force et équilibre, en charge, avec progression. C'est là que se trouvent les effets démontrés.49 Viser environ 60 minutes, 2 à 3 fois par semaine, sur des exercices que le patient peut réussir.
  5. Terminer par ce qui sera refait à la maison. Deux exercices, pas dix. Montrés à l'aidant, faits devant lui, notés sur une fiche qui lui est remise à lui.8
  6. Consigner la variabilité. Une performance très différente d'une séance à l'autre est une donnée clinique, surtout dans la maladie à corps de Lewy.

Ce qu'on dit à la famille, et ce qu'on ne promet pas

La revue systématique consacrée aux stratégies de communication dans l'accompagnement des personnes atteintes de trouble neurocognitif rappelle que la manière de dire fait partie du soin, au même titre que ce qui est dit.11 Trois phrases suffisent à cadrer honnêtement une prise en charge :

  • « L'objectif est que la perte d'autonomie aille moins vite, pas qu'elle s'inverse. » C'est ce que montre FINALEX, et c'est vérifiable.8
  • « L'exercice ne ralentira pas la maladie de la mémoire. » C'est ce que montre DAPA, et le dire évite une désillusion qui fait arrêter les séances au sixième mois.6
  • « Ce que nous pouvons améliorer, c'est la force, l'équilibre, la vitesse de marche et l'endurance. » C'est le niveau de preuve le plus élevé dont nous disposions.4

Le courrier au médecin, en cinq lignes

Ce qui mérite d'être écrit, et qui ne l'est presque jamais

  1. Les chiffres de pression artérielle couché et debout, avec les symptômes associés.
  2. Le nombre de chutes depuis le dernier courrier, et les circonstances.
  3. L'apparition d'une apraxie ou d'une aphasie, qui annonce un déclin plus rapide.24
  4. Le sommeil agité rapporté par le conjoint, avec ses mots à lui.
  5. Toute aggravation motrice rapide, et la date exacte de la dernière modification de traitement.

Les cinq situations qui font décrocher le téléphone

  • Introduction d'un antipsychotique chez un patient parkinsonien, halluciné ou fluctuant : appel le jour même.3012
  • Aggravation motrice sur quelques jours, avec rigidité, confusion ou fièvre : penser au syndrome malin, y compris sous un antipsychotique dit atypique.38
  • Traumatisme crânien sous anticoagulant, même sans symptôme.
  • Dysarthrie, fausses routes ou fasciculations nouvelles chez un patient fronto-temporal.20
  • Perte de poids rapide avec effondrement fonctionnel : chercher le réversible avant de conclure à l'évolution.41

Questions fréquentes

Faut-il faire de l'exercice à un patient qui a un trouble neurocognitif majeur ?

Oui, pour ce que l'exercice fait démontrablement : force, équilibre, vitesse de marche, endurance, avec un niveau de preuve fort et une dose établie de 60 minutes, 2 à 3 fois par semaine, en supervisé.4 Non, si l'objectif annoncé est de ralentir le déclin cognitif ou d'améliorer la qualité de vie : ces deux promesses sont contredites par les essais.64

Un patient très fragile ou très âgé peut-il faire du renforcement intensif ?

La revue GRADE indique que le niveau moteur bas, et non le niveau cognitif, prédit la meilleure réponse à l'entraînement.4 Un essai pilote a conduit un renforcement progressif à haute intensité chez des patients à corps de Lewy allant du stade léger au stade sévère, avec plus de 80 % d'observance et un seul effet indésirable mineur.40 Et un homme de 87 ans en établissement, en pleine spirale de fragilité, a vu sa trajectoire s'inverser sous exercice anabolique, déprescription et renutrition.41 La fragilité est une indication, pas une contre-indication.

Comment savoir si le patient a compris la consigne ?

On ne le sait pas en le lui demandant. On le voit en le regardant faire, et on prévient l'erreur au lieu de la corriger : c'est le principe de l'apprentissage sans erreur, dont le bénéfice augmente avec le délai de rappel.10 Une consigne réussie est une consigne dont l'exécution démarre dans les deux secondes.

Que faire d'un patient qui refuse systématiquement de se lever ?

Avant de parler de refus, envisager deux hypothèses. Une apathie d'origine frontale, qui est un déficit d'initiation et non de volonté : la réponse est de démarrer le mouvement avec lui plutôt que de l'y inviter. Ou une dépression, qui prédit indépendamment la chute dans cette population (HR 1,053 par point de l'échelle de Cornell) et qui relève d'un traitement.3

Un patient dément peut-il apprendre un nouvel exercice ?

Oui, par la voie procédurale. C'est la base de tout ce qui est décrit dans cet article : un patient qui ne pourra jamais raconter la séance peut malgré tout améliorer sa performance sur une tâche répétée.10 L'honnêteté impose d'ajouter que la transposition de ce principe à des gains fonctionnels mesurables, chez des patients de plus de 89 ans, n'a produit qu'un résultat inconstant dans la seule série publiée.25

Pourquoi ne pas donner de neuroleptique à un patient à corps de Lewy ?

Parce que 54 % des patients qui en ont reçu, dans la série autopsique de référence, ont eu une réaction sévère, avec une surmortalité dans l'année (HR 2,70), contre 7 % chez les patients Alzheimer.30 La HAS n'autorise la rispéridone qu'en troisième ligne et seulement après avoir exclu cette maladie.12 Le kinésithérapeute ne prescrit pas, mais il est souvent le premier à voir la conséquence motrice de la prescription.

La distinction entre maladie à corps de Lewy et démence parkinsonienne change-t-elle ma prise en charge ?

Peu, en pratique. Les deux relèvent de la même pathologie et les rares études d'exercice les traitent ensemble.3940 La règle d'un an qui les sépare est explicitement qualifiée d'arbitraire par le consensus de 2017.29 Ce qui change vraiment votre conduite, ce sont les fluctuations, l'hypotension orthostatique et la contre-indication aux neuroleptiques, qui valent pour les deux. Pour le contenu moteur des séances, notre article Parkinson et kinésithérapie reste la référence.

Un patient jeune avec des troubles du comportement, est-ce vraiment une démence ?

C'est une des hypothèses à poser. Dans les études restreintes aux moins de 65 ans, la dégénérescence fronto-temporale représente 10,2 % des troubles neurocognitifs, contre 2,7 % toutes classes d'âge confondues.18 Les formes génétiques débutent en moyenne à 49,5 ans pour MAPT.19 Et le tableau initial est comportemental, avec une mémoire longtemps normale : c'est exactement ce qui fait porter à tort un diagnostic de dépression ou d'épuisement professionnel.

Faut-il refaire les tests d'équilibre plusieurs fois ?

Dans la maladie à corps de Lewy, oui, systématiquement. Les fluctuations cognitives sont un trait central de la maladie,29 et un bilan réalisé un jour de bonne forme surestime les capacités réelles, donc sous-dimensionne les aménagements. Dans les deux autres maladies, une seule mesure suffit en général, à condition d'être refaite aux mêmes conditions horaires.

Bibliographie

Quarante-trois références. Chaque identifiant a été vérifié dans PubMed via l'API E-utilities, puis le résumé complet a été lu pour contrôler ce que la source établit réellement, et enfin la ligne de citation elle-même (auteurs complets, revue, année, volume, pagination, DOI) a été recontrôlée sur la notice XML. Une référence a été écartée en cours de route : son titre annonçait la dysphagie dans la maladie d'Alzheimer, son texte concluait qu'aucune étude sur ce point n'avait été identifiée. Les liens PMID ouvrent la notice PubMed.

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Publié le 14 août 2026. Dernière relecture scientifique le 14 août 2026.

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