

Kinésithérapie du sport
De la blessure à la reprise : structurez chaque étape de la réathlétisation
Maxence Ponthus
Lésion de Lisfranc (entorse du médiopied) : pourquoi elle passe pour une entorse de cheville, les signes d'alerte, la radio en charge et la rééducation.

Une lésion de Lisfranc n'est pas une entorse de cheville : la douleur siège au milieu du pied, pas sous la malléole.
99,4%de sensibilité groupée des règles d'Ottawa pour repérer une fracture du pied et de la cheville
La suite reprend chacun de ces points en détail, sources à l'appui. Elle est là si vous en avez besoin.
Ce sujet fait l'objet d'une formation : De la blessure à la reprise : structurez chaque étape de la réathlétisation, présentiel avec Maxence Ponthus.
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12 chapitres de l'article · 68 min au total
Distinguer◔ 7 min
Une lésion de Lisfranc et une entorse de cheville partagent trois éléments du tableau, ce qui explique la confusion.
Comprendre◔ 4 min
La stabilité entre M1 et M2 tient entièrement à un seul ligament oblique, le ligament de Lisfranc.
Mécanismes◔ 4 min
Les ligaments dorsaux, plus grêles que les plantaires, cèdent les premiers.
Reconnaître◔ 5 min
Aucun signe isolé ne fait le diagnostic ; c'est leur accumulation qui doit déclencher l'imagerie.
Imager◔ 8 min
L'IRM est clairement le meilleur examen pour détecter les anomalies ligamentaires.
Classer◔ 4 min
Trois systèmes de classification coexistent, mais un seul répond à la question qui intéresse le kinésithérapeute.
Opérer◔ 6 min
Le kinésithérapeute ne pose pas l'indication, mais il reçoit le patient avant, entre et après.
Rééduquer◔ 11 min
Il n'existe aucun essai randomisé de rééducation après lésion de Lisfranc.
Populations◔ 5 min
La conduite raisonnable est l'avis d'un chirurgien orthopédiste pédiatrique devant toute douleur persistante du médiopied de l'enfant.
Cas cliniques◔ 5 min
Chercher un diagnostic n'autorise pas à arrêter de chercher : deux lésions peuvent coexister.
En pratique◔ 3 min
Un doigt sur le dos du médiopied change tout, dans l'anamnèse comme à l'examen.
FAQ◔ 6 min
Le protocole de référence pour une lésion stable est l'immobilisation avec décharge pendant six semaines.
Se former


Kinésithérapie du sport
Maxence Ponthus
La suite, c'est la pratique : la formation qui enseigne ce sujet, avec Maxence Ponthus.
Nos formations sur ce sujet peuvent être prises en charge par le DPC ou le FIFPL, selon votre profession et votre situation.
Un patient tord son pied, il gonfle, il boite, il ne peut plus prendre appui. Le réflexe est d'appeler cela une entorse de cheville, et c'est précisément cette phrase qui coûte le pronostic. Cet article traite du médiopied : l'articulation tarso-métatarsienne, dite de Lisfranc. Pour le ligament talo-fibulaire antérieur et la cheville latérale, voir notre article dédié à l'entorse latérale de cheville. Les deux se ressemblent au premier examen, se traitent à l'opposé, et une seule des deux laisse trois patients sur quatre avec de l'arthrose dix ans plus tard quand elle est mal réduite.
Ce qu'il faut avoir en tête avant de lire le reste, si vous recevez ce patient demain matin.
L'essentiel en dix lignes
« Les lésions de Lisfranc sont fréquemment manquées lors de la première consultation, faute de signes physiques démonstratifs, et laissent pourtant un handicap significatif. »
Wadsworth & Eadie, Journal of Orthopaedic & Sports Physical Therapy, 2005 : PMID 15839309Cette question n'est pas rhétorique : c'est le mécanisme d'erreur qui produit l'essentiel des retards diagnostiques, et il se démonte point par point.
Le patient arrive avec un pied gonflé après un traumatisme en torsion. Il boite, il désigne « la cheville » d'un geste large, il ne peut pas poser le pied. Trois éléments de ce tableau sont partagés mot pour mot avec l'entorse latérale de cheville, qui est vingt à cent fois plus fréquente. Le raisonnement clinique fait ce qu'il fait toujours : il retient l'hypothèse la plus probable. Et il a raison dans l'immense majorité des cas : c'est bien ce qui rend l'erreur si difficile à corriger.
Le problème est que les quatre éléments qui distinguent les deux lésions sont tous discrets, et qu'aucun d'eux ne saute aux yeux si on ne les cherche pas.
Un patient ne dit presque jamais « j'ai mal au médiopied ». Il dit « j'ai mal au pied » ou « à la cheville », et il montre une zone de dix centimètres. Si l'examen commence par la palpation des faisceaux du ligament collatéral latéral, il trouvera presque toujours quelque chose de sensible : un pied traumatisé et œdématié est diffusément douloureux. Le test se conclut sur une confirmation qui n'en est pas une.
La parade est mécanique : palper la ligne des bases métatarsiennes de façon systématique, du premier au cinquième rayon, avant même de toucher les malléoles. Une douleur exquise et reproductible sur l'interligne entre le premier cunéiforme et la base du deuxième métatarsien n'appartient pas au registre de l'entorse de cheville.
« Je me suis tordu le pied » recouvre deux mécanismes qui n'ont rien à voir. Dans l'entorse latérale de cheville, c'est le pied qui part en inversion sous une jambe qui poursuit sa trajectoire. Dans la lésion de Lisfranc, c'est l'inverse : l'avant-pied est fixé au sol, souvent en flexion plantaire forcée, et c'est le corps qui bascule ou qu'on charge par-dessus. Les registres retrouvent une nette prédominance de mécanismes de basse énergie, dans le registre suédois des fractures, une simple chute avec trébuchement représente 31 % des 2 084 lésions recensées entre 2013 et 2022, et un cas sur cinq seulement relève d'un traumatisme à haute énergie (Juto 2025, PMID 39626601). Dans la série norvégienne, 31 % seulement des lésions étaient de haute énergie (Stødle 2020, PMID 31257042).
Autrement dit : attendre un traumatisme spectaculaire pour évoquer un Lisfranc, c'est écarter d'emblée deux tiers à quatre cinquièmes des cas.
Le patient repart des urgences avec un cliché de pied et le verdict « pas de fracture ». Le cliché a été fait allongé, sans charge, parce que le patient ne pouvait pas se tenir debout. Or c'est précisément la mise en charge qui écarte les surfaces articulaires et rend le diastasis visible. Une radiographie sans charge normale, chez un patient dont le médiopied est douloureux, est un examen non concluant, pas un examen négatif. Nous y revenons en détail au chapitre sur l'imagerie.
Les règles d'Ottawa pour la cheville et le médiopied sont l'un des outils de tri les mieux validés de la traumatologie : la méta-analyse de 66 études rapporte une sensibilité groupée de 99,4 % (IC 95 % : 97,9-99,8) pour une spécificité de 35,3 % (IC 95 % : 28,8-42,3) (Beckenkamp 2017, PMID 27884861). Ce chiffre de sensibilité rassure, et c'est là que se glisse l'erreur de raisonnement.
Ces règles ont été construites et validées pour exclure une fracture. Leur critère médiopied porte sur la base du cinquième métatarsien et sur le naviculaire. Une lésion de Lisfranc purement ligamentaire n'est pas une fracture, et son siège n'est ni le naviculaire ni la base du cinquième. Un patient peut donc satisfaire aux règles d'Ottawa, ne pas recevoir de radiographie, et avoir une lésion instable du médiopied. Ce n'est pas un défaut de la règle : c'est une application hors de son domaine de validité.
Ce que la sensibilité de 99,4 % ne dit pas
Une sensibilité mesurée pour un diagnostic, la fracture, ne se transporte pas à un autre : l'instabilité ligamentaire. Les règles d'Ottawa restent excellentes pour ce qu'elles font. Elles ne constituent simplement pas un filet de sécurité pour le complexe de Lisfranc, et n'ont jamais prétendu l'être.
Les taux de diagnostic manqué publiés varient énormément, et cette variation elle-même est instructive : elle mesure le recrutement autant que la difficulté du diagnostic.
Le lecteur attentif remarquera que Renninger ne trouve aucune différence significative entre haute et basse énergie sur le taux de diagnostic manqué : 21 % contre 18 %. C'est un résultat contre-intuitif et important. On pourrait croire que les lésions discrètes sont manquées et les fracas repérés ; en réalité, les deux le sont à peu près autant, pour des raisons différentes : les unes parce qu'elles sont ténues, les autres parce qu'elles se noient dans un polytraumatisme.
| Élément | Lésion de Lisfranc | Entorse latérale de cheville |
|---|---|---|
| Mécanisme | Charge axiale ou torsion sur avant-pied fixé au sol, pied en flexion plantaire | Inversion-supination du pied sous la jambe, en décharge partielle |
| Siège de la douleur | Ligne des bases métatarsiennes, dos du médiopied, interligne C1-M2 | Sous et en avant de la malléole latérale, sur le trajet du talo-fibulaire antérieur |
| Ecchymose | Peut siéger à la plante du médiopied : signe très évocateur | Latérale et rétro-malléolaire, migrant vers le talon |
| Appui | Souvent impossible d'emblée, et surtout impossible sur la pointe | Douloureux mais souvent possible en grade I-II |
| Douleur en abduction-pronation de l'avant-pied | Reproduit la douleur au médiopied | Ne reproduit rien de particulier |
| Radiographie sans charge | Peut être strictement normale alors que la lésion est instable | Demandée selon les règles d'Ottawa, pour exclure une fracture |
| Examen qui tranche | Radiographie bilatérale en charge, comparative | Examen clinique différé à 4-5 jours, imagerie selon Ottawa |
| Conséquence d'un retard | Arthrose du médiopied, effondrement de l'arche, chirurgie plus lourde | Instabilité chronique, déficit proprioceptif, récidives |
Drapeaux rouges : adresser sans délai
À retenir de ce chapitre
La confusion avec l'entorse de cheville ne vient pas d'une ressemblance des lésions, mais d'une ressemblance des présentations : pied gonflé, torsion, boiterie. Quatre garde-fous suffisent à la lever : palper la ligne des bases métatarsiennes avant les malléoles, faire préciser si l'avant-pied était fixé au sol, ne jamais tenir une radiographie sans charge pour un examen négatif, et savoir que les règles d'Ottawa ne couvrent pas l'instabilité ligamentaire du médiopied.
Comprendre pourquoi une articulation quasi immobile devient instable après un traumatisme discret demande de regarder sa géométrie avant sa ligamentologie.
Le médiopied est la région du pied comprise entre l'arrière-pied et les métatarsiens. L'articulation tarso-métatarsienne (dite de Lisfranc, d'après le chirurgien militaire Jacques Lisfranc de Saint-Martin) est la ligne d'union entre les cunéiformes et le cuboïde d'un côté, et les cinq bases métatarsiennes de l'autre. Elle traverse le pied en oblique, en escalier plutôt qu'en ligne droite.
Fonctionnellement, on décrit trois colonnes :
Cette différence de mobilité a une conséquence chirurgicale directe, sur laquelle nous revenons : la colonne latérale ne se fixe pas comme les deux autres, sous peine de raideur.
La base du deuxième métatarsien est encastrée en retrait, dans une mortaise formée par les trois cunéiformes. Cette configuration en tenon-mortaise est ce qui verrouille toute la ligne : le deuxième rayon ne peut pas se déplacer latéralement tant que la mortaise est intacte. C'est aussi ce qui explique que la lésion s'y concentre : une force qui écarte le premier du deuxième métatarsien vient buter contre cet encastrement, et c'est le lien ligamentaire, ou l'os lui-même, qui cède.
Fait anatomique décisif pour la lecture des radiographies : il n'existe aucun ligament transverse intermétatarsien entre la base du premier et celle du deuxième métatarsien. La stabilité entre ces deux rayons est entièrement assurée par un ligament oblique tendu du premier cunéiforme à la base du deuxième métatarsien : le ligament de Lisfranc proprement dit. C'est la raison pour laquelle un écartement entre M1 et M2 sur un cliché en charge signe une atteinte de ce ligament, et non une variation anatomique bénigne.
La revue systématique de la littérature cadavérique décrit le complexe ligamentaire de Lisfranc en trois structures distinctes : le faisceau dorsal, le faisceau interosseux et le faisceau plantaire. Sur huit études cadavériques retenues parmi 1 204 articles criblés, c'est le faisceau interosseux qui présente la plus grande épaisseur, la plus grande surface d'insertion osseuse, la rigidité la plus élevée et la meilleure résistance à la rupture lorsqu'il est chargé dans l'axe de ses fibres (Sripanich 2021, PMID 33639336).
Mais l'épaisseur n'est pas la fonction. L'étude cadavérique de sections séquentielles est plus instructive encore : sur seize membres inférieurs placés dans un cadre radiotransparent de mise en charge et scannés à chaque étape, la section du ligament dorsal et du ligament interosseux ne produit qu'une augmentation légère des distances M1-M2 et C1-M2. L'écartement s'aggrave à la section du ligament plantaire entre premier cunéiforme et troisième métatarsien, et devient maximal après section du ligament plantaire entre premier cunéiforme et deuxième métatarsien. La conclusion des auteurs est explicite : l'instabilité franche n'apparaît qu'avec la section simultanée du ligament de Lisfranc et des deux ligaments plantaires (Penev 2021, PMID 31950232).
« Une rupture isolée du ligament de Lisfranc, sans dislocation, ne nécessite pas nécessairement une intervention chirurgicale. »
Penev et coll., European Journal of Trauma and Emergency Surgery, 2021 : PMID 31950232. Conclusion tirée d'un modèle cadavérique de sections séquentielles sur seize spécimens, et donc à transposer avec la prudence qu'appelle tout modèle ex vivo.Cette hiérarchie plantaire explique deux choses en clinique. D'abord la valeur diagnostique de l'ecchymose plantaire : elle traduit un saignement des structures plantaires, celles dont l'atteinte fait basculer vers l'instabilité. Ensuite le poids que l'IRM accorde au faisceau plantaire dans la décision, sur lequel nous revenons au chapitre imagerie.
À retenir de ce chapitre
Le médiopied ne tient pas par la puissance d'un gros ligament, mais par un encastrement osseux, la base du deuxième métatarsien dans sa mortaise, verrouillé par un réseau ligamentaire dont l'élément le plus épais n'est pas l'élément le plus décisif. C'est l'atteinte des faisceaux plantaires qui fait basculer vers l'instabilité, et l'absence de ligament transverse entre M1 et M2 qui rend tout écartement mesurable pathologique par construction.
Reconstituer le geste est le premier temps de l'examen, et souvent celui qui oriente le plus vite. Encore faut-il poser la bonne question.
Le pied est en flexion plantaire, l'avant-pied appuyé au sol par les têtes métatarsiennes. Une charge axiale descend le long du membre, ou une rotation s'applique au tibia pendant que l'avant-pied reste fixé. Les ligaments dorsaux, plus grêles que les plantaires, cèdent les premiers ; les bases métatarsiennes se déplacent vers le dos et en dehors. Selon l'intensité, on obtient une simple entorse ligamentaire, une avulsion osseuse à l'insertion du ligament, ou une luxation franche.
Les situations typiques ne sont pas exotiques :
Un écrasement du dos du pied (roue de véhicule, charge lourde qui tombe), produit une lésion différente : plus de fractures, plus de colonnes atteintes, plus de lésions des parties molles, un risque de syndrome des loges. Ces lésions ne sont pas celles qu'on manque, mais celles dont le pronostic reste le plus sombre : dans la série princeps de Myerson, un seul des huit écrasements directs obtient un résultat bon ou excellent (Myerson 1986, PMID 3710321).
La comparaison la plus utile en pratique vient de la série de 80 lésions opérées de Renninger, qui oppose 32 traumatismes à haute énergie à 48 à basse énergie (Renninger 2017, PMID 28693353). Les différences sont franches :
| Caractéristique | Haute énergie (n = 32) | Basse énergie (n = 48) |
|---|---|---|
| Lésion purement ligamentaire | 16 % | 68 % |
| Fracture associée du pied | 78 % | 4 % |
| Fracture d'une base métatarsienne | 84 % | 29 % |
| Fracture intra-articulaire déplacée | 59 % | 4 % |
| Fracture du cuboïde | 31 % | 6 % |
| Fracture associée hors du pied | 37 % | 6 % |
| Atteinte des cinq rayons | 23 % | 6 % |
| Nombre moyen de rayons atteints | 4,1 | 2,7 |
| Diagnostic manqué initialement | 21 % | 18 % (différence non significative) |
La lecture clinique tient en une phrase : la lésion de basse énergie est isolée, ligamentaire, limitée à deux ou trois rayons ; c'est-à-dire exactement la lésion qui ne laisse presque rien voir sur une radiographie sans charge. Et c'est elle qui domine numériquement.
Un point mérite qu'on s'y arrête. Stødle rapporte que les lésions instables sont plus fréquentes chez la femme (p = 0,016), et identifie deux autres prédicteurs d'instabilité : la présence de fractures intra-articulaires des deux articulations tarso-métatarsiennes latérales (p = 0,007), et une hauteur réduite de la deuxième articulation tarso-métatarsienne (p = 0,036), c'est-à-dire une mortaise moins profonde (Stødle 2020, PMID 31257042). Ce dernier point relie directement l'anatomie décrite plus haut au risque clinique : moins la clé de voûte est encastrée, moins elle tient.
Comment interroger le mécanisme
Trois questions, dans cet ordre, suffisent à orienter :
À retenir de ce chapitre
La lésion de Lisfranc n'est pas une lésion de traumatologie lourde qui déborderait parfois vers le sport : c'est majoritairement l'inverse. Deux tiers à quatre cinquièmes des cas relèvent de la basse énergie, et dans ce registre plus des deux tiers sont purement ligamentaires. Le tableau qui fait manquer le diagnostic est aussi le tableau le plus fréquent.
Aucun signe isolé ne fait le diagnostic. C'est leur accumulation qui doit déclencher la demande d'imagerie adaptée, et il faut savoir lesquels chercher.
Trois choses se voient, à condition de déchausser complètement le patient et de comparer les deux pieds côte à côte, y compris à la plante.
L'œdème du dos du médiopied. Il est central, en avant du cou-de-pied, et non rétro-malléolaire. Comparé à l'autre pied, il élargit visiblement la région des bases métatarsiennes.
L'ecchymose plantaire. C'est le signe qui porte un nom. Décrit en 1996 sur une série de patients dont les radiographies ne montraient pas l'étendue réelle des lésions, il consiste en une zone ecchymotique du médiopied à la face plantaire, et il traduit une atteinte potentiellement importante des ligaments tarso-métatarsiens plantaires. Les auteurs concluent que les patients porteurs de ce signe doivent être évalués agressivement, avec recours précoce aux clichés en contrainte (Ross 1996, PMID 8932671).
Ce que le signe de l'ecchymose plantaire n'est pas
Il n'a jamais fait l'objet d'une étude de performance diagnostique avec sensibilité et spécificité. C'est un signe d'alerte décrit sur série, pas un test validé. Son absence n'élimine strictement rien, et il apparaît souvent avec un ou deux jours de retard. Le citer autrement, c'est lui prêter une autorité qu'il n'a pas.
L'affaissement de l'arche interne. Il ne se juge qu'en charge, et donc seulement quand le patient peut poser le pied. C'est un signe tardif, qui signe déjà une atteinte de stade avancé.
La règle est de palper la ligne tarso-métatarsienne en entier, du premier au cinquième rayon, avant toute autre chose. On cherche :
Elles reproduisent la douleur en sollicitant le complexe ligamentaire. Aucune ne dispose de valeurs diagnostiques publiées dans les sources que nous avons vérifiées ; elles servent à renforcer une suspicion, pas à trancher.
Ce sont eux qui trient le mieux, une fois passée la phase hyperalgique des trois ou quatre premiers jours.
| Signe | Ce qu'il suggère | Valeur et limite |
|---|---|---|
| Ecchymose plantaire du médiopied | Atteinte des ligaments tarso-métatarsiens plantaires | Alerte forte quand présent ; absence non informative ; retard d'apparition de 24 à 48 h |
| Douleur exquise sur l'interligne C1-M2 | Atteinte du complexe de Lisfranc | Le siège le plus spécifique ; à rechercher activement, il n'est pas spontanément désigné |
| Écart palpable entre les bases de M1 et M2 | Diastasis constitué | Signe tardif ; l'œdème le masque souvent |
| Douleur en abduction-pronation de l'avant-pied | Mise en tension du ligament de Lisfranc | Utile en appoint ; douloureux et peu reproductible en phase aiguë |
| Test de la touche de piano positif | Instabilité d'un rayon isolé | Dépend beaucoup de l'examinateur |
| Impossibilité d'appui unipodal | Défaut de transmission des charges au médiopied | Meilleur discriminant fonctionnel après la phase aiguë |
| Impossibilité de monter sur la pointe | Idem, en sollicitation propulsive | Un patient qui court sur la pointe est probablement stable : argument utilisé en pratique et documenté sur un cas |
| Affaissement de l'arche en charge | Perte de hauteur de l'arche, stade III de Nunley-Vertullo | Signe de gravité ; se compare toujours au pied controlatéral |
Drapeaux rouges spécifiques à l'examen clinique
À retenir de ce chapitre
L'examen clinique d'une suspicion de Lisfranc n'est pas un examen de cheville étendu au pied : c'est un examen dont l'ordre change. On inspecte la plante, on palpe la ligne des bases métatarsiennes avant les malléoles, et on termine par des tests de charge (appui unipodal, montée sur pointe), qui sont les plus discriminants. Aucun de ces signes n'a de valeur diagnostique chiffrée : c'est leur faisceau qui déclenche l'imagerie, et l'imagerie qui tranche.

RadiographieRadiographie du pied de face, en charge : déplacement latéral de 3 mm de la base du 2e métatarsien par rapport au cunéiforme médial, signe caractéristique d'une entorse de Lisfranc.
Source : Yeoh et al., Cases Journal, 2008, figure 1 · CC BY
C'est le chapitre qui décide. Un examen bien choisi rattrape un examen clinique hésitant ; un examen mal choisi transforme une hésitation en fausse certitude.
C'est l'examen que le patient a presque toujours déjà passé. Trois incidences (face, profil, oblique à 30 degrés), réalisées allongé, parce qu'il ne pouvait pas se tenir debout. On y cherche classiquement le fleck sign, petite avulsion osseuse dans l'espace entre M1 et M2, qui signe l'arrachement du ligament de Lisfranc à son insertion.
Le problème n'est pas que cet examen soit inutile : il détecte les luxations franches et les fractures. Le problème est logique : sans charge, les surfaces articulaires sont maintenues en place par la simple congruence osseuse, et un ligament rompu ne se manifeste par aucun écartement. La revue systématique d'imagerie conclut que la radiographie conventionnelle peut montrer un diastasis franc, mais que la mise en charge améliore la capacité à détecter les lésions subtiles (Sripanich 2020, PMID 31368007).
Une radiographie sans charge normale chez un patient dont le médiopied est douloureux est donc un examen non concluant. Le formuler ainsi, dans le compte rendu comme dans la conversation avec le patient, évite qu'il reparte avec la conviction que « tout va bien ».
Trois incidences du pied, en appui, et surtout le pied controlatéral dans les mêmes conditions. C'est la comparaison qui donne l'information, parce que la distance normale entre C1 et M2 varie beaucoup d'un individu à l'autre.
L'étude australienne la plus utile sur ce point a inclus 117 patients ayant eu à la fois des radiographies bilatérales en charge et un scanner. Le rapport de diastasis, écart mesuré du côté lésé divisé par celui du côté sain, était de 1,53 (IC 95 % : 1,41-1,65) chez les patients opérés, contre 1,11 (IC 95 % : 1,07-1,16) chez ceux traités sans chirurgie, différence hautement significative (p < 0,001). La corrélation entre la mesure du diastasis et la décision opératoire était de R = 0,576 (p < 0,001) (Kennelly 2019, PMID 30780193).
Le résultat le plus contre-intuitif de cette étude concerne le scanner. Quand la radiographie en charge initiale était positive, 54 % des scanners qui suivaient étaient rendus équivoques ou négatifs. Et quand la radiographie en charge était négative ou équivoque, seuls 12 % des scanners étaient positifs. Les auteurs en concluent que « le scanner apporte un bénéfice limité au diagnostic et à la prise en charge initiale des lésions subtiles de Lisfranc aux urgences » et plaident pour la radiographie bilatérale en charge en première intention.
La difficulté pratique, et comment la gérer
Un patient en phase aiguë ne peut souvent pas prendre appui : c'est même l'un des signes qui font suspecter la lésion. La radiographie en charge devient alors impossible le jour même. Ce n'est pas une raison pour l'abandonner : c'est une raison pour la programmer. La conduite raisonnable est une immobilisation et une décharge provisoires, puis un cliché en charge dès que l'appui redevient possible. Dans la cohorte prospective norvégienne de scanners en charge, les patients ont pu supporter la mise en charge complète après une médiane de 9 jours (Poulsen 2025, PMID 41170783). C'est l'ordre de grandeur du rendez-vous à fixer. Le rôle du kinésithérapeute est souvent de repérer que ce rendez-vous n'a jamais été pris.
Le scanner conventionnel, réalisé sans charge, apporte ce que la radiographie ne donne pas : les fractures non déplacées, les subluxations osseuses minimes, l'état des colonnes latérales, la cartographie exacte avant chirurgie. La revue systématique le confirme : « le scanner est plus utile que la radiographie pour détecter les fractures non déplacées et les subluxations osseuses minimes » (Sripanich 2020, PMID 31368007).
Ce qu'il ne donne pas, réalisé sans charge, c'est la stabilité : c'est-à-dire l'information qui décide du traitement. C'est toute la portée du résultat de Kennelly. Le scanner reste indispensable dès qu'une chirurgie est envisagée, et pour les lésions à composante osseuse ; il ne remplace pas le cliché en charge pour la question « cette lésion est-elle instable ? ».
Le scanner en charge (weightbearing CT) combine la tridimensionnalité du scanner et la mise sous contrainte physiologique. La revue systématique de neuf études conclut qu'il « paraît plus apte à détecter une instabilité subtile de Lisfranc que le scanner conventionnel, vraisemblablement parce qu'il permet d'évaluer la lésion sous charge » (Talaski 2023, PMID 38027457).
Le travail le plus abouti à ce jour est la cohorte prospective d'Oslo. Trente-huit patients porteurs de fractures non déplacées (moins de 2 mm) ou d'arrachements dans la zone tarso-métatarsienne 1 à 3 ont eu un scanner en charge monopodal bilatéral. Les mesures C1-M2, évaluant l'intégrité du faisceau dorsal et du faisceau interosseux, ont été combinées et comparées au côté sain pour produire un score de différence. Résultats :
Ce que cette étude ne prouve pas encore
Trente-huit patients, un seul centre, un seul protocole de mesure, et un suivi à douze semaines. C'est une validation prospective, ce qui la place bien au-dessus des séries rétrospectives, mais le seuil de 3 mm n'est pas un standard établi, et les auteurs eux-mêmes rappellent en introduction qu'il n'existe « aucun consensus sur le moment optimal, le protocole de mesure ou le seuil de stabilité » en scanner en charge. Présenter ce seuil comme une règle acquise serait une surinterprétation. Et le scanner en charge reste un équipement peu répandu.
L'IRM est, selon la revue systématique, « clairement le meilleur examen pour détecter les anomalies ligamentaires », mais « son utilité pour détecter une instabilité subtile de Lisfranc demande des travaux complémentaires » (Sripanich 2020, PMID 31368007). Cette nuance est le cœur du sujet : voir un ligament rompu et prédire une instabilité ne sont pas la même chose.
L'étude qui a réduit cet écart compare l'IRM aux constatations peropératoires chez vingt patients (vingt et un pieds), avec pour référence le test en contrainte manuelle sous anesthésie et la chirurgie. Dix-sept articulations se sont révélées instables, quatre stables. Le meilleur prédicteur d'instabilité n'était ni le faisceau dorsal ni l'aspect global du complexe, mais la rupture du ligament plantaire entre le premier cunéiforme et les bases des deuxième et troisième métatarsiens (pC1-M2M3), avec une sensibilité de 94 %, une spécificité de 75 % et une valeur prédictive positive de 94 %. Dix-neuf des vingt et un complexes ont été correctement classés par l'IRM (Raikin 2009, PMID 19339574).
Deux enseignements pratiques. D'abord, l'IRM ne se lit pas en cherchant « le ligament de Lisfranc » : elle se lit en cherchant le faisceau plantaire, cohérent avec ce que l'étude cadavérique de sections séquentielles avait établi. Ensuite, un faisceau plantaire d'aspect normal oriente vers un médiopied stable, et peut dispenser d'un test en contrainte sous anesthésie chez un patient dont la clinique et la radiographie sont équivoques : c'est la conclusion explicite des auteurs. À l'inverse, la rupture du deuxième ligament plantaire tarso-métatarsien, présente chez dix-huit des vingt et un pieds, n'avait « que peu de corrélation clinique avec l'instabilité » : un ligament rompu de plus n'est pas un argument de plus.
À retenir de ce chapitre
Un seul examen répond à la question qui décide du traitement, et ce n'est pas le plus sophistiqué : c'est la radiographie bilatérale en charge. Le scanner conventionnel cartographie l'os sans juger la stabilité ; le scanner en charge est prometteur mais son seuil n'est pas établi ; l'IRM tranche à condition qu'on lui demande le bon ligament : le faisceau plantaire C1-M2M3. Et quand l'appui est impossible, le cliché en charge ne s'annule pas : il se programme, autour du dixième jour.

IRMIRM du médiopied, coupe coronale : ligaments de Lisfranc plantaire et propre visualisés par les flèches, au niveau de la fracture du cunéiforme médial.
Source : Chang et al., Case Reports in Medicine, 2014, figure 2 · CC BY
Trois systèmes coexistent. Ils ne répondent pas à la même question, et un seul répond à celle qui intéresse le kinésithérapeute.
La classification anatomique, issue du travail de Myerson sur 76 fractures-luxations, décrit la direction et l'étendue du déplacement : atteinte de tous les rayons dans le même sens (type A, homolatéral), atteinte partielle avec un ou plusieurs rayons épargnés (type B), atteinte divergente où les colonnes partent dans des directions opposées (type C).
Cette classification a une valeur historique et descriptive considérable : c'est elle qui a établi que la qualité de la réduction initiale est le déterminant majeur des résultats inacceptables, et qu'un déplacement supérieur à 2 mm après réduction fermée impose une réduction ouverte (Myerson 1986, PMID 3710321). Elle garde aussi une valeur pronostique : le type C est l'un des trois facteurs de risque d'arthrose identifiés à long terme, avec la réduction non anatomique et le tabagisme (Dubois-Ferrière 2016, PMID 27147683).
Sa limite est structurelle : elle suppose un déplacement visible. Elle ne dit rien de la lésion qui n'apparaît qu'en charge, c'est-à-dire de celle qu'on manque.
Publiée en 2002, cette classification a été construite pour les entorses du médiopied du sportif, sur la base de la clinique, des radiographies en charge et de la scintigraphie osseuse :
Les auteurs rapportent 93 % d'excellents résultats à un recul moyen de 27 mois, sur quinze athlètes. Ce chiffre circule beaucoup ; il faut le citer avec son effectif (Nunley & Vertullo 2002, PMID 12435655).
L'apport durable de ce travail n'est pas le taux de succès, c'est la démonstration que le diastasis se mesure en comparaison au côté sain et en charge, et que la perte de hauteur de l'arche est le marqueur de gravité qui sépare le stade II du stade III.
Un détail méthodologique qui a vieilli
Le stade I de Nunley-Vertullo repose sur une hyperfixation scintigraphique. La scintigraphie osseuse n'est plus l'examen de recours dans ce contexte : l'IRM et le scanner en charge ont pris le relais. La logique des trois stades reste valable ; le moyen d'accès au stade I, lui, a changé. Reprendre la classification sans le dire reviendrait à recommander implicitement un examen sorti de la pratique.
La revue du Bone & Joint Journal de décembre 2024 pose le problème frontalement : « les systèmes de classification d'origine étaient anatomiques, et limités comme outils d'aide à la décision thérapeutique ». Elle propose à la place une classification fondée sur la stabilité, avec la radiographie en charge et le scanner comme outils diagnostiques de référence (Poutoglidou 2024, PMID 39615511).
La bascule tient en une phrase : la question n'est pas « quelle forme a le déplacement ? » mais « ce médiopied tient-il sous charge ? ». Et la réponse commande directement la conduite :
| Système | Question posée | Outil requis | Ce qu'il apporte au kinésithérapeute |
|---|---|---|---|
| Hardcastle / Myerson (1986) | Dans quelle direction et sur quels rayons le déplacement s'est-il fait ? | Radiographies conventionnelles | Le type C annonce un risque arthrosique plus élevé, donc une surveillance et un discours au patient adaptés |
| Nunley & Vertullo (2002) | Quelle est l'ampleur du diastasis chez ce sportif, et l'arche a-t-elle cédé ? | Radiographies en charge comparatives (+ scintigraphie à l'époque) | Le passage du stade II au stade III se lit sur la hauteur de l'arche : un affaissement apparu en cours de suivi est une alerte |
| Fondée sur la stabilité (2024) | Ce médiopied tient-il sous charge ? | Radiographie en charge + scanner, éventuellement scanner en charge | C'est la seule qui prédit le protocole : décharge six semaines si stable, chirurgie et calendrier propre si instable |
« Les systèmes de classification d'origine étaient fondés sur l'anatomie, et limités comme outils d'orientation thérapeutique. »
Poutoglidou et coll., The Bone & Joint Journal, décembre 2024 : PMID 39615511À retenir de ce chapitre
Savoir réciter les types A, B et C ne change rien à une prise en charge. Ce qui la change, c'est de savoir si la lésion est stable ou instable, et cette information ne se lit ni sur le compte rendu opératoire ni sur le nom de la classification, mais sur le comportement du médiopied sous charge. Quand le dossier ne le dit pas, c'est la question à poser au chirurgien avant de bâtir le protocole.
Le kinésithérapeute ne pose pas l'indication, mais il reçoit le patient avant, entre, et après. Comprendre ce qui a été décidé, et pourquoi, conditionne tout le reste.
Le principe est stable depuis quarante ans et n'a pas été contredit : une lésion déplacée doit être réduite anatomiquement et maintenue. Myerson établissait déjà qu'« un déplacement supérieur à 2 mm ou un angle talo-métatarsien supérieur à 15 degrés sur les radiographies après réduction fermée impose une réduction ouverte » (Myerson 1986, PMID 3710321).
Quatorze ans plus tard, la série de Seattle le confirme sur 48 patients suivis en moyenne 52 mois : « le déterminant majeur d'un bon résultat était la réduction anatomique » (p = 0,05). Le score AOFAS médiopied moyen atteignait 77 points sur 100, avec 25 % d'arthrose post-traumatique dont six patients ayant nécessité une arthrodèse (Kuo 2000, PMID 11097452). Ce même travail signale que les lésions purement ligamentaires tendent vers de moins bons résultats malgré une réduction anatomique et une fixation par vis : observation qui nourrit encore aujourd'hui le débat sur l'arthrodèse primaire.
La littérature contemporaine reprend le seuil : « un déplacement résiduel supérieur à 2 mm est associé à des résultats inférieurs et à des taux de retour au jeu significativement réduits » (Hammad 2026, PMID 41522288).
La revue systématique du traitement non opératoire est le document le plus honnête sur cette question, parce qu'elle mesure l'échec autant que le succès. Sur huit études et 220 patients, âge moyen 39,8 ans, recul moyen 4,3 ans :
La conclusion des auteurs mérite d'être reprise telle quelle : l'hétérogénéité est trop forte, il manque une définition claire de ce qu'est une lésion stable, et des travaux prospectifs sont nécessaires. Autrement dit, le traitement non opératoire n'est pas un mauvais traitement : c'est un traitement dont on ne sait pas encore désigner les bons candidats avec certitude, ce que le travail de Poulsen sur le scanner en charge commence à corriger.
Deux méta-analyses parues en 2024 arrivent à des conclusions qu'il faut lire ensemble, parce qu'elles ne portent pas sur le même matériau.
La première regroupe dix-huit études comparant arthrodèse primaire et ostéosynthèse dans les lésions aiguës. Elle est favorable à l'arthrodèse sur presque tous les critères : AOFAS de 84,4 contre 75,7, douleur EVA de 1,4 contre 2,0, retour à l'activité antérieure chez 79,2 % contre 65,7 %, arthrose du médiopied chez 2,8 % contre 17,3 %, et surtout un taux de reprises non planifiées de 14,7 % contre 38,3 % (p < 0,001) une fois exclus les retraits de matériel programmés. Les tailles d'effet groupées confirment : AOFAS 0,41 (IC 95 % : 0,13-0,68), arthrose OR 0,29 (IC 95 % : 0,11-0,77), reprises OR 0,16 (IC 95 % : 0,06-0,44) (O'Connor 2024, PMID 39680239).
La seconde ne retient que les essais randomisés : cinq essais, 241 patients, 121 arthrodèses contre 120 ostéosynthèses. Elle retrouve un avantage à l'arthrodèse sur la douleur à deux ans (différence moyenne 0,89 ; IC 95 % : 0,18-1,59), sur la satisfaction (OR 10,04 ; IC 95 % : 1,78-56,76) et sur les reprises toutes causes confondues (OR 27,31 ; IC 95 % : 12,72-58,63), mais aucune différence sur le score AOFAS médiopied à deux ans, ni sur le SF-36, ni sur les reprises non planifiées. Et les auteurs concluent que « ces résultats n'ont pas la puissance de conférer un avantage à l'une des approches, en raison d'une hétérogénéité importante » (Mactier 2024, PMID 39444525).
Pourquoi l'écart entre ces deux méta-analyses n'est pas une contradiction
La première inclut des séries observationnelles, sujettes à un biais d'indication : on n'opère pas les mêmes patients par arthrodèse et par ostéosynthèse. La seconde ne retient que le randomisé, ce qui neutralise ce biais mais réduit à 241 patients. Le chiffre de reprises toutes causes en défaveur de l'ostéosynthèse est en grande partie attendu par construction : l'ostéosynthèse impose souvent un second temps de retrait de matériel, ce que les deux méta-analyses signalent explicitement. C'est pourquoi la comparaison qui compte est celle des reprises non planifiées.
Trois familles cohabitent, et le montage retenu conditionne les délais que le chirurgien vous transmettra.
Cent pour cent de retour à l'activité : lire le chiffre avant de le citer
Ce 100 % porte sur 35 patients issus de 5 études, sans comparateur et sans définition homogène de « l'activité ». Ce n'est pas un taux de succès, c'est l'absence d'échec rapporté dans de petites séries souvent publiées par les promoteurs de la technique. La fixation souple est prometteuse ; elle n'est pas démontrée supérieure.
La colonne latérale, quatrième et cinquième articulations tarso-métatarsiennes, est mobile par nature, et sa fixation rigide produit de la raideur. La littérature récente recommande de la traiter par broches plutôt que par vis ou plaque, avec un retrait précoce (Hammad 2026, PMID 41522288). Concrètement, cela signifie qu'un patient dont la colonne latérale a été brochée aura un temps d'ablation supplémentaire dans son calendrier, souvent vers six à huit semaines, et que votre travail de mobilité sur les rayons latéraux commencera après.
À retenir de ce chapitre
Un seul critère est solide et ancien : toute lésion instable ou déplacée de plus de 2 mm doit être réduite anatomiquement, et la qualité de cette réduction pèse plus que le choix de la technique. Sur le reste (fixer ou fusionner, vis, plaque ou bouton-suture), l'état des preuves autorise la préférence chirurgicale, pas l'affirmation. Ce que vous devez extraire du compte rendu opératoire, ce n'est pas le nom du montage : c'est quelles colonnes ont été fixées, avec quel matériel, et quand il sera retiré.
C'est le chapitre où le kinésithérapeute décide. Il faut d'abord dire honnêtement ce sur quoi on s'appuie : un consensus d'experts de niveau V, une revue systématique de protocoles postopératoires, et une poignée de séries biomécaniques. Il n'existe aucun essai randomisé de rééducation après lésion de Lisfranc.
La source la plus structurée est le consensus international de traumatologie du pied et de la cheville dans le sport, conduit en 2024 par méthode Delphi modifiée sur quatre tours, adossé à une revue systématique. Ses chiffres :
Un écart de chiffres à ne pas gommer
Le consensus donne un retour au sport à 4-6 mois. Les deux séries NFL donnent une médiane de 11,1 mois (McHale 2016) et 11,0 mois (Abed 2023). Ce n'est pas une contradiction : le consensus décrit le délai d'aptitude après une chirurgie réussie, les séries NFL mesurent le délai observé jusqu'au retour en match officiel, calendrier de saison compris, et sur des athlètes de contact au poste le plus exposé. Annoncer 4 à 6 mois à un patient sans mentionner que la réalité observée est souvent le double serait une promesse qu'on ne tiendra pas.
Le protocole de référence est celui que retient la revue du Bone & Joint Journal : « les lésions stables ont généralement de bons résultats en traitement non opératoire, le plus fiablement par immobilisation et décharge pendant six semaines » (Poutoglidou 2024, PMID 39615511).
Deux précisions qui ne sont pas dans la phrase mais qui la rendent applicable. D'abord, cette conduite suppose que la stabilité a été établie, pas présumée : c'est-à-dire par un cliché en charge comparatif, idéalement complété d'un scanner. Ensuite, elle suppose un contrôle radiographique en charge à distance, parce que le déplacement tardif est le mode d'échec dominant : jusqu'à 54 % dans une des séries recensées, et un taux de conversion chirurgicale allant jusqu'à 56 % (Guerreiro 2023, PMID 36841140).
La seule étude qui ait quantifié les séquelles fonctionnelles à distance est une analyse biomécanique de dix-sept patients opérés d'une fracture-luxation de Lisfranc, revus en moyenne 50,5 mois après l'intervention. Ses résultats orientent le contenu des séances mieux que n'importe quelle intuition :
Les auteurs concluent que « la rééducation suffisante est déterminante pour le résultat clinique » et soutiennent « une approche de rééducation centrée sur la restauration de la proprioception et de la force du triceps sural, incluant des exercices isométriques des extenseurs dorsaux » (Mehlhorn 2017, PMID 28043054).
Le déficit qui prédit le résultat clinique n'est pas celui du triceps sural, mais celui des extenseurs dorsaux, et il persiste à plus de quatre ans de l'intervention.
Lecture des résultats de Mehlhorn et coll., Gait & Posture, 2017 : PMID 28043054. Série de 17 patients : une corrélation sur un effectif de cette taille oriente, elle ne démontre pas.| Phase | Repère | Objectifs et moyens | Critères pour passer à la suite |
|---|---|---|---|
| 1. Protection | J0 à 4 sem. | Décharge stricte en botte. Drainage de l'œdème, travail cicatriciel. Mobilisation active de la cheville et des orteils hors contrainte du médiopied. Isométrique du triceps et des extenseurs sans mise en charge. Entretien de la hanche, du genou et du membre controlatéral. Éducation du patient sur ce qui se joue à ce stade. | Cicatrice fermée et sèche. Œdème contrôlé. Feu vert chirurgical à l'appui. Absence de douleur au repos. |
| 2. Charge progressive | 4 à 8 sem. | Appui partiel en botte, progression par paliers de charge chiffrés (balance, béquilles). Réapprentissage du déroulé du pas. Mobilité douce des articulations tarso-métatarsiennes non fixées et de la cheville. Début du travail d'appui unipodal avec appui manuel. Renforcement analytique des extenseurs dorsaux. | Marche en botte sans boiterie sur 500 m. Douleur au médiopied inférieure à 3/10 à l'appui et non majorée le lendemain. Radiographie de contrôle satisfaisante. |
| 3. Charge complète | 8 à 12 sem. | Sevrage progressif de la botte vers une chaussure à semelle rigide. Renforcement en charge du triceps et des extenseurs. Montées sur pointe bipodales puis unipodales. Contrôle postural unipodal, surfaces stables puis instables. Réentraînement cardio-vasculaire en décharge relative : vélo, natation, elliptique. | Vingt montées sur pointe unipodales complètes sans douleur. Appui unipodal 30 s yeux ouverts sans stratégie de hanche. Marche pieds nus sans boiterie. Absence de gonflement au lendemain de séance. |
| 4. Réathlétisation | 3 à 5 mois | Course en ligne progressive, puis accélérations, décélérations, changements de direction. Pliométrie bipodale puis unipodale, avec un travail spécifique de la réception. Force de propulsion et endurance de la chaîne postérieure. Gestes techniques du sport, d'abord contrôlés puis en contrainte. | Symétrie des tests de saut unipodal supérieure à 90 %. Course 30 min sans douleur ni gonflement. Absence de douleur au médiopied en appui monopodal maximal. |
| 5. Retour au sport | Dès 4 à 6 mois | Réintégration graduée aux entraînements, puis à l'opposition, puis à la compétition. Maintien d'un travail de force et de contrôle au moins six mois de plus. | Tous les critères de la phase 4, accord chirurgical, et retour progressif documenté à la charge d'entraînement antérieure. |
Comment lire cette gradation
La gradation ci-dessous est la nôtre, appliquée aux sources vérifiées de cet article selon la logique GRADE : élevé, modéré, faible, très faible. Aucune société savante n'a publié de recommandation de pratique clinique sur la lésion de Lisfranc, à la différence de la fasciopathie plantaire ou de l'entorse de cheville. Aucune de ces lignes ne doit donc être citée comme « recommandée par » qui que ce soit.
| Modalité | Niveau | Motif de la gradation |
|---|---|---|
| Radiographies bilatérales en charge | Modéré | Cohorte de 117 patients avec critère de jugement chirurgical, corroborée par revue systématique d'imagerie. Pas d'essai randomisé, effet cohérent et de grande taille. |
| Réduction anatomique si > 2 mm | Modéré | Trois séries indépendantes sur 40 ans, converge sur le même déterminant pronostique, avec effet dose-réponse sur l'arthrose. |
| Immobilisation-décharge 6 semaines si stable | Modéré | Revue de synthèse de haut niveau, mais reposant sur des séries hétérogènes ; la définition de « stable » reste le maillon faible. |
| IRM ciblée sur le ligament plantaire | Faible | Une seule étude, 21 pieds, référence peropératoire solide mais effectif très réduit et population déjà sélectionnée pour la chirurgie. |
| Scanner en charge, seuil C1-M2 > 3 mm | Faible | Validation prospective monocentrique, 38 patients, suivi 12 semaines. Reproductibilité excellente. Seuil non confirmé ailleurs. |
| Arthrodèse primaire vs ostéosynthèse | Faible | Deux méta-analyses de 2024 en désaccord partiel : favorable en incluant l'observationnel, non concluante en randomisé seul. Long terme inconnu. |
| Rééducation en force et contrôle postural | Faible | Une série biomécanique de 17 patients désigne les cibles ; aucun essai n'a testé le programme lui-même. |
| Fixation souple par bouton-suture | Très faible | Onze séries sans comparateur, effectifs de 35 à 216, biomécanique discordante, absence de complications à interpréter avec prudence. |
| Orthèse plantaire de soutien de l'arche | Très faible | Utilisée dans un cas clinique publié à l'issue favorable ; aucune donnée comparative. |
| Retour au sport à 4-6 mois | Très faible | Consensus d'experts explicitement coté niveau V par ses auteurs, en écart avec les délais observés en sport de contact. |
| Non opératoire d'une lésion instable | À éviter | Déplacement tardif jusqu'à 54 %, conversion chirurgicale jusqu'à 56 %, arthrose 5 à 38 %. |
Drapeaux rouges pendant la rééducation
À retenir de ce chapitre
Trois choses tiennent, et il faut savoir qu'elles ne tiennent pas au même titre. Les bornes temporelles (appui partiel vers 4 semaines, appui complet à 8-12 semaines, sport à 4-6 mois), viennent d'un consensus d'experts de niveau V, à confronter aux 11 mois observés en sport de contact. Les cibles (extenseurs dorsaux autant que triceps, appui unipodal, restauration de la charge sous le deuxième métatarsien) sont désignées par la mesure. Et la vigilance sur le déplacement tardif ne s'arrête pas à la sortie de la botte.
Trois populations où la lésion prend une forme particulière, et où elle est manquée pour trois raisons différentes.
Chez le sportif, la lésion est le plus souvent purement ligamentaire, de basse énergie, et sans déplacement visible sans charge. C'est la lésion de Nunley-Vertullo stade I ou II. Le sportif marche, il boite modérément, il dit « c'est juste une entorse ». Nunley et Vertullo notaient déjà que la moitié des athlètes de leur série avaient une imagerie sans charge normale.
Deux séries NFL éclairent ce que devient cette lésion quand elle est correctement prise en charge, et elles ne disent pas tout à fait la même chose :
| Critère | McHale 2016 (2000-2010) | Abed 2023 (2009-2020) |
|---|---|---|
| Effectif | 28 athlètes | 33 athlètes |
| Taux de reprise | 92,9 % (2 sur 28 n'ont jamais rejoué) | 81,8 % |
| Délai de reprise | Médiane 11,1 mois (IIQ 10,3-12,5) | Médiane 11,0 mois (IIQ 10,2-11,8) |
| Matchs manqués | Médiane 8,5 matchs de saison régulière | Pas de différence significative avant/après sur les matchs joués |
| Performance après reprise | Baisse des indices offensifs et défensifs non significative par rapport aux témoins | Baisse significative de l'approximate value à un an (6,0 → 5,0 ; p = 0,022) |
| Postes les plus touchés | 11 offensifs, 17 défensifs | Linemen offensifs 24,2 %, running backs 21,2 % |
La convergence sur le délai (11,1 et 11,0 mois de médiane, sur deux périodes différentes) est ce qu'il y a de plus solide dans ces deux travaux. La divergence sur la performance après reprise s'explique en partie par les indicateurs employés, qui ne mesurent pas la même chose. Ce qu'on peut dire sans forcer : la reprise est la règle, elle est lente, et la question d'un retour au niveau antérieur reste ouverte.
Chez le sportif à forte demande non professionnel, la cohorte militaire américaine donne un repère utile : à 3,5 ans de recul moyen, 69 % avaient repris la course quotidienne exigée par leur fonction, et 80 % étaient restés en service actif ou avaient achevé leur engagement. Deux prédicteurs ressortent, et le premier est directement actionnable : un IMC inférieur à 30 multipliait par 13 la probabilité de reprise de la course (OR 13,14 ; IC 95 % : 2,50-69,19), tandis qu'un IMC supérieur ou égal à 30 multipliait par près de 18 le risque de réforme médicale (OR 17,67 ; IC 95 % : 3,69-84,53) (Koehler 2022, PMID 32517507).
Le danseur classique passe une partie de son temps en demi-pointe et en pointe, c'est-à-dire dans la position exacte qui charge la ligne tarso-métatarsienne. La lésion prend alors deux formes qui se ressemblent et se traitent différemment : la fracture de fatigue de la base du deuxième métatarsien et la synovite ou l'entorse de l'articulation de Lisfranc.
Le travail de Harrington sur huit ballerines pose le problème et sa solution : « le diagnostic de ce syndrome exige habituellement de distinguer une synovite de l'articulation de Lisfranc d'une réaction de stress de la base du deuxième métatarsien. Le diagnostic rapide est important car le traitement de ces deux affections diffère significativement et, dans le cas d'une réaction de stress osseuse, le retard peut aggraver la lésion ». Les auteurs rapportent de bons résultats cliniques dans ce groupe grâce à un diagnostic et un traitement précoces, contrastant avec les mauvais résultats décrits dans la littérature quand la prise en charge tarde (Harrington 1993, PMID 8368422).
Le cas clinique de Kriz montre que les deux peuvent coexister chez la même patiente : une pré-professionnelle de 14 ans présentant à la fois une fracture de fatigue de la base du deuxième métatarsien et une entorse du complexe de Lisfranc, deux affections du médiopied « souvent manquées ou diagnostiquées avec retard chez ces jeunes athlètes » (Kriz 2015, PMID 26045400).
Le piège spécifique du danseur
La douleur s'installe progressivement, sans traumatisme identifiable. Il n'y a donc pas de récit d'accident à interroger, et l'hypothèse « lésion de Lisfranc » ne vient à l'esprit de personne. Chez un danseur, un gymnaste ou un athlète de sports à appuis répétés en flexion plantaire, une douleur de la base du deuxième métatarsien qui dure plus de deux à trois semaines mérite une imagerie, et l'imagerie doit chercher les deux diagnostics.
Chez l'enfant et l'adolescent, la présence de cartilages de croissance et la souplesse ligamentaire modifient le comportement du médiopied sous contrainte. Les repères radiographiques de l'adulte ne s'appliquent pas directement, et l'ossification incomplète des cunéiformes rend l'interprétation des écarts plus délicate. Les sources vérifiées pour cet article ne permettent pas de proposer des seuils pédiatriques chiffrés, et nous n'en proposerons donc aucun : la conduite raisonnable est l'avis d'un chirurgien orthopédiste pédiatrique devant toute douleur persistante du médiopied de l'enfant après traumatisme, avec une comparaison au côté sain systématique.
Deux situations méritent d'être nommées parce qu'elles se présentent au cabinet sous le même masque et n'appartiennent pas au même registre :
À retenir de ce chapitre
Trois populations, trois raisons de manquer la lésion. Chez le sportif, parce qu'elle n'a l'air de rien et que l'imagerie sans charge est normale. Chez le danseur, parce qu'il n'y a pas d'accident à raconter et que la lésion se confond avec une fracture de fatigue. Chez la personne âgée, parce que le traumatisme est banal et qu'on n'y pense pas. Et une quatrième situation, le pied neuropathe, qui ressemble à tout cela et n'en relève pas.
Quatre cas publiés, tous vérifiables par leur identifiant. Ils ne prouvent rien, c'est le propre du cas clinique, mais ils montrent quatre trajectoires que la statistique ne rend pas.
Source : Wadsworth DJ, Eadie NT. Journal of Orthopaedic & Sports Physical Therapy, 2005 (PMID 15839309). Publié par des kinésithérapeutes australiens.
Le patient : un basketteur professionnel de 21 ans, présentant une lésion ligamentaire récidivante de l'articulation de Lisfranc.
Ce qui a été décidé : un traitement conservateur, sur deux arguments, l'absence de déplacement osseux, et la capacité du joueur à courir sur la pointe des pieds peu après le traumatisme. La prise en charge a été explicitement globale : évaluation et traitement de l'ensemble du membre inférieur et du bassin, et non du seul médiopied.
Le résultat : retour au niveau de compétition antérieur à 12 semaines. À deux ans de recul, le joueur continuait de jouer professionnellement, asymptomatique.
Ce que les auteurs retiennent : chez des patients sans déplacement osseux et capables de courir sur la pointe peu après la lésion, le traitement conservateur peut être approprié. Ses éléments clés sont la reconnaissance d'un délai de récupération prolongé, un repos suffisant pour la cicatrisation des tissus mous, la restauration d'un schéma de marche normal pour éviter la surcharge chronique des tissus lésés, une prescription d'orthèse adaptée, et un réentraînement proprioceptif.
Ce que ce cas apporte, et ce qu'il n'autorise pas
Il donne un critère fonctionnel exploitable en cabinet, courir sur la pointe, et il montre qu'un traitement conservateur bien conduit peut ramener un professionnel à son niveau. Mais c'est un patient, jeune, sportif de haut niveau, suivi de près, avec une lésion sans déplacement. Généraliser reviendrait à ignorer les 54 % de déplacements tardifs et les 56 % de conversions chirurgicales rapportés en série (Guerreiro 2023). Le critère « il court sur la pointe » complète l'imagerie ; il ne la remplace pas.
Source : van Rijn J et coll. Journal of Foot and Ankle Surgery, 2012 (PMID 22168954).
La patiente : une monitrice de sport de 60 ans, victime d'un traumatisme indirect, pas d'écrasement, pas de haute énergie.
Ce qui s'est passé : elle s'est présentée le jour même dans un hôpital, où la fracture-luxation de Lisfranc n'a pas été reconnue. Le diagnostic a été porté secondairement dans un autre établissement, qui a procédé à une réduction immédiate. L'ostéosynthèse a dû être différée de deux semaines en raison de l'œdème. Suites : plâtre sans appui six semaines, puis mise en charge progressive sous attelle de marche, ablation des vis à trois mois.
Ce que les auteurs retiennent : ces lésions « sont manquées initialement dans jusqu'à un tiers des cas ». Un examen clinique soigneux et des radiographies dans trois plans sont nécessaires ; le scanner aide quand ces examens restent non concluants.
La leçon pour le kinésithérapeute : l'âge et le caractère anodin du mécanisme ne protègent de rien. Une monitrice de sport de 60 ans après un traumatisme indirect est exactement le profil dominant du registre suédois, pas une exception.
Source : Amirthalingam S et coll. Journal of Orthopaedic Case Reports, 2023 (PMID 37255642, PMCID PMC10226627).
Le patient : un homme de 53 ans consultant pour une douleur et un gonflement chroniques du pied.
Le diagnostic : une fracture-luxation de Lisfranc de type homolatéral (type A de Hardcastle et Myerson), négligée depuis six semaines. La lésion initiale avait été prise pour une simple entorse du pied.
Le traitement et le résultat : réduction ouverte et ostéosynthèse par plaques et vis, avec un excellent résultat fonctionnel à six mois de recul.
Ce que les auteurs retiennent : les lésions de Lisfranc sont fréquemment non détectées, « avec des estimations allant de 20 % à 80 % ». Le bilan radiologique doit comporter des incidences de face, de profil et oblique médiale après un examen physique complet. Et une présentation retardée peut encore être traitée par réduction ouverte avec un bon résultat fonctionnel.
Un message à manier avec précaution
Ce cas dit qu'un retard n'est pas une fatalité, et c'est important à transmettre à un patient qui vient d'apprendre que son diagnostic a été manqué. Il ne dit pas que le retard est sans conséquence : les séries de lésions négligées imposent des chirurgies plus lourdes, et le retard reste un facteur de mauvais résultat dans la littérature. La formulation juste est : « ce retard complique la prise en charge, il ne condamne pas le résultat ».
Source : Kriz P et coll. Journal of Dance Medicine & Science, 2015 (PMID 26045400).
La patiente : une ballerine pré-professionnelle de 14 ans.
Les diagnostics : deux affections coexistantes du médiopied, une fracture de fatigue de la base du deuxième métatarsien et une entorse du complexe de l'articulation de Lisfranc, que les auteurs décrivent comme « souvent manquées ou diagnostiquées avec retard chez ces jeunes athlètes ».
Ce que les auteurs retiennent : ce sont des lésions potentiellement décisives pour une carrière de danseur professionnel, et un fort indice de suspicion clinique, un examen physique attentif, une imagerie adaptée et un traitement rapide sont indispensables au meilleur résultat possible.
La leçon : chercher un diagnostic n'autorise pas à arrêter de chercher. Trouver la fracture de fatigue et s'en satisfaire aurait laissé passer l'entorse, et inversement.
« Ces lésions sont fréquemment non détectées, avec des estimations allant de 20 % à 80 %. »
Amirthalingam et coll., Journal of Orthopaedic Case Reports, 2023 : PMID 37255642. L'amplitude de cet intervalle est elle-même l'information : il n'existe pas de mesure fiable en population générale.À retenir de ce chapitre
Ces quatre cas dessinent les quatre trajectoires possibles. Un traitement conservateur réussi chez un sportif dont la stabilité était établie. Un diagnostic manqué le jour même chez une patiente au profil pourtant typique. Un retard de six semaines rattrapé au prix d'une chirurgie plus lourde. Et deux diagnostics coexistants chez une adolescente, dont un seul aurait suffi à arrêter la recherche.
Ce que ce chapitre change, concrètement, dans un cabinet où l'on voit surtout des entorses de cheville.
Elle tient en une phrase à s'appliquer à soi-même devant tout pied traumatisé : avant de conclure « entorse de cheville », palper la ligne des bases métatarsiennes et regarder la plante. Cela coûte quinze secondes et couvre l'essentiel du risque.
Le scénario le plus fréquent en cabinet n'est pas le patient aigu : c'est le patient adressé « pour rééducation d'entorse de cheville » deux ou trois semaines après. Cinq questions suffisent à rouvrir le dossier quand il faut :
Quand le faisceau d'arguments s'accumule, la demande à formuler est précise. « Le patient devrait peut-être passer d'autres examens » n'obtient rien. La formulation qui obtient quelque chose est celle qui nomme l'examen et son motif :
Modèle de courrier
« Douleur du médiopied persistante à J[X] après traumatisme en [mécanisme]. À l'examen : douleur exquise sur l'interligne C1-M2, [ecchymose plantaire / impossibilité de montée sur pointe unipodale / élargissement du médiopied en charge]. Les radiographies disponibles ont été réalisées sans mise en charge. Je me permets de suggérer des radiographies bilatérales en charge du pied, comparatives, à la recherche d'un diastasis C1-M2, avant de poursuivre la rééducation. »
Trois messages, à donner tôt, parce qu'ils déterminent l'observance des six premières semaines :
Pour les diagnostics voisins et les pathologies avec lesquelles le médiopied douloureux se confond :
À retenir de ce chapitre
Le geste qui change le plus de choses n'est ni un test ni un traitement : c'est de palper la ligne des bases métatarsiennes avant les malléoles, et de demander au patient si sa radiographie a été faite debout. Le reste (le courrier, le calendrier, le discours), découle de ces quinze secondes.
Oui, à une condition : que la lésion soit stable, et que cette stabilité ait été établie et non présumée. Le protocole de référence est l'immobilisation avec décharge pendant six semaines (Poutoglidou 2024, PMID 39615511). Les patients dont le scanner ne montre aucun déplacement à la mesure C1-M2 ont les meilleurs résultats (Guerreiro 2023, PMID 36841140).
Ce qui ne guérit pas sans chirurgie, c'est une lésion instable ou déplacée. La revue du traitement non opératoire rapporte, toutes lésions confondues, un déplacement tardif chez jusqu'à 54 % des patients d'une série et un taux de conversion chirurgicale allant jusqu'à 56 %.
Non, si elle a été faite sans mise en charge. Sans charge, un ligament rompu ne produit aucun écartement visible, parce que la congruence osseuse maintient les surfaces en place. La revue systématique d'imagerie conclut que la mise en charge « améliore la capacité à détecter une lésion subtile de Lisfranc » (Sripanich 2020, PMID 31368007).
Une radiographie bilatérale en charge normale, avec une symétrie parfaite entre les deux pieds, est en revanche une information forte. Elle n'exempte pas d'un contrôle si la douleur persiste au-delà de deux à trois semaines.
Pas en première intention devant une suspicion de lésion subtile. Dans la série de 117 patients de Kennelly, lorsque la radiographie en charge était positive, 54 % des scanners qui suivaient étaient rendus équivoques ou négatifs ; et lorsqu'elle était négative ou équivoque, seuls 12 % des scanners étaient positifs. Les auteurs concluent que le scanner « apporte un bénéfice limité » dans ce contexte (Kennelly 2019, PMID 30780193).
Le scanner reste indispensable dès qu'une chirurgie est envisagée, pour cartographier les fractures et les colonnes atteintes, et devant une lésion à composante osseuse.
Après chirurgie, les repères issus du consensus international 2024 sont : appui autorisé vers 3,5 semaines pour les lésions ligamentaires et 4,5 semaines pour les lésions osseuses, appui complet entre 8 et 12 semaines pour les lésions ligamentaires instables (Webber 2026, PMID 41582692).
Pour une lésion stable traitée sans chirurgie, le repère est une décharge de six semaines, suivie d'une remise en charge progressive sous surveillance radiographique.
Ces chiffres sont des repères issus d'un consensus d'experts de niveau V. Le calendrier applicable est toujours celui que fixe le chirurgien pour ce patient et ce montage.
Le panel d'experts internationaux a atteint un accord unanime sur un retour au sport entre 4 et 6 mois après l'intervention, et plus de 90 % des athlètes reprennent effectivement (Webber 2026, PMID 41582692).
Mais les délais observés en sport de contact professionnel sont plus longs : médiane de 11,1 mois chez 28 joueurs NFL (McHale 2016, PMID 27166291) et 11,0 mois chez 33 joueurs (Abed 2023, PMID 37056454). Annoncer 4 à 6 mois sans mentionner cet écart, c'est promettre un calendrier que la réalité contredit souvent.
Les données sont partagées. McHale ne retrouve pas de baisse statistiquement significative des indices de performance après reprise, ni de différence de durée de carrière par rapport aux témoins. Abed retrouve en revanche une baisse significative de l'approximate value à un an postopératoire (6,0 contre 5,0 ; p = 0,022).
Chez le sportif à forte demande non professionnel, la cohorte militaire rapporte 69 % de reprise de la course quotidienne exigée par la fonction à 3,5 ans de recul, et 80 % de maintien en service actif (Koehler 2022, PMID 32517507).
Il est réel et important. Dans la série genevoise de 61 patients revus entre 2,4 et 23,9 ans après chirurgie (recul moyen 10,9 ans), l'arthrose radiologique était présente chez 72,1 % des patients, et l'arthrose symptomatique chez 54,1 %, ces derniers ayant de moins bons résultats fonctionnels. Trois facteurs de risque ressortent : la réduction non anatomique, le type C de Myerson et le tabagisme (Dubois-Ferrière 2016, PMID 27147683).
Le tabagisme est le seul de ces trois facteurs sur lequel le patient garde une prise après l'intervention. C'est une raison de l'aborder.
La question n'est pas tranchée. La méta-analyse incluant 18 études, dont des séries observationnelles, est favorable à l'arthrodèse primaire sur presque tous les critères (O'Connor 2024, PMID 39680239). La méta-analyse restreinte aux 5 essais randomisés, soit 241 patients, ne retrouve aucune différence sur le score AOFAS à deux ans et conclut que « ces résultats n'ont pas la puissance de conférer un avantage à l'une des approches » (Mactier 2024, PMID 39444525).
Les deux travaux signalent que le devenir à long terme de l'arthrodèse primaire chez le sujet jeune et actif, arthrose des articulations adjacentes, reste inconnu.
On immobilise, on décharge, et on programme le cliché. Ne pas l'annuler : le reporter avec une date. Dans la cohorte prospective norvégienne, les patients ont pu supporter la mise en charge complète après une médiane de 9 jours (Poulsen 2025, PMID 41170783). C'est le délai autour duquel fixer le rendez-vous.
Une alternative existe quand l'appui reste impossible ou l'urgence décisionnelle : l'IRM, en demandant explicitement l'analyse du faisceau plantaire entre le premier cunéiforme et les bases des deuxième et troisième métatarsiens, dont la rupture prédit l'instabilité avec une sensibilité de 94 % (Raikin 2009, PMID 19339574).
Cliniquement, mal : les deux siègent au même endroit et coexistent parfois chez le même patient, comme le montre le cas de la ballerine de 14 ans qui présentait les deux (Kriz 2015, PMID 26045400).
Deux éléments orientent. Le mode d'installation : brutal et traumatique pour l'entorse, progressif et lié à une augmentation de charge d'entraînement pour la fracture de fatigue. Et le siège précis : la douleur de la fracture de fatigue est sur la diaphyse ou la base du métatarsien lui-même, celle de l'entorse sur l'interligne articulaire.
Chez un danseur, Harrington souligne que le traitement des deux affections « diffère significativement » et qu'un retard aggrave la réaction de stress osseuse (Harrington 1993, PMID 8368422). Devant un doute, il faut chercher les deux.
Non, mais il alourdit la prise en charge. Le cas d'une lésion négligée six semaines traitée par réduction ouverte avec ostéosynthèse rapporte un excellent résultat fonctionnel à six mois (Amirthalingam 2023, PMID 37255642). La série britannique de lésions manquées conclut même que « le traitement définitif par fixation chirurgicale et réduction anatomique a plus d'influence sur le résultat fonctionnel que le délai de la fixation » (Singh 2021, PMID 32926323).
Ce n'est pas une invitation à temporiser : c'est un argument à donner au patient qui vient d'apprendre que son diagnostic a été manqué, et pour qui la réduction anatomique reste possible.
Sur ce que la mesure a désigné. À plus de quatre ans d'une lésion opérée, persistent un déficit du couple des fléchisseurs plantaires, un déficit du couple des extenseurs dorsaux, qui est celui qui corrèle avec le résultat clinique, un temps d'appui unipodal raccourci, et une pression plantaire effondrée sous le médiopied et le deuxième métatarsien (Mehlhorn 2017, PMID 28043054).
Les auteurs plaident pour une approche centrée sur la restauration de la proprioception et de la force du triceps sural, incluant un travail isométrique des extenseurs dorsaux. C'est une série de 17 patients : elle oriente le contenu des séances, elle ne le prescrit pas.
Trente-six références. Chacune a été vérifiée deux fois avant d'être écrite : existence du PMID par l'API E-utilities du NCBI, et résolution du DOI par CrossRef avec concordance du titre, de la revue et de l'année.
Note méthodologique
Cet article ne s'appuie sur aucune recommandation de pratique clinique, pour une raison simple : il n'en existe pas sur la lésion de Lisfranc, contrairement à la fasciopathie plantaire ou à l'entorse de cheville. Les gradations de preuve présentées ici sont donc les nôtres, appliquées explicitement aux sources listées ci-dessus, et jamais attribuées à une société savante. Les algorithmes et les tableaux de progression sont des synthèses éditoriales ; les chiffres, eux, portent tous leur source à l'endroit exact où ils sont écrits.
Là où les sources se contredisent (le taux de diagnostic manqué, le délai de retour au sport, l'avantage de l'arthrodèse primaire), le désaccord est montré plutôt que résolu par le choix du chiffre le plus commode.