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L'instabilité chronique de la cheville : mécanique ou fonctionnelle ?

Une cheville qui se dérobe sur un trottoir, six mois ou six ans après l'entorse. Le patient dit qu'elle « lâche », l'examen ne trouve parfois rien, et le kinésithérapeute prescrit de la proprioception. Cette page traite ce qui se passe après l'entorse, quand elle récidive : pour la prise en charge de l'entorse aiguë elle-même, des règles d'Ottawa au protocole PEACE & LOVE, c'est l'entorse latérale de cheville qu'il faut lire. Ici, une seule question commande tout le reste, et elle est mal posée en pratique : cette instabilité est-elle mécanique, fonctionnelle, ou simplement perçue ?

Synthèse rédigée à partir de sources primaires vérifiées une à une sur PubMed : identifiant résolu par l'API E-utilities, revue, année et liste d'auteurs contrôlées, résumé lu avant citation. Chaque chiffre porte sa source à l'endroit où il est écrit. Bibliographie complète en fin d'article.

L'instabilité chronique de cheville en trois chiffres

Trois travaux indépendants, et un constat commun : ce qu'on croit mesurer dépend entièrement de la grille qu'on applique.

Trois chiffres clés de l'instabilité chronique de cheville Dans une même population de 470 athlètes, la prévalence passe de 10,0 pour cent avec les critères de recherche à 19,8 pour cent avec les critères cliniques. La prévalence atteint 46 pour cent chez les personnes ayant un antécédent d'entorse. La concordance entre le diagnostic préopératoire et les constatations arthroscopiques est de kappa égal 0,08. 10 % / 19,8 % la même population, deux définitions 470 athlètes universitaires, critères de recherche contre critères cliniques Koshino 2020 46 % de prévalence après une première entorse fourchette de 9 à 76 % selon les études incluses, 3 804 participants Lin 2021, revue systématique κ = 0,08 ce que l'examen prédit, ce que l'arthroscopie voit 179 chevilles opérées, 24,2 % d'accord absolu entre les deux Vermorel 2026

Sources : Koshino et al., Phys Ther Sport 2020 (PMID 32585473) ; Lin et al., J Foot Ankle Res 2021 (PMID 34049565) ; Vermorel et al., J Exp Orthop 2026 (PMID 42282263).

En bref : synthèse clinique

Ce qu'il faut retenir en dix lignes
  • L'instabilité chronique de cheville (CAI) n'est pas une entorse qui traîne. C'est un syndrome défini par des critères : au moins une entorse significative datant de plus de douze mois, des épisodes répétés de dérobement, et un retentissement objectivé par un questionnaire validé.1
  • La proportion d'entorses qui évoluent ainsi n'a pas de valeur unique. Elle va de 10 à 46 % selon la définition retenue, et la définition explique l'essentiel de l'écart.5
  • Trois composantes coexistent : mécanique (laxité objectivable), fonctionnelle (déficit sensorimoteur) et perçue (la sensation elle-même). Elles ne se traitent pas de la même façon, et un certain degré d'instabilité mécanique ne se compense pas par l'entraînement fonctionnel.6
  • Le déficit proprioceptif est réel, mesuré, et local. Il touche la cheville lésée, pas le genou ni l'épaule du même patient.13
  • L'exercice est le traitement de première intention, et c'est l'un des rares domaines de la rééducation où les données sont bonnes. L'entraînement de l'équilibre est le socle ; la combinaison neuromusculaire et renforcement arrive en tête des comparaisons en réseau.1619
  • L'orthèse n'est pas l'aveu d'un échec. Comparée à l'entraînement proprioceptif sur la récidive, elle ne fait ni mieux ni moins bien.24
  • La chirurgie se discute après un programme d'exercices complet et bien conduit, pas après trois séances. Et elle traite la composante mécanique, pas la composante fonctionnelle, qui reste à rééduquer après.3
  • Le retour au sport n'a pas de seuil validé. Une batterie de tests pertinents existe, les valeurs seuils manquent, et il faut le dire au patient.28

Quels sont les fondamentaux à connaître sur l'instabilité chronique de cheville ?

Avant de traiter, il faut savoir de quoi l'on parle. Le terme d'instabilité chronique recouvre en réalité une entité définie par consensus, une fréquence dont l'estimation dépend de la grille employée, et des conséquences articulaires qui dépassent largement la gêne fonctionnelle.

De quoi parle-t-on exactement ?

L'instabilité chronique de cheville, dans la littérature anglophone chronic ankle instability ou CAI, désigne l'état d'un patient situé à plus de douze mois de son entorse latérale initiale, qui présente une tendance aux entorses à répétition, des épisodes fréquents de dérobement ou une sensation d'instabilité, et des symptômes persistants : douleur, gonflement, limitation de mobilité, faiblesse, et diminution de la fonction rapportée par le patient lui-même.2

Trois éléments de cette définition méritent d'être soulignés, parce qu'ils sont couramment escamotés en pratique. Le premier est le délai de douze mois : une cheville douloureuse et instable trois mois après une entorse n'est pas une instabilité chronique, c'est une entorse en cours de récupération. Le deuxième est la répétition : un unique épisode de dérobement ne suffit pas. Le troisième est le plus important : la définition intègre explicitement la fonction rapportée par le patient, ce qui signifie qu'un questionnaire n'est pas un supplément administratif, c'est un critère constitutif.

Quatre repères chiffrés sur la cheville instable

Le fardeau ne se lit pas dans la douleur du jour, mais dans ce qui s'accumule.

Quatre statistiques secondaires sur l'instabilité chronique de cheville L'entorse latérale est le type d'entorse le plus fréquent, avec une incidence deux fois plus élevée chez la femme que chez l'homme. Des lésions intra-articulaires sont trouvées dans 54,7 pour cent des chevilles opérées. L'arthrose de cheville touche 1 pour cent de la population et est secondaire à un traumatisme dans plus de 75 pour cent des cas. Le sens de position articulaire en inversion est le déficit proprioceptif le plus marqué. 13,6 / 6,9 entorses pour 1 000 expositions femmes contre hommes méta-analyse de 181 études prospectives 54,7 % de lésions intra-articulaires dont 43,6 % de conflit des parties molles et 15,1 % ostéochondrales 75 % des arthroses de cheville sont post-traumatiques la cheville arthrosique touche 1 % de la population, plus jeune 1,00 de taille d'effet sur le sens de position en inversion active, contre sujets sains ; 30 études revues

Sources : Doherty et al., Sports Med 2014 (PMID 24105612) ; Vermorel et al., J Exp Orthop 2026 (PMID 42282263) ; Herrera-Pérez et al., J Clin Med 2021 (PMID 34640504) ; Xue et al., J Sport Health Sci 2021 (PMID 33017672).

Combien d'entorses évoluent vers l'instabilité chronique ? La question est mal posée

C'est le chiffre que tout le monde cite, et c'est celui qu'il faut manier avec le plus de précaution. Selon la source consultée, on lit que 10 à 20 %, 20 à 30 %, ou jusqu'à 40 % des entorses évoluent vers une instabilité chronique. Ces chiffres ne se contredisent pas : ils ne mesurent pas la même chose.

La revue Cochrane consacrée aux interventions pour l'instabilité chronique de cheville énonce une fourchette de 10 à 20 % après une entorse aiguë.21 Le consensus international de l'ESSKA et de l'AFAS retient 20 à 30 %.25 Le modèle de référence de Hertel et Corbett estime que jusqu'à 40 % des sujets ayant subi une première entorse développeront une instabilité chronique.2 Et la revue systématique de Lin et collaborateurs, qui a rassemblé neuf études et 3 804 participants, donne une prévalence de 25 % en population active (fourchette 7 à 53 %), qui monte à 46 % chez les personnes ayant un antécédent d'entorse (fourchette 9 à 76 %).4

Un travail permet de comprendre d'où vient cet écart, parce qu'il applique deux grilles à une seule et même population. Koshino et collaborateurs ont évalué 470 athlètes universitaires japonais. En appliquant les critères d'inclusion et d'exclusion de l'International Ankle Consortium, tels qu'ils sont conçus pour la recherche, la prévalence est de 10,0 %. En n'appliquant que les critères d'inclusion, ce qui correspond à la façon dont on raisonne en consultation, elle est de 19,8 %.5 Le double, sans qu'un seul sujet ait changé.

L'écart entre 10 % et 46 % ne raconte pas des populations différentes. Il raconte des définitions différentes appliquées aux mêmes chevilles.

La même réalité, cinq estimations

Chaque barre est un chiffre réellement publié. Ce qui les sépare n'est pas la qualité des travaux, c'est ce qu'ils comptent : incidence après entorse aiguë, ou prévalence dans une population donnée.

Les estimations publiées de la fréquence de l'instabilité chronique de cheville Cochrane 2011 donne 10 à 20 pour cent, le consensus ESSKA 20 à 30 pour cent, Hertel et Corbett jusqu'à 40 pour cent, Koshino 10,0 pour cent en critères de recherche et 19,8 en critères cliniques, Lin 25 pour cent en population active et 46 pour cent après antécédent d'entorse. 0 % 20 % 40 % 60 % 80 % 100 % Cochrane 2011 après entorse aiguë 10 à 20 % Consensus ESSKA après entorse 20 à 30 % Hertel 2019 première entorse jusqu'à 40 % Koshino 2020 470 athlètes 10,0 % puis 19,8 % Lin 2021 3 804 sujets 25 %, et 46 % L'aplat pâle figure l'étendue rapportée (7 à 53 %) ; le trait vertical marque les 46 % après entorse. Les deux barres de Koshino décrivent la MÊME population, lue avec deux jeux de critères.

Sources : de Vries et al., Cochrane Database Syst Rev 2011 (PMID 21833947) ; Guillo et al., Orthop Traumatol Surg Res 2013 (PMID 24268842) ; Hertel & Corbett, J Athl Train 2019 (PMID 31162943) ; Koshino et al., Phys Ther Sport 2020 (PMID 32585473) ; Lin et al., J Foot Ankle Res 2021 (PMID 34049565).

Ce que la cheville instable coûte à long terme

L'enjeu n'est pas seulement le confort. L'entorse latérale est la plus fréquente des entorses de cheville, et la méta-analyse de 181 études prospectives place son incidence à 13,6 pour 1 000 expositions chez la femme contre 6,94 chez l'homme, les sports en salle et sur terrain couvert étant les plus exposés.9 Sur ce volume, la proportion qui bascule dans la chronicité représente une population considérable.

Deux conséquences documentées justifient de traiter sérieusement. La première est intra-articulaire : dans une série de 179 chevilles opérées pour instabilité latérale chronique, des lésions associées ont été trouvées dans 54,7 % des cas, dominées par le conflit des parties molles (43,6 %) puis les lésions ostéochondrales (15,1 %).7 Il faut noter que cette série décrit des chevilles opérées, donc sélectionnées : le chiffre ne se transpose pas tel quel à l'ensemble des patients instables.

La seconde est l'arthrose post-traumatique. L'arthrose de cheville touche environ 1 % de la population, et se distingue de la gonarthrose et de la coxarthrose par le fait qu'elle est secondaire à un traumatisme antérieur dans plus de 75 % des cas. Elle atteint par ailleurs une population plus jeune et active, avec des conséquences socio-professionnelles marquées, et l'instabilité fait partie des facteurs mécaniques clairement associés à son développement.8 Le lien entre instabilité chronique et arthrose est également relevé dans la synthèse épidémiologique de Herzog et collaborateurs, qui traite conjointement l'entorse aiguë, l'instabilité chronique et l'arthrose post-traumatique comme les trois temps d'une même trajectoire.10

À retenir

L'instabilité chronique se définit par des critères, pas par une plainte. Son estimation de fréquence varie du simple au quadruple selon la grille appliquée, ce qui impose de citer la définition avec le chiffre. Et la cheville instable n'est pas seulement gênante : elle porte un risque documenté de lésion intra-articulaire et d'arthrose post-traumatique, dans une population jeune.

Instabilité mécanique ou fonctionnelle : que change la distinction ?

C'est le chapitre qui commande tous les autres. Deux patients décrivent exactement la même plainte, « ma cheville se dérobe », et relèvent de prises en charge différentes. Ce qui les sépare n'apparaît ni dans l'interrogatoire ni dans le questionnaire : il faut aller le chercher.

Deux mécanismes, trois composantes

La distinction est ancienne et elle est robuste. Dès 2002, la synthèse de Hertel sur l'anatomie fonctionnelle et la pathomécanique de l'instabilité latérale posait que l'instabilité chronique peut relever d'une instabilité mécanique, d'une instabilité fonctionnelle, ou le plus souvent d'une combinaison des deux. L'instabilité mécanique renvoie à des insuffisances objectivables : laxité pathologique, altérations arthrocinématiques, irritation synoviale, modifications dégénératives. L'instabilité fonctionnelle renvoie à des insuffisances de la proprioception et du contrôle neuromusculaire.11

La lecture contemporaine ajoute un troisième terme, et ce n'est pas un raffinement académique. Pour Wenning et Schmal, l'instabilité chronique résulte de l'interaction de trois facteurs contributifs : l'instabilité mécanique, l'instabilité fonctionnelle et l'instabilité perçue. Les trois ne sont pas au même rang : la composante perçue est ce que le patient rapporte, les deux autres sont ce qui la cause. Décider de l'option thérapeutique la plus appropriée suppose donc d'établir laquelle des deux étiologies principales, fonctionnelle ou mécanique, domine dans la gêne ressentie.6

La composante perçue n'est pas un résidu psychologique dont on se débarrasserait : c'est elle que le patient rapporte, c'est elle que mesurent les questionnaires validés, et c'est sur elle que reposent les critères diagnostiques eux-mêmes. Un patient peut avoir une laxité franche et se sentir stable ; un autre peut n'avoir aucune laxité et ne plus oser descendre un trottoir.

Les trois composantes, et ce qui les mesure

Elles coexistent chez la plupart des patients. Ce que le bilan doit établir, c'est laquelle domine.

Les trois composantes de l'instabilité chronique de cheville L'instabilité mécanique correspond à une laxité objectivable et se mesure par l'examen physique, l'échographie de stress, l'IRM de stress en trois dimensions, l'arthrométrie et l'arthroscopie diagnostique. L'instabilité fonctionnelle correspond à un déficit sensorimoteur et se mesure par le Star Excursion Balance Test, le Y-Balance Test, la posturographie, l'analyse de la marche et de la course et la dynamométrie isocinétique. L'instabilité perçue correspond à la sensation rapportée et se mesure par les questionnaires validés. MÉCANIQUE une laxité objectivable examen physique échographie de stress IRM de stress 3D arthrométrie arthroscopie diagnostique aucun ne la gradue FONCTIONNELLE un déficit sensorimoteur Star Excursion Balance Test Y-Balance Test posturographie analyse de marche et course dynamométrie isocinétique tous se chiffrent PERÇUE la sensation rapportée CAIT IdFAI Ankle Instability Instrument FAAM journal des dérobements c'est le motif de consultation Pourquoi séparer les trois change la conduite à tenir Un certain degré d'instabilité MÉCANIQUE ne peut pas être compensé par l'entraînement fonctionnel. Identifier ces patients et les orienter vers une thérapie mécanique est l'objet du diagnostic différentiel.

Source : Wenning & Schmal, Z Orthop Unfall 2023 (PMID 35158394), qui énumère les modalités de mesure de chaque composante. La ligne du bas reprend leur conclusion.

Ce que la distinction implique concrètement

La phrase la plus utile de la littérature récente sur ce sujet est aussi la plus dérangeante pour notre pratique : il devient de plus en plus clair qu'un certain degré d'insuffisance mécanique ne peut pas être compensé par l'entraînement fonctionnel. Le but du diagnostic différentiel est précisément d'identifier ces patients et de leur proposer la thérapie mécanique appropriée : contention adhésive, orthèse de cheville, ou reconstruction ligamentaire chirurgicale.6

Cela ne signifie pas que l'exercice serait inutile chez le patient à laxité franche : le traitement conservateur reste le standard de prise en charge, et il comprend l'entraînement sensorimoteur, le renforcement des muscles péri-articulaires, le travail de l'équilibre, ainsi que la marche et la course sur surfaces variées. Cela signifie que devant un patient qui ne progresse pas malgré un programme bien conduit, l'hypothèse à examiner en priorité n'est pas « il n'en a pas fait assez » mais « peut-être que sa composante mécanique domine ».

Un patient qui ne répond pas à la proprioception n'est pas forcément un patient qui n'en a pas fait assez.

Le problème que personne ne résout : quantifier la mécanique

Il faut être honnête sur la limite. Quantifier l'instabilité mécanique reste un défi dans l'approche clinique de cette pathologie. La procédure la mieux établie pour la diagnostiquer est l'examen physique, mais celui-ci ne permet pas de quantifier le déficit. Les options complémentaires sont l'échographie de stress, l'IRM de stress tridimensionnelle, l'arthrométrie de cheville et l'analyse tridimensionnelle du mouvement par marqueurs. L'arthroscopie diagnostique est considérée comme la référence, mais elle est invasive, ne se pratique pas pour un motif purement diagnostique, et ne gradue pas davantage l'instabilité.6

L'ampleur de l'écart entre ce que l'examen prédit et ce que l'articulation contient a été mesurée récemment. Sur 179 patients opérés par arthroscopie pour instabilité latérale chronique entre 2020 et 2024, la concordance entre le diagnostic préopératoire, fondé sur l'examen clinique et l'IRM, et les constatations peropératoires est faible : kappa de 0,08, pour un accord absolu de 24,2 %.7 Trois chevilles sur quatre ne contenaient pas exactement ce que l'examen avait annoncé.

Ce chiffre appelle deux commentaires. D'abord, il porte sur une population sélectionnée pour la chirurgie, chez qui les lésions fines sont surreprésentées : il ne se transpose pas à la consultation ordinaire. Ensuite, il ne dit pas que l'examen clinique ne sert à rien : il dit qu'il ne suffit pas à établir le contenu lésionnel, ce qui est très différent. Pour la décision kinésithérapique, l'examen clinique et les questionnaires restent les outils pertinents, parce que la décision porte sur la rééducation, pas sur le geste chirurgical.

Ce que cela vaut au cabinet

Nous n'avons ni arthromètre, ni échographie de stress, ni arthroscope. La question n'est donc pas de graduer la laxité au millimètre : elle est de repérer les signaux qui font pencher vers la composante mécanique pour ne pas s'obstiner. Un tiroir antérieur franchement positif, comparé au côté sain, sur une cheville non tuméfiée et non défensive ; une sensation d'arrêt mou ; l'absence de progression sur les indicateurs fonctionnels après six à huit semaines de programme bien conduit. Ces trois éléments réunis justifient un avis spécialisé, pas une intensification de la proprioception.

Comment poser le diagnostic avec des critères plutôt qu'une impression ?

L'instabilité chronique est un des rares diagnostics de notre champ à disposer de critères opérationnels publiés par consensus international. Les appliquer transforme une plainte subjective en tableau structuré, et permet de dire à quel patient on a affaire.

Les critères de l'International Ankle Consortium

L'International Ankle Consortium a publié en 2014 une prise de position destinée à standardiser la sélection des patients en recherche, face au constat que l'hétérogénéité des critères d'inclusion limitait la généralisation des résultats.1 Le texte a été repris dans trois revues, le Journal of Orthopaedic and Sports Physical Therapy en 2013 puis le Journal of Athletic Training et le British Journal of Sports Medicine en 2014, ce qui témoigne de l'intention de diffusion.

Ces critères ont été conçus pour la recherche, et c'est important : appliqués à la lettre, ils excluent des patients cliniquement instables, ce qui est exactement ce que la comparaison de Koshino a rendu visible.5 Leur auteur le reconnaît d'ailleurs dans sa conclusion : les critères standards peuvent ne pas capturer l'ensemble de la population clinique. En consultation, ils servent donc de trame et non de barrière.

Critères de l'International Ankle Consortium pour l'instabilité chronique de cheville, et leur usage en consultation
CritèreSeuil retenuCe qu'il écarte
Antécédent d'entorse latérale significativeAu moins une entorse latérale ayant entraîné douleur, gonflement et interruption d'activitéLa cheville douloureuse sans traumatisme initial, qui relève d'un autre diagnostic
Ancienneté de la première entorseAu moins 12 moisLa récupération encore en cours, qui n'est pas une chronicité
Délai depuis la lésion la plus récentePlus de 3 moisL'inflammation aiguë, qui fausse tout examen et tout test fonctionnel
Dérobements ou sensation d'instabilitéÉpisodes répétés, et au moins 2 dérobements dans les 6 derniers moisL'incident isolé, qui n'établit pas un syndrome
Objectivation par questionnaire validéCAIT, IdFAI ou Ankle Instability InstrumentL'impression clinique non documentée, non suivie dans le temps

Les questionnaires : lequel, et à quel seuil ?

Trois instruments sont recommandés par le consortium pour établir l'instabilité subjective : l'Ankle Instability Instrument, le Cumberland Ankle Instability Tool et l'Identification of Functional Ankle Instability.4 Le CAIT est le plus employé en pratique, parce qu'il est court et qu'il produit un score continu de 0 à 30, donc suivable dans le temps.12

Un point mérite attention parce qu'il est source de confusion. Le seuil historiquement cité est de 27 ou moins ; le seuil retenu par le consortium dans ses critères de sélection est de 24 ou moins ; et une recalibration publiée en 2014 sur deux jeux de données propose 25 ou moins, avec une sensibilité de 96,6 % et une spécificité de 86,8 %, un rapport de vraisemblance positif de 7,3 et négatif de 0,04.14 Ses auteurs recommandent explicitement l'usage de ce seuil recalibré pour distinguer les groupes avec et sans instabilité chronique. En pratique, ce qui compte le plus n'est pas le seuil choisi mais le fait de noter le score et de le refaire : la variation individuelle sous traitement est plus informative que le franchissement d'une borne.

Questionnaires validés pour l'instabilité chronique de cheville, leurs seuils et leur disponibilité en français
InstrumentCe qu'il mesureSeuilRemarque
CAIT
Cumberland Ankle Instability Tool
Sévérité de l'instabilité perçue, score sur 3024 ou moins (consortium)
25 ou moins (recalibré 2014)
Le plus court. Score continu, donc utilisable en suivi
IdFAI
Identification of Functional Ankle Instability36
Historique lésionnel et sensation d'instabilité11 ou plusIntègre l'histoire de la lésion, ce que le CAIT ne fait pas
AII
Ankle Instability Instrument
Réponses dichotomiques sur l'histoire et les dérobementsSelon la version employéeRetenu par le consortium au même titre que les deux autres
FAAM
Foot and Ankle Ability Measure
Fonction du pied et de la cheville, sous-échelles vie quotidienne et sportPas de seuil diagnostiqueMesure la fonction, pas l'instabilité. Version française validée

Le FAAM mérite une mention particulière pour la pratique francophone : sa version française a fait l'objet d'une étude de validité et de fiabilité publiée en 2011, ce qui en fait un outil directement utilisable sans traduction maison.15 Il ne remplace pas le CAIT, il le complète : le CAIT dit l'instabilité, le FAAM dit la fonction, et les deux ne bougent pas ensemble.

Ce que l'examen physique peut et ne peut pas faire

La méta-analyse de référence sur la valeur diagnostique des tests cliniques de la cheville a rassemblé 14 études et 6 302 observations. Sa conclusion est claire : aucun test n'atteint à la fois 90 % de sensibilité et 90 % de spécificité. La palpation du ligament talo-fibulaire antérieur est très sensible, de 95 à 100 %, mais très peu spécifique, de 0 à 32 % : elle sert à écarter, pas à confirmer. Le tiroir antérieur, sur 6 études et 885 observations, présente à l'inverse une sensibilité faible de 54 % (IC 95 % : 35 à 71 %) et une spécificité élevée de 87 % (IC 95 % : 63 à 96 %) : il sert à confirmer, pas à écarter.17

La conséquence pratique est directe, et elle vaut d'être écrite : un tiroir antérieur négatif n'exclut pas une laxité mécanique. Avec une sensibilité de 54 %, il en manque près d'une sur deux. Conclure « le tiroir est négatif, donc c'est fonctionnel » est une erreur de raisonnement, et c'est probablement l'erreur la plus fréquente dans ce domaine.

Orienter vers la composante dominante

Aucune branche ne se conclut par un test unique : c'est la convergence des indices qui oriente, et l'absence de progression sous traitement qui tranche.

Arbre d'orientation entre composante mécanique et composante fonctionnelle Devant une plainte de dérobement à plus de douze mois de l'entorse, on vérifie d'abord les critères du consortium et on documente par un questionnaire validé. On teste ensuite la laxité sur une cheville non tuméfiée en comparant au côté sain, et on mesure les performances fonctionnelles. Un tiroir antérieur franc oriente vers une composante mécanique ; des performances fonctionnelles déficitaires avec un tiroir négatif orientent vers une composante fonctionnelle. Dans les deux cas le traitement débute par l'exercice, et l'absence de progression à huit semaines conduit à demander un avis spécialisé. Dérobements répétés, plus de 12 mois après l'entorse initiale Critères du consortium vérifiés, score CAIT noté cheville dégonflée, dernière lésion à plus de 3 mois Indices de composante mécanique Tiroir antérieur franc contre côté sain (Sp 87 %) Arrêt mou, bascule talienne augmentée Entorses vraies répétées, pas que des dérobements Indices de composante fonctionnelle Appui unipodal et SEBT modifié déficitaires Dérobements sur sol irrégulier, sans entorse vraie Tiroir négatif : n'exclut PAS la laxité (Se 54 %) Dans les deux cas : programme d'exercices supervisé, 5 à 8 semaines équilibre en socle, renforcement associé, contention si le patient en a besoin pour agir Pas de progression mesurée à 8 semaines : avis spécialisé, pas plus de proprioception

Construit à partir de : Gribble et al., J Athl Train 2014 (PMID 24377963) pour les critères ; Netterström-Wedin et al., Sports Health 2022 (PMID 34286639) pour les valeurs diagnostiques ; Wenning & Schmal, Z Orthop Unfall 2023 (PMID 35158394) pour la logique d'orientation ; Vuurberg et al., Br J Sports Med 2018 (PMID 29514819) pour la place de la chirurgie après échec du conservateur.

Drapeaux rouges : ne pas étiqueter « instabilité chronique » trop vite
  • Douleur mécanique antérieure ou postérieure au blocage, avec sensation d'accrochage : penser conflit antérieur ou postérieur, ou lésion ostéochondrale du dôme talien. La série arthroscopique retrouve 43,6 % de conflit des parties molles et 15,1 % de lésions ostéochondrales chez les opérés.7
  • Dérobement sans aucun antécédent traumatique : rechercher une hyperlaxité constitutionnelle, un pied creux varus, ou une neuropathie héréditaire. Le pied creux modifie la géométrie de l'appui et n'appelle pas la même conduite.
  • Douleur rétro-malléolaire latérale avec claquement : instabilité ou lésion des tendons fibulaires, qui a sa propre prise en charge. Voir les tendinopathies des fibulaires.
  • Paresthésies du dos du pied, douleur de trajet : penser à une souffrance du nerf fibulaire superficiel, dont le lien avec l'instabilité est documenté et parfois révélateur (voir les cas cliniques plus bas).
  • Douleur médiale, effondrement de l'arche : orienter vers une dysfonction du tibial postérieur, pas vers une instabilité latérale.
À retenir

Le diagnostic se coche : entorse significative datant de plus de 12 mois, dernière lésion à plus de 3 mois, au moins deux dérobements sur six mois, et un score documenté. Le CAIT à 25 ou moins est le seuil validé le plus récent, mais c'est sa variation qui informe. Et surtout : le tiroir antérieur confirme sans exclure. Négatif, il ne dit rien.

Que se passe-t-il vraiment dans une cheville instable ?

Le mot « proprioception » est employé si souvent qu'il finit par ne plus rien désigner. Il recouvre pourtant des déficits mesurés, quantifiés, et dont la topographie est instructive : ils ne sont pas là où l'intuition les place.

Le déficit proprioceptif est réel, et il est local

La méta-analyse la plus complète sur le sujet a examiné 7 731 références, en a retenu 30, et en a méta-analysé 21. Elle sépare deux dimensions de la proprioception : la kinesthésie, c'est-à-dire la perception du mouvement, et le sens de position articulaire. Comparés à des sujets sains, les patients instables présentent des déficits de kinesthésie en inversion (taille d'effet 0,64) et en éversion (0,76), et des déficits de sens de position articulaire actif en inversion (1,00) et en éversion (4,82). Comparés à leur propre côté sain, les déficits existent aussi : kinesthésie en inversion (0,41) et en flexion plantaire (0,92), sens de position articulaire actif et passif en inversion (0,92 et 0,72).13

Le résultat le plus intéressant de ce travail est celui qu'on n'attend pas : les déficits proprioceptifs du genou et de l'épaule des mêmes patients ne sont pas statistiquement significatifs. Autrement dit, l'instabilité chronique de cheville n'est pas la manifestation locale d'un déficit proprioceptif global. C'est un déficit d'articulation, cohérent avec la lésion des mécanorécepteurs et la désafférentation qui suit le traumatisme ligamentaire. Cette précision a une conséquence directe sur le contenu des séances : le travail doit être chargé sur la cheville lésée, pas dilué dans un programme d'équilibre général.

Où le déficit se mesure, et de combien

Tailles d'effet standardisées, patients instables contre sujets sains. Par convention, 0,2 est un petit effet, 0,5 un effet moyen, 0,8 un grand effet.

Tailles d'effet des déficits proprioceptifs dans l'instabilité chronique de cheville Comparés à des sujets sains, les patients instables présentent une taille d'effet de 0,64 pour la kinesthésie en inversion, 0,76 pour la kinesthésie en éversion, 1,00 pour le sens de position articulaire actif en inversion et 4,82 pour le sens de position articulaire actif en éversion. La proprioception du genou et de l'épaule des mêmes patients n'est pas significativement altérée. 0 0,5 1,0 1,5 2,0 taille d'effet standardisée Kinesthésie, inversion 0,64 Kinesthésie, éversion 0,76 Position articulaire, inversion 1,00 Position articulaire, éversion 4,82, hors échelle Genou et épaule, mêmes patients non significatif Le déficit est localisé à la cheville lésée : un argument pour la charger, pas pour diluer.

Source : Xue et al., J Sport Health Sci 2021 (PMID 33017672), méta-analyse de 21 études. La valeur d'éversion de 4,82 provient d'un nombre restreint d'études et doit être lue comme un ordre de grandeur, pas comme une estimation précise.

Le contrôle postural, et ce qui se passe au-dessus de la cheville

Le modèle actualisé de Hertel et Corbett organise ces observations. Il décrit huit composantes en interaction : la lésion tissulaire primaire, les déficiences pathomécaniques, les déficiences sensori-perceptives, les déficiences motrices et comportementales, les facteurs personnels, les facteurs environnementaux, les interactions entre composantes, et le spectre des devenirs cliniques. Le tout est adossé au modèle biopsychosocial, aux notions d'auto-organisation et de cycles perception-action issues de la théorie des systèmes dynamiques, et à une « neurosignature » propre au patient, dérivée de la théorie de la neuromatrice de la douleur.2

Ce cadre justifie de sortir du strict périmètre articulaire. Une méta-analyse de neuf essais randomisés et 306 participants a évalué le renforcement de la hanche chez ces patients : il améliore significativement l'équilibre dynamique, avec des tailles d'effet de 0,72 en direction antérieure, 1,35 en postéro-latérale et 1,66 en postéro-médiale au Star Excursion Balance Test, et réduit la surface de l'ellipse du centre de pression en équilibre statique de 11,62 mm² en moyenne.18

Il n'y a pas de contradiction avec le paragraphe précédent. Le déficit proprioceptif est local ; le contrôle postural, lui, est une affaire de chaîne. Charger la cheville et renforcer la hanche ne sont pas deux options concurrentes, ce sont deux leviers qui n'agissent pas sur la même chose.

À retenir

Le déficit proprioceptif est mesuré, il porte surtout sur le sens de position en inversion, et il est confiné à la cheville lésée. Le contrôle postural, lui, dépend aussi de la hanche, dont le renforcement améliore l'équilibre dynamique avec des tailles d'effet importantes. Une séance qui ne fait que de l'équilibre unipodal passe à côté de la moitié du problème.

Quelle rééducation, et avec quel niveau de preuve ?

C'est le point fort de ce dossier. Là où beaucoup de pathologies que nous prenons en charge reposent sur des données fragiles, l'instabilité chronique de cheville dispose de dizaines d'essais randomisés, de plusieurs méta-analyses en réseau, et de comparaisons directes entre modalités. Le message n'est pas « faites de la proprioception » : il est plus précis que cela.

Quelle modalité pour quel déficit

La synthèse la plus utile pour la pratique a été publiée en 2026 : 58 études, 2 097 participants, avec pour objectif explicite de déterminer l'efficacité relative de chaque modalité sur chaque déficit. Ses résultats se lisent comme un tableau de prescription.16

  • L'entraînement de l'équilibre apporte des bénéfices sur l'ensemble du spectre : fonction rapportée par le patient, équilibre dynamique, sens de position articulaire, force concentrique et performance fonctionnelle. C'est le socle.
  • Le renforcement améliore la fonction rapportée, l'équilibre dynamique et la force concentrique.
  • L'entraînement tridimensionnel, l'entraînement stroboscopique et l'entraînement neuromusculaire améliorent la fonction rapportée et l'équilibre dynamique ; le stroboscopique bénéficie en plus au sens de position articulaire.
  • L'entraînement par vibration n'améliore que l'équilibre dynamique.
  • Et un constat négatif qu'il faut citer : aucune intervention n'a amélioré significativement le sens de la force ni la force excentrique.

Une méta-analyse en réseau vient compléter le tableau sur la fonction musculaire en inversion, à partir de neuf études et 366 participants. Toutes les modalités font mieux que l'absence de traitement, mais le classement est net : la combinaison entraînement neuromusculaire et renforcement arrive en tête avec une probabilité d'être la meilleure option de 99,9 %, et une taille d'effet de 2,82 (IC 95 % : 1,89 à 3,74). Le renforcement seul (SUCRA 64,6 %) devance l'entraînement neuromusculaire seul (45,9 %), et l'association neuromusculaire plus vibration corps entier ferme la marche (38,9 %).19

Un résultat contre-intuitif mérite d'être signalé. Une autre méta-analyse en réseau, centrée cette fois sur le sens de position articulaire, place l'exercice de renforcement du pied et de la cheville en tête (SUCRA 74,6 %), devant l'équilibre statique seul (67,9 %) et l'exercice correctif (56,1 %). Ses auteurs concluent que plus l'exercice d'équilibre devient complexe, moins l'effet proprioceptif est marqué.20 Cela ne disqualifie pas la progression vers des tâches complexes, qui sert d'autres objectifs, mais cela invite à ne pas abandonner trop tôt le travail simple et chargé.

Plus l'exercice d'équilibre devient complexe, moins son effet sur la proprioception est marqué. La difficulté n'est pas le but.

Quelle dose, sur combien de semaines

Une méta-analyse de 26 essais randomisés et 1 032 participants, publiée en 2025, a l'intérêt rare de croiser l'efficacité avec les caractéristiques de dose. L'exercice améliore significativement la fonction rapportée : gain moyen de 4,59 points au CAIT (IC 95 % : 4,16 à 5,03), de 7,71 points au FAAM vie quotidienne (6,36 à 9,05) et de 11,86 points au FAAM sport (7,86 à 15,85). Les analyses en sous-groupes suggèrent que la thérapie manuelle délivrée une à deux fois par semaine pendant quatre semaines ou moins optimise le CAIT, tandis que l'entraînement multimodal, une à deux fois par semaine sur cinq à huit semaines, produit les meilleurs effets sur les deux sous-échelles du FAAM.22

Cette même méta-analyse a appliqué la méthode GRADE à ses résultats, et sa conclusion est prudente : le niveau de certitude va de très faible à modéré. C'est important à dire au patient comme au prescripteur : le sens de l'effet est solide, son ampleur exacte l'est moins.

La thérapie manuelle : un effet réel, sur une cible précise

Neuf essais randomisés et 364 participants ont été méta-analysés sur la mobilisation articulaire. Le résultat est net dans les deux sens : amélioration significative de l'amplitude de dorsiflexion (taille d'effet 1,02 ; IC 95 % : 0,41 à 1,63) et de l'équilibre dynamique (0,49 ; 0,06 à 0,78), mais pas d'amélioration significative de la fonction rapportée par le patient (0,76 ; IC 95 % : −0,00 à 1,52).23 La lecture pratique est simple : la mobilisation est un outil pour gagner de la dorsiflexion, ce qui a du sens quand celle-ci est limitée, et non un traitement de l'instabilité.

Les modalités, et le niveau de preuve qui les accompagne

Modalités thérapeutiques dans l'instabilité chronique de cheville, effet attendu et niveau de preuve
ModalitéSur quoi elle agitCe que disent les donnéesNiveau de preuve
Entraînement de l'équilibreFonction, équilibre dynamique, sens de position, force concentriqueBénéfices sur l'ensemble du spectre mesuré ; améliore fonctionnalité (0,81), instabilité (0,77) et équilibre dynamique (0,83) contre exercice usuel37Modéré
Renforcement pied et chevilleForce concentrique, fonction, sens de positionPremier sur le sens de position en comparaison en réseau (SUCRA 74,6 %)Modéré
Neuromusculaire et renforcement combinésFonction musculaire en inversionTaille d'effet 2,82 ; probabilité d'être la meilleure option 99,9 %Modéré
Renforcement de la hancheÉquilibre dynamique et statiqueTailles d'effet 0,72 à 1,66 au SEBT ; ellipse du centre de pression réduiteFaible à modéré
Mobilisation articulaireDorsiflexion, équilibre dynamiqueEffet net sur l'amplitude et l'équilibre, pas sur la fonction rapportéeFaible
Orthèse et contentionRécidive, sensation de sécuritéPas de différence avec l'entraînement proprioceptif sur la récidive à 12 moisFaible à modéré
Vibration corps entierÉquilibre dynamique seulAucun effet démontré au-delà ; dernier des comparaisons en réseauTrès faible
Travail de la force excentriqueForce excentrique, sens de la forceAucune intervention n'a démontré d'effet sur ces deux paramètresNul à ce jour

Le classement ci-dessus est une appréciation éditoriale appliquant les principes GRADE, et non la reprise d'une évaluation GRADE publiée, sauf pour la ligne des doses, où la méta-analyse de 2025 a effectivement conduit une cotation GRADE et conclu à un niveau de certitude très faible à modéré.22 La revue Cochrane, quant à elle, notait dès 2011 des limites de conception, de conduite et de rapport dans les dix essais qu'elle avait retenus, avec un risque de biais peu clair ou élevé sur l'assignation, l'insu des évaluateurs et le rapport sélectif des résultats.21 Cette prudence n'a pas totalement disparu : les essais sont plus nombreux, ils ne sont pas tous meilleurs.

Les modalités classées par niveau de preuve

Lecture en cartes horizontales : la hiérarchie se lit de haut en bas, et chaque carte reste lisible en entier.

Preuve modérée

Entraînement de l'équilibre en socle, renforcement du pied et de la cheville, et surtout la combinaison des deux. C'est ce qui doit occuper la majorité du temps de séance.

Preuve faible à modérée

Renforcement de la hanche, orthèse ou contention en prévention de la récidive. Utiles, à intégrer, mais pas au détriment du socle.

Preuve faible

Mobilisation articulaire, dont l'effet documenté porte sur la dorsiflexion et l'équilibre dynamique, sans traduction sur la fonction rapportée par le patient.

Preuve très faible

Vibration corps entier, dont l'effet se limite à l'équilibre dynamique et qui se classe dernière des comparaisons en réseau.

Aucune preuve à ce jour

Amélioration du sens de la force et de la force excentrique : aucune des modalités testées dans les 58 études recensées n'a montré d'effet significatif. Ce n'est pas une raison pour ne rien faire, c'en est une pour ne rien promettre.

Sources : Xu et al., J Foot Ankle Res 2026 (PMID 41771785) ; Zhang et al., Front Bioeng Biotechnol 2025 (PMID 41487952) ; Han et al., Arch Phys Med Rehabil 2022 (PMID 35550140) ; Hou et al., BMC Musculoskelet Disord 2026 (PMID 41942996) ; Kim & Moon, J Funct Morphol Kinesiol 2022 (PMID 36135424) ; Liu et al., BMC Sports Sci Med Rehabil 2025 (PMID 41233837), seule cotation GRADE publiée ici reprise. Le classement est une appréciation éditoriale appliquant les principes GRADE.

Un programme qui tient debout

De ces données se déduit une trame, à adapter au patient et à sa composante dominante. Les durées correspondent à celles qui ressortent des analyses de dose, soit cinq à huit semaines de travail multimodal à raison d'une à deux séances hebdomadaires supervisées, complétées par un travail quotidien à domicile.22

Trame de programme en trois phases pour l'instabilité chronique de cheville
PhaseObjectifContenuCritère de passage
1. Charger l'articulation
semaines 1 à 2
Restaurer l'amplitude et la force, remettre du travail simple et exigeantDorsiflexion en charge, mobilisation si limitation ; renforcement des éverseurs et inverseurs en concentrique ; appui unipodal yeux ouverts sur sol stable, séries longuesDorsiflexion symétrique au test de la fente ; appui unipodal 30 s stable
2. Complexifier progressivement
semaines 3 à 5
Équilibre dynamique et contrôle du membre entierSEBT modifié comme exercice et comme mesure ; renforcement de la hanche (abducteurs, rotateurs latéraux) ; surfaces instables, yeux fermés, double tâcheProgression mesurée aux trois directions du SEBT modifié ; absence de dérobement à l'exercice
3. Ramener au réel
semaines 6 à 8
Réception, changement de direction, geste du sport ou du métierSauts et réceptions unipodales, side hop, figure en huit, courses avec appuis ; charge cognitive ajoutée ; surfaces du terrain réelBatterie de retour au sport, décision partagée (chapitre suivant)
Ce que ce programme ne promet pas

Il ne promet pas de restaurer la force excentrique ni le sens de la force : aucune modalité n'a démontré d'effet sur ces deux paramètres dans les 58 essais recensés.16 Il ne promet pas non plus de supprimer la laxité, qui ne se rééduque pas. Ce qu'il produit, et que les essais mesurent, c'est un gain de fonction rapportée, d'équilibre dynamique et de sens de position, avec une réduction des épisodes de dérobement. C'est déjà beaucoup, et c'est ce qu'il faut annoncer.

Le taping et les orthèses : béquille ou traitement ?

La question est posée avec une charge morale qui n'a pas lieu d'être. On oppose volontiers le patient « qui se prend en main » et celui « qui s'appuie sur une orthèse ». Les données ne soutiennent pas cette hiérarchie.

Orthèse contre entraînement : la comparaison directe

Trois essais ont comparé frontalement l'entraînement proprioceptif et neuromusculaire au port d'une orthèse pour réduire le taux de récidive chez le sportif. Les données regroupées ne montrent aucune différence entre les deux stratégies à douze mois. Les auteurs concluent que les preuves disponibles, de niveau II, ne favorisent pas l'entraînement plutôt que l'orthèse, et recommandent de choisir selon la préférence du patient et l'expertise du praticien.24

La synthèse des revues systématiques publiée au British Journal of Sports Medicine va dans le même sens et hiérarchise les niveaux : il existe une preuve forte pour l'orthèse et une preuve modérée pour l'entraînement neuromusculaire dans la prévention de la récidive d'entorse.26 La recommandation néerlandaise, mise à jour en 2018, retient également l'orthèse comme option efficace pour la prévention des récidives.3

Il y a plus qu'un argument d'efficacité, et c'est ici que le chapitre sur les trois composantes trouve son application. L'orthèse et la contention adhésive sont explicitement rangées par Wenning et Schmal parmi les thérapies mécaniques, celles que l'on propose au patient dont la composante mécanique domine et qui ne sera pas compensée par l'entraînement.6 L'orthèse n'est donc pas le lot de consolation du patient qui ne s'entraîne pas : c'est le traitement adapté à une composante que l'entraînement n'atteint pas.

Ce que l'orthèse fait, mécaniquement

La méta-analyse consacrée à l'effet des supports externes sur la biomécanique de cheville chez ces patients apporte une nuance utile. Avec un niveau de preuve très faible, les supports externes réduisent l'excursion dans le plan frontal, mais ne modifient pas l'angle d'inversion au contact initial lors de la réception. Limiter l'excursion frontale pourrait réduire le risque d'entorse. En course, la cinématique frontale n'est pas influencée. Des réductions dans le plan sagittal sont observées à la réception et à la course, avec un niveau de certitude faible à très faible, et leur incidence sur le risque d'entorse reste indéterminée.27

Autrement dit : l'orthèse limite ce qui se passe pendant le mouvement, pas la position de départ du pied au moment où il touche le sol. C'est cohérent avec l'idée qu'elle ne remplace pas la commande motrice.

Le kinesio taping : un effet modeste et directionnel

La méta-analyse la plus récente a rassemblé huit études et 190 participants. Le taping produit une amélioration faible mais significative du score total au Y-Balance Test (taille d'effet 0,269 ; IC 95 % : 0,031 à 0,508), de la direction postéro-latérale du même test (0,385 ; 0,106 à 0,664) et de la direction antérieure du Star Excursion Balance Test (0,686 ; 0,083 à 1,289). En revanche, aucune différence significative n'apparaît sur le score total du SEBT, ses directions postéro-médiale et postéro-latérale, ni sur le test de saut. Ses auteurs concluent qu'il peut être un adjuvant simple et peu coûteux à une rééducation complète, mais ne doit pas remplacer les interventions conventionnelles.29

À retenir

Sur la récidive, orthèse et entraînement font jeu égal à douze mois, et l'orthèse porte même le niveau de preuve le plus élevé. Le choix se fait avec le patient. Le kinesio taping produit un effet modeste et directionnel sur l'équilibre dynamique : il s'ajoute, il ne remplace pas. Et proposer une orthèse à un patient dont la composante mécanique domine n'est pas un renoncement, c'est un raisonnement.

Quand la chirurgie devient-elle légitime ?

La position des recommandations est stable depuis dix ans et tient en une phrase. Elle mérite d'être lue avec attention, parce que la moitié de son contenu porte sur ce qui doit avoir été fait avant.

Le seuil, et ce qu'il exige

La recommandation néerlandaise, la plus citée sur ce point, énonce que la chirurgie doit être réservée aux cas qui ne répondent pas à un traitement fondé sur l'exercice, approfondi et complet.3 Les deux adjectifs ne sont pas décoratifs : ils fixent le niveau d'exigence sur le traitement conservateur, et c'est là que porte notre responsabilité. Un patient adressé au chirurgien après six séances non supervisées n'a pas eu le traitement que la recommandation suppose.

Le consensus international de l'ESSKA et de l'AFAS s'est précisément donné pour objet d'identifier quels patients relèvent de la chirurgie, quelle intervention choisir, et comment traiter les pathologies associées.25 Il rappelle aussi que prédire quel patient développera une instabilité après une entorse reste difficile, ce qui explique qu'on ne puisse pas opérer préventivement.

Ce que la chirurgie apporte, et ce qu'elle n'apporte pas

La comparaison entre technique ouverte et technique arthroscopique a été méta-analysée sur 408 patients issus de huit études comparatives : 193 opérés à ciel ouvert et 215 sous arthroscopie. La technique arthroscopique fait mieux sur le score AOFAS à six mois (92,25 contre 82,4) et à un an (88,6 contre 80,05), sur la douleur à six mois et à un an, et sur le délai de reprise d'appui (9,0 semaines contre 14,25). En revanche, le temps opératoire, le taux de complications, la bascule talienne et le tiroir antérieur postopératoires sont statistiquement comparables. Les auteurs concluent que des essais à long terme sont nécessaires avant de faire de l'arthroscopie la nouvelle référence.30

La revue Cochrane, sur ce chapitre, reste la plus prudente : elle conclut à une insuffisance de preuves pour préférer une intervention chirurgicale à une autre, tout en relevant des limites propres à la ténodèse dynamique. Elle apporte en revanche un résultat directement utile au kinésithérapeute : après reconstruction chirurgicale, la rééducation fonctionnelle précoce est supérieure à six semaines d'immobilisation pour restaurer la fonction, avec un retour au travail avancé de deux semaines et un retour au sport avancé de trois semaines.21

Enfin, un point que la série arthroscopique de 2026 rend concret : chez les patients opérés, des lésions intra-articulaires associées sont présentes dans 54,7 % des cas, et la faible concordance entre diagnostic préopératoire et constatations peropératoires souligne le rôle de l'arthroscopie dans leur identification et leur traitement.7 Cela explique qu'un geste chirurgical réussi sur le ligament puisse laisser une cheville symptomatique : il n'a pas traité la même chose.

La chirurgie répare la composante mécanique. Elle ne rééduque pas la composante fonctionnelle, qui reste entière au réveil.

Après une stabilisation chirurgicale

Le patient opéré n'est pas un patient guéri. Sa laxité est corrigée, son déficit sensorimoteur ne l'est pas : le sens de position articulaire, l'équilibre dynamique et le contrôle du membre entier restent à travailler, et la mobilisation précoce fait partie du résultat.21 C'est le même programme que celui du chapitre précédent, appliqué dans le respect des consignes du chirurgien.

Comment décider du retour au sport ?

C'est le chapitre où il faut accepter de dire ce que l'on ne sait pas. Une batterie de tests pertinents existe, elle est documentée, elle est utilisable dès demain. Les valeurs seuils, elles, n'existent pas.

Ce qui est établi : quels tests

Une revue narrative et opinion d'experts, conduite par des auteurs francophones du réseau de la Société française des masseurs-kinésithérapeutes du sport, s'est donné pour objet d'identifier les outils les plus pertinents pour cette décision. Elle part d'un constat : une possible cause du taux élevé de récidive et de dérobement est un retour au sport prématuré, et en dehors du délai écoulé, il n'existe pas de critère spécifique pour guider le clinicien.28

Quatre tests fonctionnels ressortent comme les plus pertinents pour cibler les déficiences de ces patients : l'appui unipodal sur surface stable, la version modifiée du Star Excursion Balance Test, le side hop test et le test en figure de huit. Côté questionnaires, la combinaison du FAAM et de l'ALR-RSI, échelle de retour au sport après reconstruction ligamentaire, est retenue comme la plus pertinente.

La batterie de retour au sport, et son statut

Les tests sont validés comme pertinents pour cette population. Les seuils de décision, eux, restent à établir : la batterie documente, elle ne tranche pas seule.

Batterie de tests et questionnaires pour la décision de retour au sport Quatre tests fonctionnels sont retenus : l'appui unipodal sur surface stable, le Star Excursion Balance Test modifié, le side hop test et le test en figure de huit. Deux questionnaires les complètent : le FAAM et l'ALR-RSI. Aucun seuil de décision chiffré n'est validé à ce jour, et le contexte sportif, la fatigue et la contrainte cognitive doivent être intégrés à la décision. TESTS FONCTIONNELS Appui unipodal, surface stable contrôle postural statique, le plus simple à poser Star Excursion Balance Test modifié équilibre dynamique en trois directions Side hop test saut latéral répété, sollicite le contrôle frontal Test en figure de huit changement de direction, proche du geste sportif QUESTIONNAIRES FAAM, sous-échelles vie et sport version française validée, utilisable telle quelle ALR-RSI disposition psychologique au retour au sport CE QUI MANQUE ENCORE Aucun seuil chiffré validé pour décider du retour. La batterie documente l'état du patient, elle ne remplace pas la décision partagée. Fatigue et charge cognitive à intégrer au contexte.

Source : Picot et al., Front Sports Act Living 2022 (PMID 35721875), revue narrative et opinion d'experts. Les auteurs signalent eux-mêmes que des critères scientifiques objectifs avec valeurs seuils font toujours défaut.

Ce qui n'est pas établi, et comment le dire

Les auteurs de cette revue sont explicites : bien que ces tests et questionnaires fournissent une base solide, des critères scientifiques objectifs assortis de valeurs seuils font toujours défaut. Ils recommandent d'y ajouter une analyse du contexte, en particulier les caractéristiques liées au sport pratiqué, comme la fatigue et les contraintes cognitives, pour mieux apprécier le risque de récidive. Ils suggèrent enfin d'évaluer, en conditions écologiques, la capacité à contrôler l'inversion de cheville en charge sur un appui unipodal.28

Une enquête menée auprès de médecins francophones sur la pratique réelle du retour au jeu après entorse latérale complète ce tableau et confirme l'hétérogénéité des pratiques dans notre aire linguistique.31 L'absence de seuil validé n'est donc pas une lacune française, c'est l'état de la question.

À retenir

Faire passer la batterie a du sens : elle objective, elle se refait, elle rend la progression visible pour le patient. Annoncer un pourcentage de symétrie comme condition de retour n'en a pas, parce qu'aucun seuil n'est validé pour cette population. La formulation honnête est celle-ci : « voici où vous en êtes sur quatre tests, voici où vous en étiez il y a six semaines, et voici ce que cela ne nous dit pas. »

Que nous apprennent des cas cliniques concrets ?

Les deux observations qui suivent sont de véritables cas publiés, avec leurs identifiants. La première montre ce qu'un programme complet produit sur des indicateurs mesurés ; la seconde montre ce que l'on rate quand on ne regarde pas la cheville.

Cas nº 1 : quatre entorses en quatre ans, et ce que cinq indicateurs disent du traitement32

Une femme de 25 ans consulte en juillet 2024 pour un gonflement du dos et du bord latéral du pied, avec douleur à la marche et à toute mobilisation de la cheville. L'histoire est celle d'une trajectoire, pas d'un accident : première entorse en avril 2020 en descendant une rampe, deuxième en novembre 2020 dans un escalier, avec apparition à partir de là d'une sensation d'instabilité et de dérobement, troisième en juillet 2023 avec laxité ligamentaire marquée et tiroir antérieur positif, quatrième en juin 2024 sur un sol mouillé.

L'examen retrouve un gonflement latéral et dorsal, une articulation hypermobile avec un arrêt mou douloureux témoignant de la laxité ligamentaire, et une voûte plantaire haute bilatérale que les auteurs relient au caractère récidivant. Le bilan initial chiffre la situation : douleur à 7/10, CAIT à 15/30, score fonctionnel FAOS à 63 %, vitesse de marche à 0,79 m/s pour une cadence de 99,24 pas par minute.

Le programme est délibérément multidimensionnel : étirements de cheville, mobilisation articulaire, renforcement du tronc, renforcement de la hanche, renforcement des dorsifléchisseurs, fléchisseurs plantaires, inverseurs et éverseurs, travail des muscles intrinsèques du pied, et équilibre dynamique sur surfaces instables. À l'issue de la prise en charge : douleur à 1/10, CAIT à 28/30, FAOS à 89 %, vitesse de marche à 0,90 m/s.

Ce que ce cas illustre. Le gain de 13 points au CAIT est très supérieur au gain moyen de 4,59 points observé en méta-analyse,22 ce qui est attendu d'un cas isolé publié pour son résultat et doit tempérer l'enthousiasme. Ce qui est transposable, c'est la structure : tronc, hanche, cheville, pied intrinsèque, équilibre dynamique, exactement la combinaison que les comparaisons en réseau placent en tête. Les auteurs reconnaissent d'ailleurs eux-mêmes l'absence de suivi à distance comme limite principale, ce qui interdit de conclure sur la durabilité.

Gangwani N, Patil DS, Kaur G. Cureus 2024;16(9):e68880. PMID 39376853, PMCID PMC11457927. Consentement verbal obtenu, rapporté par les auteurs.

Cas nº 2 : trois lombalgies non spécifiques dont la cause était à la cheville33

Trois patientes, suivies dans un service japonais spécialisé en chirurgie des nerfs périphériques, consultent pour une lombalgie sans anomalie à l'imagerie. Une femme de 32 ans souffre depuis plus de dix ans, avec trois semaines de douleur fessière droite majorée en extension du rachis. Une femme de 59 ans présente des lombalgies transitoires répétées après les longs trajets en voiture. Une femme de 42 ans a déclenché une lombalgie aiguë en jardinant, avec engourdissement du membre inférieur gauche, aggravée sur un mois malgré traitement et arrêt de travail.

Le point commun n'apparaît qu'à l'examen du membre inférieur : toutes trois présentent une instabilité chronique de cheville, avec tiroir antérieur positif, et une sensibilité à l'endroit où le nerf fibulaire superficiel traverse le fascia profond. Les auteurs proposent une neuropathie de traction de ce nerf, entretenue par l'instabilité.

Les résultats sont éloquents par leur simplicité. Chez la première patiente, la douleur en extension disparaît temporairement sous orthèse de cheville et bloc du nerf fibulaire superficiel ; après reconstruction ligamentaire et neurolyse, la lombalgie disparaît, sans récidive à un an. Chez la deuxième, après le bloc nerveux, l'angle de relevé de jambe tendue actif passe de 20° à 45° et la douleur à la marche de 8/10 à 3/10 ; avec les orthèses, plus de récidive sur les longs trajets pendant plus d'un an. Chez la troisième, la simple orthèse fait tomber la douleur au lever à 1/10, la douleur revenant dès son retrait ; elle a repris son travail depuis plus de deux ans.

Ce que ce cas illustre. Il ne s'agit pas de prétendre que les lombalgies non spécifiques viennent des chevilles. Il s'agit de retenir un réflexe d'examen : chez un patient dont la lombalgie n'a pas de cause retrouvée et dont l'histoire comporte des entorses à répétition, regarder la cheville coûte trente secondes. Le test décisif de ces observations était accessible en cabinet : mettre l'orthèse et voir si la plainte change.

Hagiwara Y, Natsume Y, Wagatsuma T, Hasegawa T, Yoshida R. Cureus 2024;16(7):e65405. PMID 39188445, PMCID PMC11346748. Série de trois cas ; les auteurs sont spécialistes du nerf périphérique, ce qui constitue un biais de recrutement à garder en tête.

Comment appliquer concrètement en pratique ?

Ce chapitre condense ce qui précède en décisions. Il ne remplace pas le raisonnement clinique, il en fixe les points de passage.

Sept décisions, dans l'ordre

  1. Vérifier qu'il s'agit bien d'une instabilité chronique. Plus de douze mois depuis la première entorse, dernière lésion à plus de trois mois, au moins deux dérobements sur les six derniers mois. En deçà, c'est une entorse en récupération, et le raisonnement est celui de l'entorse latérale de cheville.1
  2. Chiffrer avant de traiter. CAIT et FAAM à la première séance, appui unipodal et SEBT modifié dans la foulée. Sans mesure initiale, la progression sera une impression.
  3. Chercher la composante dominante. Tiroir antérieur comparé au côté sain, sur une cheville dégonflée, en sachant qu'un test négatif n'exclut rien.17 L'évaluation orientée vers la rééducation proposée par le consortium fournit un cadre d'examen structuré pour ne rien omettre.34
  4. Commencer par le socle, pas par le spectaculaire. Équilibre et renforcement combinés, sur la cheville lésée, avec du volume. La complexité vient après, et elle n'améliore pas la proprioception davantage.20
  5. Monter à la hanche dès la deuxième phase. Le gain sur l'équilibre dynamique est documenté et important.18
  6. Proposer l'orthèse sans culpabilité à qui en a besoin pour reprendre une activité, en expliquant qu'elle porte le niveau de preuve le plus élevé sur la récidive et qu'elle n'empêche pas de progresser.26
  7. Réévaluer à huit semaines avec les mêmes outils. Sans progression mesurée sur un programme réellement conduit, l'hypothèse suivante n'est pas « plus de proprioception » : c'est une composante mécanique qui domine, et un avis spécialisé se justifie.3

Cinq erreurs fréquentes

Erreurs fréquentes dans la prise en charge de l'instabilité chronique de cheville et ce qu'il faut faire à la place
ErreurPourquoi c'en est uneÀ la place
Conclure « c'est fonctionnel » sur un tiroir antérieur négatifSensibilité de 54 % : le test en manque près d'un sur deuxCroiser plusieurs indices, et se laisser corriger par la réponse au traitement
Faire de l'équilibre de plus en plus difficilePlus l'exercice se complexifie, moins l'effet proprioceptif est marquéGarder du travail simple et chargé, complexifier pour d'autres objectifs
Traiter la cheville seuleLe renforcement de la hanche améliore l'équilibre dynamique avec des tailles d'effet de 0,72 à 1,66Intégrer la hanche dès la phase 2, sans abandonner la charge locale
Refuser l'orthèse au nom de l'autonomieSur la récidive, aucune différence à 12 mois avec l'entraînement, et le niveau de preuve lui est favorableDécision partagée, orthèse et exercice ensemble si le patient le souhaite
Annoncer un seuil de retour au sportAucune valeur seuil n'est validée pour cette populationDocumenter la batterie, comparer à l'état initial, décider avec le patient

Quand réadresser, et vers qui

  • Vers le chirurgien orthopédiste spécialisé pied et cheville : absence de progression mesurée après un programme complet et supervisé de huit semaines chez un patient présentant des indices de laxité, ou entorses vraies à répétition malgré traitement.25
  • Vers l'imagerie : douleur mécanique avec blocage ou accrochage, faisant suspecter une lésion ostéochondrale ou un conflit, présents dans plus de la moitié des chevilles opérées.7
  • Vers le médecin traitant ou le neurologue : instabilité sans antécédent traumatique, ou déformation en pied creux varus évolutive, qui peut révéler une neuropathie héréditaire.
  • Sans délai : douleur nocturne non mécanique, fièvre, gonflement inflammatoire persistant, altération de l'état général. Ces signes ne relèvent pas de ce cadre.

Questions fréquentes

Est-ce que ma cheville va redevenir « comme avant » ?

La question mérite une réponse honnête. La rééducation améliore de façon documentée la fonction rapportée, l'équilibre dynamique et le sens de position articulaire, et réduit les épisodes de dérobement. Elle ne restaure ni la force excentrique ni le sens de la force, sur lesquels aucune modalité testée n'a montré d'effet.16 Et elle ne resserre pas un ligament distendu. L'objectif réaliste est une cheville qui ne se dérobe plus dans la vie courante, pas une cheville neuve.

Combien de temps dure le traitement ?

Les analyses de dose situent l'optimum autour de cinq à huit semaines de travail multimodal, une à deux fois par semaine, avec un travail quotidien à domicile.22 Ce n'est pas une durée de guérison : c'est la fenêtre sur laquelle les essais mesurent leurs gains. Le maintien de l'acquis, lui, suppose de garder un entretien.

Pourquoi ma cheville se dérobe-t-elle alors que l'examen ne trouve rien ?

Parce que l'instabilité peut être fonctionnelle : le ligament tient, mais le contrôle sensorimoteur est déficitaire. Les déficits de sens de position articulaire en inversion sont d'ailleurs les plus marqués de tous ceux qui ont été mesurés.13 Et parce que le tiroir antérieur, avec une sensibilité de 54 %, laisse passer près d'une laxité sur deux : « l'examen ne trouve rien » ne signifie pas « il n'y a rien ».17

Faut-il porter une orthèse en permanence ?

Non. Elle a sa place à l'effort et dans les situations à risque, et elle réduit l'excursion frontale pendant la réception, sans corriger la position du pied au contact initial.27 Elle ne dispense pas du travail actif, et rien ne suggère qu'elle affaiblisse la cheville : la comparaison directe avec l'entraînement ne départage pas les deux stratégies.24

Le strapping élastique de couleur sert-il à quelque chose ?

Modestement, et seulement dans certaines directions. La méta-analyse la plus récente trouve une amélioration faible du score total au Y-Balance Test et de deux directions, sans effet sur le reste. Ses auteurs le décrivent comme un adjuvant simple et peu coûteux qui ne remplace pas la rééducation conventionnelle.29

Peut-on prévoir, dès l'entorse, qui va devenir instable ?

Partiellement. Une cohorte prospective a suivi 82 personnes après une première entorse. À deux semaines, l'incapacité à réaliser deux tâches de réception, une réception unipodale et un saut vertical avec réception, prédisait le devenir dans 67,6 % des cas (sensibilité 83 %, spécificité 55 %). À six mois, la combinaison de déficits au Star Excursion Balance Test dans les directions postérieures et du score FAAM en vie quotidienne classait correctement 84,8 % des cas (sensibilité 75 %, spécificité 91 %).38 Le message pratique est net : la réception unipodale à deux semaines et le contrôle postural dynamique à six mois valent d'être testés, parce qu'ils annoncent quelque chose.

Faut-il opérer si la laxité est franche ?

Pas d'emblée. La position des recommandations réserve la chirurgie aux cas qui ne répondent pas à un traitement fondé sur l'exercice, approfondi et complet.3 Et même après l'intervention, la rééducation reste nécessaire : la chirurgie traite la laxité, pas le déficit sensorimoteur, et la reprise fonctionnelle précoce fait partie du résultat.21

L'instabilité chronique donne-t-elle de l'arthrose ?

Le lien est documenté sans être quantifiable individuellement. L'arthrose de cheville concerne environ 1 % de la population et se distingue par le fait d'être secondaire à un traumatisme dans plus de 75 % des cas, l'instabilité figurant parmi les facteurs mécaniques associés.8 Cela ne permet pas d'annoncer un risque chiffré à un patient donné. Cela justifie de traiter sérieusement une cheville qui se dérobe à 25 ans. Pour l'arthrose constituée, voir l'arthrose talo-crurale.

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Bibliographie

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Note méthodologique. Les niveaux de preuve du tableau des modalités sont une appréciation éditoriale appliquant les principes GRADE, et non la reprise d'une évaluation GRADE publiée, à l'exception des résultats de dose de la référence 22, où une cotation GRADE a effectivement été conduite et conclut à un niveau de certitude très faible à modéré. Les recommandations de pratique clinique de l'American Physical Therapy Association couvrant conjointement l'entorse latérale et l'instabilité chronique constituent par ailleurs le document de référence le plus complet du champ pour la kinésithérapie.35 Article rédigé le 15 août 2026.

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