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Ostéonécrose · Hanche · Membre inférieur

L'ostéonécrose aseptique de la tête fémorale : ce qu'une radiographie normale ne dit pas

Une hanche douloureuse chez un patient de quarante ans sous corticoïdes, avec une radiographie lue normale. C'est la présentation la plus banale de l'ostéonécrose, et c'est aussi celle qui coûte le plus cher : à ce stade la maladie est réversible, et l'examen qui la voit n'est pas celui qu'on a demandé.

20,6%
des patients sont d'abord mal diagnostiqués, le plus souvent en hernie discale lombaire
Li 2020 · Orthop Surg · 1 471 patients
21/22
ostéonécroses cortico-induites apparaissent dans les 12 premiers mois du traitement
Koo 2002 · Clin Rheumatol · stade ARCO I
59%
des hanches asymptomatiques non traitées évoluent vers la douleur ou l'affaissement
Mont 2010 · JBJS · 664 hanches, 16 études

Synthèse clinique

L'ostéonécrose de la tête fémorale est la mort du tissu osseux d'un secteur de la tête, par interruption de sa vascularisation. Elle frappe un patient jeune : l'âge moyen au registre national japonais est de 50,4 ans, avec un ratio de deux hommes pour une femme1. Deux expositions dominent, et ce sont celles de l'interrogatoire : la corticothérapie (47,4 % des cas) et l'alcool (30,5 %)1.

Le problème n'est pas la rareté, c'est le retard. Sur 1 471 patients d'une base chinoise, 303 (20,6 %) avaient reçu un premier diagnostic erroné : 118 en hernie discale lombaire, 86 en synovite de hanche, 48 en coxarthrose, 11 en syndrome du piriforme. Le facteur de risque le plus fort de se tromper est mesuré, et il est technique : n'avoir fait qu'une radiographie au premier examen multiplie par 4,74 le risque d'erreur8.

Ce que la radiographie ne peut pas faire. Le stade I de la classification ARCO se définit précisément ainsi : radiographie normale, IRM positive9. Une radiographie normale n'est donc pas un examen rassurant chez un patient à risque, c'est un examen non conclusif. La recommandation allemande S3 est explicite : radiographie d'abord, et si elle est normale, IRM11. La mise au point 2026 du Journal of Bone and Joint Surgery ajoute une consigne que l'on oublie encore plus souvent : l'atteinte est fréquemment bilatérale, et l'IRM de la hanche controlatérale est recommandée10.

La fenêtre de risque est courte et connue. Chez 22 patients pris au stade ARCO I sous corticothérapie, le délai entre le début du traitement et le diagnostic IRM allait de 1 à 16 mois, moyenne 5,3, et 21 sur 22 étaient diagnostiqués dans les douze premiers mois4. C'est là que se joue la vigilance, pas cinq ans plus tard.

Le pronostic se lit sur la taille, pas sur la douleur. L'angle nécrotique combiné de Kerboul, mesuré sur IRM, sépare nettement : aucune des hanches à 190 degrés ou moins n'a collabé, les 25 hanches à 240 degrés ou plus ont toutes collabé12. Et une hanche asymptomatique n'est pas une hanche tranquille : 59 % des 664 hanches asymptomatiques d'une revue systématique évoluent, sauf les petites lésions médiales, dont moins de 10 % s'affaissent13.

La décharge, elle, n'a jamais été prouvée. C'est le point que cet article défend le plus fermement, parce qu'il est le plus souvent inversé en pratique. Aucun essai n'a comparé une décharge protocolisée à une mise en charge libre. Ce que l'on sait est indirect et sévère : le traitement non opératoire historique, dont la décharge est le pilier, donne 22,7 % de résultats satisfaisants contre 63,5 % pour la décompression15. Et dans le seul essai randomisé qui ait comparé un programme de kinésithérapie seule à la chirurgie, la kinésithérapie fait jeu égal : survie de la hanche à trois ans de 86 % contre 82 %16.

Radiographie normale : stade I possibleIRM des deux hanchesFenêtre de 12 mois sous corticoïdesKerboul 240 degrés : 25/25 collabentDécharge : aucun essai

Pourquoi une hanche douloureuse à radiographie normale doit-elle inquiéter ?

Ce chapitre pose le problème central de la maladie, qui n'est pas thérapeutique mais diagnostique. L'ostéonécrose ne se distingue d'une lombalgie irradiée, d'une coxarthrose débutante ou d'une tendinopathie fessière ni par le siège de la douleur, ni par sa qualité. Elle s'en distingue par le terrain, et par un examen que l'on ne demande pas.

La douleur inaugurale de l'ostéonécrose est une douleur de hanche mécanique, inguinale le plus souvent, parfois fessière ou projetée à la face antérieure de la cuisse et au genou. Elle n'a rien de spécifique. Ce qui l'est, en revanche, c'est l'ensemble formé par trois éléments : un patient plus jeune que le patient arthrosique, une exposition identifiable, et une imagerie de première intention qui ne montre rien.

Ce que la base chinoise a réellement compté

Le travail le plus utile sur cette question n'est pas une série de cas mais une étude cas-témoins sur le diagnostic lui-même. Li et ses collègues ont extrait 1 471 patients de la China Osteonecrosis of Femoral Head Database, recrutés entre juillet 2016 et décembre 2018, et les ont séparés selon qu'ils avaient ou non reçu un premier diagnostic erroné, défini par un second diagnostic différent dans les six mois à symptomatologie constante, ou par un désaccord avec le groupe d'experts8.

Trois cent trois patients, soit 20,6 %, avaient été mal étiquetés. Le détail des erreurs vaut mieux qu'un long développement : 118 en hernie discale lombaire, 86 en synovite de hanche, 48 en coxarthrose, 32 en polyarthrite rhumatoïde, 11 en syndrome du piriforme, 5 en sciatique, 3 en lésion des parties molles8.

Diagnostics initialement portés à tort chez les 303 patients mal étiquetés
Diagnostic porté à tortNombreCe qui a probablement égaré
Hernie discale lombaire118Une douleur projetée à la cuisse, et une IRM lombaire qui trouve toujours quelque chose chez un adulte
Synovite de hanche86L'épanchement articulaire, réel, mais non spécifique
Coxarthrose48La douleur inguinale mécanique et la limitation de rotation interne, communes aux deux
Polyarthrite rhumatoïde32Le terrain : c'est souvent la maladie qui a justifié les corticoïdes
Syndrome du piriforme11Une douleur fessière chez un sujet jeune et actif
Sciatique5Le trajet descendant de la douleur
Lésion des parties molles3Un traumatisme mineur retrouvé à l'interrogatoire

Le facteur de risque d'erreur est technique, et il est mesuré

L'analyse multivariée de cette même étude est le résultat qui devrait changer la pratique. N'avoir fait qu'une radiographie au premier examen multiplie par 4,74 le risque de se tromper (IC95 3,16 à 7,12). À l'inverse, avoir réalisé une IRM d'emblée est protecteur (OR 0,65, IC95 0,43 à 0,99)8.

Deux autres facteurs sont protecteurs, et ils disent quelque chose de l'interrogatoire : un antécédent connu de corticothérapie (OR 0,30) et une consommation d'alcool documentée (OR 0,31)8. Autrement dit, quand le clinicien connaît l'exposition, il pense au diagnostic. Le retard ne vient pas d'une méconnaissance de la maladie, il vient d'un interrogatoire qui n'a pas posé les deux questions.

Deux facteurs augmentent enfin le risque d'erreur : des symptômes discrets (OR 1,55) et le grade du praticien au premier examen, interne ou chef de clinique plutôt que senior (OR 3,32)8.

Le retard diagnostique de l'ostéonécrose ne tient pas à une maladie trompeuse. Il tient à deux questions non posées, et à un examen d'imagerie qui ne peut pas répondre à celle qu'on lui adresse.

Le stade I se définit par une radiographie normale

Ce n'est pas une nuance, c'est la définition. La révision 2019 de la classification ARCO, obtenue par un Delphi en quatre tours réunissant 29 experts internationaux avec des taux de réponse de 93,1 à 100 %, énonce le stade I ainsi : « la radiographie est normale, mais l'IRM ou la scintigraphie est positive »9.

Une radiographie normale ne réduit donc pas la probabilité d'ostéonécrose chez un patient à risque : elle exclut seulement les stades II à IV. C'est exactement l'inverse du raisonnement spontané, qui traite l'imagerie normale comme un élément rassurant.

Ce que chaque examen peut voir, stade par stade

Les quatre stades ARCO 2019, et l'examen minimal qui les met en évidence

Diagramme des quatre stades ARCO 2019 et de l'examen qui les révèle Au stade I la radiographie est normale et seule l'IRM est positive. Au stade II la radiographie montre une ostéosclérose, une ostéoporose focale ou un géode, sans fracture sous-chondrale. Au stade III une fracture sous-chondrale est visible, subdivisée en IIIA avec un affaissement inférieur ou égal à 2 millimètres et IIIB avec un affaissement supérieur à 2 millimètres. Au stade IV l'arthrose est constituée. Stade I Radiographie NORMALE. IRM ou scintigraphie positive. Le seul stade entièrement réversible. C'est ici que l'IRM change le pronostic. IRM seule Stade II Ostéosclérose, ostéoporose focale ou géode. AUCUNE fracture sous-chondrale. La tête est encore ronde. Radiographie Stade III Fracture de la zone sous-chondrale ou nécrotique, sur radiographie ou scanner. IIIA affaissement de la tête inférieur ou égal à 2 mm IIIB affaissement supérieur à 2 mm Radio ou TDM Stade IV Arthrose constituée : pincement, remaniements acétabulaires, destruction articulaire. L'arthroplastie devient le traitement le plus fiable. Radiographie La révision 2019 a retiré les sous-classifications et les paramètres de quantification de la version 1994.

Source : Yoon BH, Mont MA, Koo KH, et al. J Arthroplasty. 2020;35(4):933-940. PMID 31866252. Consensus Delphi en quatre tours, 29 experts, seuil d'accord fixé à 70 % de notes 4 ou 5 sur 5.

La démarche, dans l'ordre

De ces trois éléments (le terrain, la définition du stade I, et le facteur de risque d'erreur mesuré) découle une conduite simple, qui n'ajoute aucun examen inutile mais en déplace un.

Devant une hanche douloureuse : quand l'IRM devient l'examen à demander

Arbre construit sur la définition ARCO du stade I et sur les facteurs de risque d'erreur diagnostique mesurés

Arbre décisionnel devant une hanche douloureuse chez un adulte Devant une hanche douloureuse, on réalise une radiographie. Si elle est anormale, le stade est au moins II et la prise en charge suit la classification ARCO. Si elle est normale, on cherche une exposition : corticothérapie, alcool, drépanocytose, transplantation, chimiothérapie, radiothérapie, ou COVID sévère. Si une exposition existe ou si le patient a moins de 50 ans avec une douleur persistante, une IRM des deux hanches est indiquée. Sinon, on suit l'évolution et on demande l'IRM si les symptômes persistent ou s'aggravent. Hanche douloureuse chez l'adulte Radiographie ANORMALE Stade II au moins : on stadifie NORMALE N'élimine RIEN : stade I possible Une exposition ? Un âge inférieur à 50 ans ? Corticoïdes, alcool, drépanocytose, greffe, chimiothérapie, radiothérapie, COVID sévère OUI IRM des DEUX hanches sans attendre NON Suivi. IRM si la douleur persiste ou s'aggrave Le piège mesuré Ne faire QUE la radiographie au premier examen multiplie par 4,74 le risque de porter un autre diagnostic. Un patient sur cinq est d'abord étiqueté hernie discale, synovite ou coxarthrose. Li 2020, 1 471 patients

Sources : Yoon BH, et al. J Arthroplasty. 2020;35(4):933-940 (PMID 31866252) pour la définition du stade I ; Li WL, et al. Orthop Surg. 2020;12(6):1792-1798 (PMID 33063422) pour l'odds ratio de 4,74 ; Roth A, et al. Arch Orthop Trauma Surg. 2016;136(2):165-174 (PMID 26667621) pour la séquence radiographie puis IRM ; Mont MA, et al. J Bone Joint Surg Am. 2026 (PMID 42475623) pour le seuil des 50 ans et l'IRM controlatérale. Cet arbre est une SYNTHÈSE de ces recommandations, il n'a pas été validé prospectivement comme règle de décision.

Drapeaux rouges devant une hanche douloureuse

  • Patient de moins de 50 ans avec une douleur de hanche persistante et des radiographies normales : c'est la formulation exacte de la mise au point 2026 du JBJS10.
  • Corticothérapie systémique en cours ou récente, quelle qu'en soit l'indication, et particulièrement dans les douze premiers mois4.
  • Consommation d'alcool régulière, dont le risque suit une relation dose-réponse continue5.
  • Drépanocytose : c'est le terrain à la progression la plus fréquente dans la revue d'histoire naturelle13.
  • Douleur bilatérale, ou douleur unilatérale chez un patient à risque : l'atteinte controlatérale est fréquente et justifie de l'imager10.
  • Aggravation rapide sous kinésithérapie bien conduite : c'est précisément ce qui a fait renvoyer le patient de 51 ans du cas publié dans le JOSPT vers son orthopédiste20.
  • Une radiographie normale ne réduit pas la probabilité d'ostéonécrose : elle définit le stade I.
  • Un patient sur cinq reçoit d'abord un autre diagnostic, la hernie discale lombaire en tête.
  • Radiographie seule au premier examen : OR 4,74 de se tromper.
  • Connaître l'exposition aux corticoïdes ou à l'alcool est protecteur. Ces deux questions font partie de l'examen.

Qui développe une ostéonécrose, et à partir de quelle exposition ?

Deux expositions dominent, et elles ne pèsent pas du même poids. Ce chapitre donne les chiffres qui permettent de hiérarchiser l'interrogatoire, et le résultat qui surprend le plus : chez un patient déjà sous corticoïdes, l'alcool n'ajoute presque rien.

Ce que le registre japonais mesure

Le Japon enregistre nationalement l'ostéonécrose non traumatique, ce qui produit des données que peu de pays possèdent. Ikeuchi et ses collègues ont examiné sur trois ans les dossiers et les images de la préfecture d'Aichi, 7,4 millions d'habitants. Sur 327 demandes d'enregistrement, 285 remplissaient les critères diagnostiques : 42 dossiers, soit 12,8 %, n'étaient pas des ostéonécroses1.

Sur ces 285 patients : âge moyen 50,4 ans, ratio hommes-femmes de 2,1 pour 1. La répartition étiologique est le chiffre à retenir.

Ce qui cause l'ostéonécrose non traumatique

285 patients du registre national japonais, préfecture d'Aichi, sur trois ans

Diagramme en barres de la répartition étiologique de l'ostéonécrose non traumatique au Japon Cortico-induite 47,4 pour cent soit 135 cas, alcool 30,5 pour cent soit 87 cas, idiopathique 17,2 pour cent soit 49 cas, corticoïdes et alcool associés 4,9 pour cent soit 14 cas. Part des 285 patients, en pourcentage Cortico-induite 47,4 % 135 cas Alcool 30,5 % 87 cas Idiopathique 17,2 % 49 cas Les deux 4,9 % 0 % 25 % 50 %

Source : Ikeuchi K, Hasegawa Y, Seki T, et al. Mod Rheumatol. 2015;25(2):278-281. PMID 25036228. Incidence annuelle estimée pour le Japon : 1,91 pour 100 000. Attention à la transposition : cette répartition est japonaise, et les habitudes de prescription comme de consommation varient selon les pays.

Les corticoïdes : une relation de dose, pas un effet de bolus

La démonstration de référence date de 1987 et n'a pas été démentie. Felson et Anderson ont réuni 22 publications donnant à la fois la dose moyenne de corticoïdes d'une cohorte et le pourcentage de patients y ayant développé une ostéonécrose, puis ont corrélé les deux à l'échelle des études3.

Le résultat tient en deux lignes. La dose quotidienne totale est fortement corrélée au taux d'ostéonécrose (r de 0,61 à 0,80), et la dose orale plus encore (r de 0,70 à 0,86). En revanche, la dose administrée en bolus n'est pas associée au risque3.

Les auteurs relèvent eux-mêmes pourquoi les études individuelles ne voyaient rien : dans un centre donné, cas et témoins reçoivent des protocoles proches et ne diffèrent donc guère en dose. Il fallait comparer entre études pour que la relation apparaisse. C'est une limite méthodologique à garder en tête : cette corrélation est écologique, elle porte sur des moyennes de cohortes, pas sur des individus. Elle établit qu'il existe une relation dose-effet ; elle ne fournit aucun seuil individuel en deçà duquel un patient serait à l'abri.

La fenêtre des douze premiers mois

Koo et ses collègues ont repris, dans quatre hôpitaux universitaires, les dossiers de patients dont l'ostéonécrose cortico-induite avait été prise au stade ARCO I, c'est-à-dire à IRM positive et radiographies normales. Vingt-deux patients, de 17 à 60 ans, moyenne 33 ans4.

La dose cumulée au moment de la détection allait de 1 800 à 15 505 mg d'équivalent prednisolone, moyenne 5 928 mg. Le délai entre le début du traitement et le diagnostic IRM allait de 1 à 16 mois, moyenne 5,3 mois. Et surtout : 21 des 22 patients ont été diagnostiqués dans les douze premiers mois4.

Quand apparaît l'ostéonécrose sous corticothérapie

Délai entre le début du traitement et le diagnostic IRM, 22 patients pris au stade ARCO I

Frise du délai d'apparition de l'ostéonécrose après le début d'une corticothérapie Sur 22 patients diagnostiqués au stade ARCO I, le délai va de 1 à 16 mois avec une moyenne de 5,3 mois ; 21 des 22 sont diagnostiqués dans les douze premiers mois. 21 patients sur 22 1 patient 0 4 mois 8 mois 12 mois 16 mois Moyenne : 5,3 mois Dose cumulée à la détection : de 1 800 à 15 505 mg d'équivalent prednisolone (moyenne 5 928 mg). Durée de corticothérapie sur cette période : de 1 à 12 mois (moyenne 4,5 mois).

Source : Koo KH, Kim R, Kim YS, et al. Clin Rheumatol. 2002;21(4):299-303. PMID 12189457. Série rétrospective de 22 patients : la fenêtre décrite est celle où ces patients ont été DÉTECTÉS, pas nécessairement celle où la nécrose s'est constituée.

L'alcool : une relation dose-réponse continue

Yoon et ses collègues ont conduit une méta-analyse dose-réponse sur cinq études cas-témoins japonaises, 1 251 sujets, en modélisant la relation par des splines cubiques restreintes5.

La consommation actuelle est associée au risque : OR 3,63 chez le buveur occasionnel, 5,90 chez le buveur quotidien. Et la relation est bien graduelle : le risque augmente de 35,3 % par tranche de 100 g par semaine (IC95 1,24 à 1,47) et de 44,1 % par tranche de 500 g-années (IC95 1,295 à 1,601). Les auteurs précisent que la forme de la relation est non linéaire5.

Le résultat qui hiérarchise : l'alcool ne s'ajoute pas aux corticoïdes

Fukushima et ses collègues ont conduit une étude cas-témoins hospitalière multicentrique japonaise, 71 cas d'ostéonécrose idiopathique contre 227 témoins appariés, pour chercher spécifiquement une interaction entre les deux expositions6.

Le résultat est net et contre-intuitif. Chez l'ensemble des sujets, une consommation d'au moins 3 032 drink-years donne un OR de 3,93 (IC95 1,18 à 13,1). Mais après stratification : cet OR vaut 11,1 chez ceux qui n'ont jamais pris de corticoïdes (IC95 1,30 à 95,5), et 1,10 chez ceux qui en ont pris (IC95 0,21 à 4,79). Sur un tableau à deux entrées, les corticoïdes seuls donnent un OR de 31,5, et l'association des deux un OR de 31,6, c'est-à-dire aucune augmentation supplémentaire. Ni interaction multiplicative (p = 0,19), ni additive (indice de synergie 0,95)6.

Le poids respectif des deux expositions

Odds ratios ajustés, 71 cas et 227 témoins appariés

Diagramme en barres des odds ratios de l'alcool et des corticoïdes dans l'ostéonécrose idiopathique Alcool chez les non-utilisateurs de corticoïdes : odds ratio 11,1. Alcool chez les utilisateurs de corticoïdes : 1,10. Corticoïdes sans alcool : 31,5. Corticoïdes et alcool : 31,6. Échelle des odds ratios, plafonnée à 35 Alcool SEUL (jamais de corticoïdes) OR 11,1 Alcool, SOUS corticoïdes OR 1,10 Corticoïdes SEULS OR 31,5 Corticoïdes ET alcool OR 31,6 1 18 35

Source : Fukushima W, Yamamoto T, Takahashi S, et al. Bone Joint J. 2013;95-B(3):320-325. PMID 23450014. Les intervalles de confiance sont larges (par exemple 1,30 à 95,5 pour l'OR de 11,1) : ce sont des ordres de grandeur, pas des mesures précises. Les auteurs concluent que « l'effet ajouté de l'alcool peut être trivial devant l'effet écrasant des stéroïdes ».

Ce que le COVID a changé, et ce qu'il n'a pas changé

Les corticothérapies massives des formes sévères de COVID-19 ont fait craindre une vague d'ostéonécroses. La donnée la plus solide vient de la base multicentrique japonaise, qui a comparé 20 patients (32 hanches) ayant développé une ostéonécrose après un COVID à 693 patients d'ostéonécrose cortico-associée non liée au COVID sur la même période7.

Le groupe COVID avait une corticothérapie beaucoup plus courte (2,3 mois contre 44,9), à dose maximale plus faible (28,1 contre 53,2 mg par jour), et moins souvent en bolus (15,0 % contre 49,4 %). Il comptait plus d'hommes, et une proportion plus élevée de types C2 de la classification japonaise, c'est-à-dire de lésions étendues latéralement7.

La conclusion des auteurs est prudente et mérite d'être reprise telle quelle : il faut savoir qu'une ostéonécrose peut survenir même quand la corticothérapie a été brève et modérée, chez un patient ayant fait un COVID, et donc explorer tôt un symptôme musculo-squelettique dans ce contexte. Vingt patients sur une base de 5 371 ne constituent pas une épidémie ; c'est un signal, décrit comme tel.

Faut-il dépister, et qui ?

La question du dépistage systématique n'est tranchée par aucun essai, et il faut le dire d'emblée. Aucune des sources de ce socle n'établit qu'imager systématiquement les patients mis sous corticothérapie améliore leur devenir. Ce que les données permettent, en revanche, c'est de délimiter une population et une fenêtre où le rendement d'une IRM serait le plus élevé si on décidait de la demander.

Les trois éléments se recoupent. La fenêtre est celle des douze premiers mois de corticothérapie, où se concentrent 21 des 22 diagnostics posés au stade ARCO I4. La population est celle des fortes doses quotidiennes prolongées, la relation dose-effet étant établie sur la dose orale cumulée et non sur les bolus3. Et le bénéfice attendu est concentré sur les hanches encore rondes, puisque la préservation articulaire est surtout efficace avant l'affaissement structurel10.

Là où le raisonnement se resserre nettement, c'est chez un patient déjà diagnostiqué d'un côté. Ce n'est plus un dépistage de population mais l'exploration d'un patient à risque connu, et deux sources la soutiennent : l'IRM controlatérale est explicitement recommandée par la mise au point 202610, et la recommandation S3 précise que le risque controlatéral est concentré sur les deux premières années puis devient improbable11. Une IRM au diagnostic et une surveillance clinique de deux ans suffisent donc à couvrir l'essentiel du risque, sans imagerie répétée indéfiniment.

Ce que la maladie coûte, et pourquoi elle est mal comptée

Deux ordres de grandeur, tirés de deux registres nationaux, situent le problème.

Au Japon, l'incidence annuelle estimée est de 1,91 pour 100 000 habitants1. En Corée du Sud, l'analyse de la base d'assurance maladie sur 2013-2022 montre une prévalence brute partant de 74,1 pour 100 000 adultes, une baisse en 2020 attribuée par les auteurs à la restriction d'accès aux soins pendant la pandémie, puis une reprise. Le coût médical total est passé de 26,7 à 41,2 milliards de wons sur la période2.

Deux précautions avant de transposer. D'abord, ces deux pays enregistrent la maladie nationalement, ce qui n'est pas le cas partout : l'écart entre 1,91 (incidence) et 74,1 (prévalence) ne mesure pas une différence de fréquence entre le Japon et la Corée, mais deux indicateurs différents. Ensuite, aucune donnée d'incidence française n'existe dans ce socle, et les habitudes de prescription de corticoïdes comme de consommation d'alcool varient assez d'un pays à l'autre pour interdire une extrapolation directe.

Le chiffre du registre d'Aichi qui parle le plus au clinicien est ailleurs, et il est humble : sur 327 dossiers déposés pour enregistrement, 42 (12,8 %) ne remplissaient pas les critères diagnostiques1. Le diagnostic se rate dans les deux sens : par défaut chez un patient sur cinq8, par excès chez un dossier sur huit.

50,4ans, âge moyen au registre japonais
2,1:1ratio hommes-femmes
5,90OR du buveur quotidien
31,5OR des corticoïdes seuls
  • Corticothérapie et alcool couvrent près de huit cas sur dix au registre japonais.
  • La relation dose-effet des corticoïdes est établie à l'échelle des études, sans seuil individuel. Les bolus ne sont pas associés au risque.
  • Chez un patient déjà sous corticoïdes, l'alcool n'ajoute rien de mesurable. Chez un patient qui n'en a jamais pris, il pèse lourd.
  • Après un COVID sévère, une ostéonécrose peut apparaître pour des doses et des durées de corticoïdes bien plus faibles qu'attendu.

Que devient une tête fémorale qu'on ne traite pas ?

C'est la question dont dépend toute décision, et la réponse n'est pas univoque. Une partie des hanches s'affaisse inexorablement, une autre s'arrête en chemin, et ce qui les sépare se mesure sur l'IRM initiale. Ce chapitre donne les deux séries qui permettent de trier.

Les hanches asymptomatiques ne sont pas des hanches tranquilles

Une hanche asymptomatique porteuse d'une ostéonécrose est le plus souvent découverte comme la controlatérale d'une hanche douloureuse. Faut-il la traiter ? Mont et ses collègues ont conduit une revue systématique pour répondre : 16 études, 664 hanches asymptomatiques13.

Globalement, 394 hanches sur 664, soit 59 %, ont progressé vers les symptômes ou l'affaissement. Mais la stratification est ce qui compte : les petites lésions médiales ont une prévalence d'affaissement inférieure à 10 %. À l'inverse, les lésions moyennes et surtout grandes, ou latérales, progressent chez une proportion substantielle de patients. Le terrain module aussi : la drépanocytose donne la progression la plus fréquente, le lupus l'évolution la plus bénigne13.

Et l'affaissement peut s'arrêter

La contrepartie est tout aussi importante, et elle est moins connue. Nishii et ses collègues ont suivi au moins cinq ans 54 hanches sans affaissement initial ou avec un simple signe du croissant14.

Vingt-huit hanches, soit 52 %, ont collabé. Mais parmi ces 28, l'affaissement s'est arrêté dans 15 cas, soit 54 %, et notamment dans 8 des 9 hanches à petite lésion nécrotique (89 %), c'est-à-dire occupant moins des deux tiers médiaux de la zone portante. Sur ces 15 hanches stabilisées, 11 sont restées sous 2 mm d'affaissement et 10 sont redevenues asymptomatiques sans aucune chirurgie14.

L'affaissement de la tête fémorale ne détermine pas nécessairement un mauvais pronostic, et même après qu'il est survenu, son arrêt peut être attendu dans une certaine proportion de hanches.

Deux séries, deux façons de regarder la même maladie

Ce que deviennent les hanches non opérées, selon qu'on part de l'absence de symptômes ou de l'absence d'affaissement

Diagramme du devenir des hanches non traitées dans deux séries Dans la revue systématique de Mont 2010, 394 hanches asymptomatiques sur 664, soit 59 pour cent, progressent vers les symptômes ou l'affaissement, mais les petites lésions médiales s'affaissent dans moins de 10 pour cent des cas. Dans la série de Nishii 2002, 28 hanches sur 54, soit 52 pour cent, collabent, et parmi elles l'affaissement s'arrête dans 15 cas sur 28, soit 54 pour cent, et dans 8 des 9 petites lésions. Mont 2010 : 664 hanches ASYMPTOMATIQUES, 16 études 394 progressent vers les symptômes ou l'affaissement (59 %) 270 restent stables (41 %) Sous-groupe qui change tout petites lésions MÉDIALES : affaissement dans moins de 10 % des cas. Les grandes lésions latérales font l'inverse. Nishii 2002 : 54 hanches SANS affaissement initial, suivi minimum 5 ans 28 hanches collabent (52 %) 26 ne collabent pas (48 %) Parmi ces 28 hanches affaissées 15 voient l'affaissement S'ARRÊTER (54 %), dont 8 des 9 petites lésions. 10 redeviennent asymptomatiques. Ce que les deux séries disent ensemble Ni fatalité, ni bénignité : la taille et le siège de la lésion séparent les deux trajectoires.

Sources : Mont MA, Zywiel MG, Marker DR, et al. J Bone Joint Surg Am. 2010;92(12):2165-2170 (PMID 20844158) ; Nishii T, Sugano N, Ohzono K, et al. Clin Orthop Relat Res. 2002;(400):149-157 (PMID 12072757). Les deux séries ne portent pas sur la même population de départ : l'une part de hanches sans symptômes, l'autre de hanches sans affaissement. Les pourcentages ne s'additionnent pas et ne se comparent pas terme à terme.

L'angle de Kerboul : le prédicteur le mieux discriminant

Ha et ses collègues ont testé l'hypothèse que l'angle nécrotique combiné, mesuré non plus sur radiographies mais sur IRM coronale et sagittale médianes, prédit l'affaissement. Trente-sept hanches au stade précoce chez 33 patients consécutifs, suivies jusqu'à l'affaissement ou au minimum cinq ans12.

La séparation est franche. En grades : aucune des 5 hanches de grade 1 (moins de 200 degrés) n'a collabé ; 6 des 9 hanches de grade 2 ; les 16 hanches de grade 3 et les 7 de grade 4 ont toutes collabé avant 36 mois. Exprimé en seuils continus : aucune des 4 hanches à 190 degrés ou moins n'a collabé, les 25 hanches à 240 degrés ou plus ont TOUTES collabé, et 4 des 8 hanches situées entre les deux12.

L'angle nécrotique combiné, et le risque d'affaissement

37 hanches au stade précoce, angle mesuré sur IRM coronale et sagittale, suivi minimum 5 ans

Diagramme du taux d'affaissement selon l'angle nécrotique combiné de Kerboul Aucune des 4 hanches dont l'angle est inférieur ou égal à 190 degrés n'a collabé. Quatre hanches sur huit ont collabé entre 190 et 240 degrés. Les 25 hanches à 240 degrés ou plus ont toutes collabé. 190 degrés ou moins 0 / 4 hanche affaissée RISQUE FAIBLE entre 190 et 240 4 / 8 hanches affaissées RISQUE INTERMÉDIAIRE 240 degrés ou plus 25 / 25 hanches affaissées RISQUE ÉLEVÉ L'angle combiné est la SOMME des arcs de surface fémorale atteints, mesurés sur une coupe coronale médiane et une coupe sagittale médiane. Le test du log-rank sépare les grades avec p inférieur à 0,01.

Source : Ha YC, Jung WH, Kim JR, et al. J Bone Joint Surg Am. 2006;88 Suppl 3:35-40. PMID 17079365. Niveau de preuve pronostique I. Série de 37 hanches : les seuils sont robustes dans leur direction, les effectifs de chaque case restent petits.

Le calendrier : deux ans, puis le risque controlatéral s'éteint

La recommandation allemande S3, construite sur 3 715 publications criblées dont 159 retenues selon les critères SIGN, donne deux repères temporels utiles. Non traitée, la fracture sous-chondrale survient couramment dans les deux ans. Et c'est pendant cette même période que le risque d'atteinte controlatérale est élevé : au-delà, il devient improbable11.

Cette seconde information a une conséquence pratique directe : elle borne la surveillance. Un patient dont la seconde hanche est restée saine deux ans après le diagnostic de la première ne doit pas être imagé indéfiniment.

  • Une hanche asymptomatique progresse dans 59 % des cas, mais une petite lésion médiale s'affaisse dans moins de 10 %.
  • Quand l'affaissement survient, il s'arrête une fois sur deux, et neuf fois sur dix pour les petites lésions.
  • L'angle de Kerboul sur IRM sépare franchement : 0 sur 4 sous 190 degrés, 25 sur 25 au-delà de 240.
  • La fracture sous-chondrale survient dans les deux ans, période où le risque controlatéral est concentré.

Faut-il décharger ? Ce que les preuves autorisent réellement à dire

C'est le chapitre pivot de cet article, et celui où l'écart entre pratique et preuve est le plus grand. La décharge est prescrite quasi systématiquement en pré-collapsus, sur un raisonnement mécanique qui semble évident. Elle n'a jamais été testée.

Le raisonnement, et pourquoi il ne suffit pas

Le raisonnement est simple : la tête fémorale nécrosée a perdu sa résistance mécanique, l'appui la charge, donc soulager l'appui doit retarder la fracture sous-chondrale. Il est cohérent. Il n'a pourtant jamais fait l'objet d'un essai comparant une décharge protocolisée à une mise en charge libre, sur des hanches par ailleurs traitées de la même façon.

Ce vide n'est pas un oubli de recherche documentaire : c'est une observation qu'il faut poser explicitement, parce que la littérature existante est régulièrement lue comme si elle avait répondu à cette question. Elle a répondu à une autre.

Ce que Mont 1996 mesure, et ce qu'il ne mesure pas

La revue de Mont, Carbone et Fairbank est la source que l'on cite pour condamner le traitement non opératoire. Elle réunit 42 publications, 2 025 hanches : 1 206 traitées par décompression, 819 par traitement non opératoire, en excluant la stimulation électrique et les cas isolés15.

Les résultats cliniques satisfaisants sont de 63,5 % pour la décompression contre 22,7 % pour le traitement non opératoire. En ne retenant que les hanches pré-collapsus, l'écart reste large : 71 % contre 34,5 %. Et les auteurs eux-mêmes corrigent leur propre résultat : en excluant les quatre centres qui pratiquent le plus de décompressions et en rapportent les meilleurs résultats, le taux de succès chirurgical tombe à 53 %, celui du traitement non opératoire restant à 22,7 %15.

Ce que cette revue ne dit pas mérite d'être écrit noir sur blanc. Le « traitement non opératoire » y agrège des protocoles hétérogènes rassemblés sur trente ans, dont la décharge est le pilier historique mais dont la nature exacte, la durée et l'observance ne sont pas contrôlées. Ce n'est pas une comparaison randomisée, c'est un rassemblement de séries. Les auteurs concluent d'ailleurs eux-mêmes que seuls de grands essais prospectifs randomisés permettraient de clarifier l'effet.

Ce que l'on peut donc affirmer honnêtement : l'abstention chirurgicale accompagnée d'une décharge donne, historiquement, moins d'un résultat satisfaisant sur quatre. Ce que l'on ne peut pas affirmer : que la décharge en soit responsable, ni qu'elle apporte quoi que ce soit.

Le seul essai randomisé qui compare une kinésithérapie à la chirurgie

Neumayr et ses collègues ont conduit un essai prospectif randomisé multicentrique chez des patients drépanocytaires porteurs d'une ostéonécrose de stade Steinberg I, II ou III. Quarante-six patients randomisés, huit sorties d'étude, 38 analysés : 17 en décompression suivie d'un programme de kinésithérapie, 21 en kinésithérapie seule16.

À trois ans en moyenne, la survie de la hanche est de 82 % dans le bras chirurgical et de 86 % dans le bras kinésithérapie seule. Le gain fonctionnel, mesuré par un score de Harris modifié, est de 18,1 points contre 15,7. Aucune de ces différences n'est significative. La conclusion des auteurs est explicite : la kinésithérapie seule est apparue aussi efficace que la décompression suivie de kinésithérapie pour améliorer la fonction et repousser le besoin d'une intervention supplémentaire16.

Deux réserves, qui ne l'annulent pas mais en bornent la portée. La population est drépanocytaire, et l'article rappelle en introduction que dans cette maladie l'affaissement survient chez 90 % des patients dans les cinq ans suivant le diagnostic : c'est un terrain particulièrement défavorable. Et surtout, il n'y avait pas de bras sans traitement : cet essai établit que la kinésithérapie fait jeu égal avec la chirurgie, il n'établit pas qu'elle fasse mieux que rien.

Dans cette étude prospective randomisée, la kinésithérapie seule est apparue aussi efficace que la décompression suivie de kinésithérapie pour améliorer la fonction de la hanche et repousser le recours à une intervention chirurgicale supplémentaire.

Ce que les recommandations en disent

Deux textes de synthèse tranchent, et dans le même sens.

La recommandation allemande S3 écrit qu'un traitement conservateur par iloprost et alendronate peut être tenté, mais que les autres traitements pharmacologiques ou physiques sont inappropriés11. C'est une formulation dure, et elle vise explicitement les traitements physiques.

La mise au point du JBJS de 2020 est du même ordre, avec une exception qu'il faut retenir : « les modalités non opératoires ont généralement été inefficaces à arrêter la progression. Le traitement non opératoire n'est donc pas approprié aux stades précoces lorsqu'on cherche à préserver l'articulation native, sauf éventuellement, dans de rares occasions, pour les lésions de petite taille et de siège médial, qui peuvent guérir sans chirurgie »17.

Cette exception recoupe exactement ce que montrent les deux séries d'histoire naturelle : petite lésion médiale, moins de 10 % d'affaissement chez Mont13, arrêt de l'affaissement dans 8 cas sur 9 chez Nishii14.

La position défendable en pratique

De cet ensemble, on peut tirer une position qui n'invente rien.

  • La décharge ne préserve pas la tête fémorale. Aucune donnée ne le montre, et le devenir historique du traitement non opératoire ne plaide pas en sa faveur.
  • La décharge reste légitime comme mesure antalgique, au même titre que dans toute pathologie articulaire douloureuse, et pour la durée où elle soulage. C'est un usage symptomatique, à présenter comme tel.
  • Une décharge prolongée a un coût mesurable : fonte quadricipitale, déconditionnement, perte osseuse d'immobilisation, appréhension. Ce coût est certain là où le bénéfice est hypothétique.
  • Ce qui décide, c'est la taille et le siège de la lésion, pas le nombre de semaines de béquilles. Un angle de Kerboul supérieur à 240 degrés annonce un affaissement quelle que soit la conduite non opératoire ; une petite lésion médiale a de bonnes chances de s'en tirer, y compris en marchant.

Ce qu'on dit au patient, et ce qu'on évite de dire

La conversation sur les béquilles se joue souvent en deux phrases, et ces deux phrases engagent des mois de comportement. Voici ce que les données autorisent.

Ce qu'on peut dire. « Les béquilles servent à soulager votre douleur. Utilisez-les tant qu'elles vous soulagent, et posez-les quand elles ne changent plus rien. » Cette formulation est exacte : elle assigne à la décharge le seul rôle que la littérature lui reconnaisse, un rôle antalgique, identique à celui qu'elle occupe dans n'importe quelle articulation douloureuse.

Ce qu'il vaut mieux éviter. « Ne posez pas le pied par terre, sinon votre tête fémorale va s'écraser. » Cette phrase est très répandue et n'a aucun support. Elle produit trois effets mesurables et tous délétères : une perte de force qui prolongera la rééducation, une peur du mouvement qui survivra à l'indication, et une observance qui s'effondre au premier écart, puisque le patient qui a marché sans dommage conclut que le conseil était faux.

Ce qu'on dit sur le pronostic. C'est ici que l'information a une valeur réelle, parce qu'elle est chiffrée et qu'elle dépend d'un paramètre que le patient peut comprendre : la taille de la zone atteinte. Un patient dont l'angle de Kerboul est inférieur à 190 degrés peut s'entendre dire qu'aucune des hanches de cette catégorie n'a collabé dans la série disponible12 ; un patient dont la lésion dépasse 240 degrés doit savoir que l'affaissement est très probable et que la question chirurgicale se posera, ce qui vaut mieux qu'une découverte brutale six mois plus tard.

Ce qu'on dit sur le calendrier. Deux ans. C'est la période pendant laquelle survient couramment la fracture sous-chondrale, et celle où le risque controlatéral est concentré11. Un patient qui connaît cette borne accepte une surveillance rapprochée, et l'accepte d'autant mieux qu'il sait qu'elle s'arrêtera.

  • Aucun essai n'a comparé la décharge à la mise en charge libre dans l'ostéonécrose. Le bénéfice de la décharge n'est pas établi.
  • Le traitement non opératoire historique donne 22,7 % de résultats satisfaisants, contre 63,5 % pour la décompression, dans une comparaison non randomisée.
  • Le seul essai randomisé disponible montre qu'un programme de kinésithérapie seule fait jeu égal avec la chirurgie (86 % contre 82 % de survie à 3 ans), sur un terrain drépanocytaire et sans bras témoin.
  • La recommandation S3 allemande juge les traitements physiques inappropriés ; le JBJS réserve le non opératoire aux petites lésions médiales.

Que valent les médicaments et la chirurgie conservatrice ?

Le kinésithérapeute ne prescrit ni bisphosphonate ni décompression, mais il accompagne des patients qui en reçoivent, et il est le premier interrogé sur ce qu'ils valent. Deux essais randomisés sur l'alendronate donnent des réponses opposées : la façon dont ils diffèrent est instructive.

Deux essais, deux conclusions inverses

Lai et ses collègues, en 2005, ont randomisé 40 patients porteurs d'une ostéonécrose de stade Steinberg II ou III avec une zone nécrotique supérieure à 30 % (classe C). Vingt reçoivent 70 mg d'alendronate par semaine pendant 25 semaines, vingt ne reçoivent rien. Suivi minimal de 24 mois. Résultat spectaculaire : affaissement de 2 têtes sur 29 dans le bras alendronate contre 19 sur 25 dans le bras contrôle (p inférieur à 0,001), et une seule arthroplastie contre seize (p inférieur à 0,001)18.

Chen et ses collègues, en 2012, ont refait l'essai autrement : multicentrique, randomisé, en double insu, contre placebo, sur deux ans. Soixante-quatre patients inclus, 52 analysés (65 hanches), stades IIC ou IIIC de l'université de Pennsylvanie. Résultat : 4 arthroplasties sur 32 hanches sous alendronate contre 5 sur 33 sous placebo (p = 0,837). Aucune différence radiographique, IRM, de score de Harris ou de SF-36. Conclusion des auteurs : « l'alendronate n'a pas d'effet évident »19.

Comparaison des deux essais randomisés sur l'alendronate dans l'ostéonécrose
 Lai 2005Chen 2012
DesignRandomisé, monocentrique, sans placebo ni insuRandomisé, multicentrique, double insu contre placebo
Effectif analysé54 hanches65 hanches
DuréeSuivi minimal 24 mois, traitement 25 semaines2 ans
Affaissement2/29 contre 19/25 (p < 0,001)Aucune différence radiographique ni IRM
Arthroplastie1 contre 16 (p < 0,001)4/32 contre 5/33 (p = 0,837)
ConclusionPrévient l'affaissement précoceAucun effet évident

Deux essais de taille comparable, sur des stades comparables, aboutissent à l'opposé. La différence la plus visible est méthodologique : le premier n'avait ni placebo ni insu, le second les deux. Ce n'est pas une preuve que Lai se trompe, mais c'est la hiérarchie de preuve que la lecture critique impose. Ce qu'il faut dire à un patient sous alendronate pour cette indication : la preuve est contradictoire, et le seul essai en double insu contre placebo est négatif.

Chirurgie conservatrice et arthroplastie

La recommandation S3 ne recommande aucune procédure conservatrice en particulier, mais retient que la décompression peut se discuter aux stades précoces si la nécrose occupe moins de 30 % de la tête. Aux stades ARCO IIIc ou IV, l'arthroplastie totale doit être envisagée, avec des résultats comparables à ceux obtenus dans l'arthrose. Le principal facteur de révision est le jeune âge11.

La mise au point du JBJS 2020 confirme : les procédures de préservation articulaire doivent être tentées aux stades précoces, et les résultats de l'arthroplastie totale dans l'ostéonécrose sont excellents, similaires à ceux de l'arthrose17. La mise au point 2026 formule la même chose autrement : les procédures de préservation sont surtout efficaces avant l'affaissement structurel, et l'arthroplastie totale reste le traitement le plus fiable une fois qu'il est survenu10.

Cette dernière phrase est la charnière de toute la prise en charge : l'affaissement de la tête est la frontière. Avant, on peut espérer préserver. Après, on remplace. C'est pourquoi le diagnostic précoce n'est pas une élégance académique.

Le tableau des modalités, et ce qu'il faut en dire au patient

Ce qui soutient chaque modalité, du plus solide au plus vide

Cartes empilées par niveau de preuve, avec le type d'étude qui le fonde

Hiérarchie des preuves des modalités de prise en charge de l'ostéonécrose de la tête fémorale L'arthroplastie totale après affaissement repose sur des recommandations concordantes et un niveau de preuve élevé. La décompression avant affaissement et l'abstention pour petite lésion médiale reposent sur un niveau modéré. La kinésithérapie active repose sur un essai randomisé de 38 patients et un cas publié, niveau faible. L'alendronate a deux essais randomisés contradictoires. La décharge destinée à préserver la tête ne repose sur aucun essai. Arthroplastie totale APRÈS affaissement Résultats similaires à ceux de l'arthrose. Deux recommandations concordantes. ÉLEVÉ Abstention pour petite lésion médiale Moins de 10 % d'affaissement. Deux séries d'histoire naturelle concordantes. MODÉRÉ Décompression AVANT affaissement 63,5 % contre 22,7 %, mais revue non randomisée. Jeu égal avec la kiné dans le seul essai. MODÉRÉ Kinésithérapie active Un essai randomisé de 38 patients drépanocytaires, sans bras témoin. Un cas publié à 2 ans. FAIBLE Alendronate Un essai ouvert POSITIF, un essai en double insu contre placebo NÉGATIF. CONTRADICTOIRE Décharge destinée à PRÉSERVER la tête : aucun essai, aucune donnée

Sources, dans l'ordre des cartes : Mont 2020 (PMID 32282421) et Roth 2016 (PMID 26667621) ; Mont 2010 (PMID 20844158) et Nishii 2002 (PMID 12072757) ; Mont 1996 (PMID 8595753) et Neumayr 2006 (PMID 17142406) ; Lai 2005 (PMID 16203877) et Chen 2012 (PMID 22127729). Les niveaux affichés sont une lecture éditoriale de ces sources, pas une cotation GRADE formelle publiée.

Modalités de prise en charge de l'ostéonécrose de la tête fémorale et niveau de preuve
ModalitéCe que la preuve établitNiveau
Arthroplastie totale après affaissementRésultats excellents, similaires à ceux obtenus dans l'arthrose. Le jeune âge est le principal facteur de révision1711Élevé
Décompression avant affaissement63,5 % de résultats satisfaisants contre 22,7 %, mais dans une revue non randomisée dont les auteurs réclament eux-mêmes des essais15. Jeu égal avec la kinésithérapie seule dans le seul essai randomisé16Modéré
Kinésithérapie activeFait jeu égal avec la chirurgie à 3 ans dans un essai randomisé de 38 patients drépanocytaires, sans bras témoin16. Gains fonctionnels maintenus à 2 ans dans un cas publié21Faible
AlendronateUn essai ouvert positif18, un essai en double insu contre placebo négatif19. Retenu comme essayable par la S311Contradictoire
Décharge pour préserver la têteAucun essai. Le devenir historique du traitement non opératoire, dont elle est le pilier, est mauvais15 ; la S3 juge les traitements physiques inappropriés11Nul
Abstention pour petite lésion médialeMoins de 10 % d'affaissement13 ; arrêt de l'affaissement dans 8 cas sur 914 ; exception admise par le JBJS17Modéré

Quelle place pour le kinésithérapeute, et sur quel niveau de preuve ?

Il faut être exact ici, parce que la tentation est double : surestimer ce que la rééducation peut sur l'os, ou renoncer à une prise en charge qui a fait jeu égal avec la chirurgie dans le seul essai disponible. Ni l'un ni l'autre.

Ce que la kinésithérapie ne fait pas

Elle ne revascularise pas un secteur nécrosé, ne referme pas une fracture sous-chondrale, ne modifie pas l'angle de Kerboul. Aucune donnée ne suggère qu'un programme d'exercice change l'histoire naturelle structurelle de la maladie, et la recommandation S3 va jusqu'à juger les traitements physiques inappropriés dans cette indication11. Prétendre l'inverse à un patient, c'est lui faire manquer une fenêtre chirurgicale.

Ce qu'elle fait, et ce qui le documente

Le bras kinésithérapie de l'essai de Neumayr est la meilleure donnée qui existe : 21 patients traités par kinésithérapie seule, 86 % de survie de la hanche à trois ans, 15,7 points de gain au Harris modifié, sans différence significative avec la chirurgie16. C'est un essai randomisé de niveau I par son design, et c'est aussi un essai de 38 patients sur une population particulière : les deux choses sont vraies.

S'y ajoute un cas clinique documenté avec un recul rare. Jayaseelan et ses collègues décrivent un homme de 56 ans porteur d'une ostéonécrose bilatérale, pris en charge par thérapie manuelle orientée par les déficiences, exercice thérapeutique et éducation : huit séances sur dix semaines, améliorations cliniquement significatives de la douleur, du Lower Extremity Functional Scale et du score de Harris, maintenues à deux ans21. Les auteurs écrivent eux-mêmes que les interventions non chirurgicales dans cette maladie « ne sont pas bien décrites ». Un cas n'est pas une preuve d'efficacité ; c'est la démonstration qu'une prise en charge fonctionnelle est possible et qu'elle peut tenir.

Le contenu défendable d'une prise en charge

  • Entretenir la force du membre inférieur, et particulièrement le quadriceps et les abducteurs, qui fondent vite quand l'appui est limité. Quand la douleur interdit la charge externe classique, le renforcement sous restriction du flux sanguin est l'outil dont c'est précisément l'indication.
  • Maintenir la mobilité de hanche, en travaillant dans les amplitudes non douloureuses. La perte de rotation interne est un marqueur de la souffrance articulaire, pas une cible à forcer.
  • Doser l'appui sur le symptôme, pas sur un protocole. C'est la traduction pratique de tout le chapitre précédent : la décharge se règle sur ce qu'elle soulage, et se lève dès qu'elle ne soulage plus rien.
  • Éduquer sur le calendrier : la fracture sous-chondrale survient dans les deux ans, le risque controlatéral se concentre sur la même période11. Un patient qui sait cela accepte mieux une surveillance rapprochée puis son arrêt.
  • Repérer le moment de repasser la main. Une aggravation nette, une boiterie qui s'installe, une douleur de repos ou nocturne, un raccourcissement apparent du membre imposent une réévaluation d'imagerie.

Un programme, et la façon de le présenter

Ce qui suit n'est pas un protocole validé : aucun n'existe pour cette maladie, et l'écrire autrement serait mentir. C'est une transposition raisonnée de ce que contenait le bras kinésithérapie du seul essai randomisé16 et de ce que décrit le cas suivi à deux ans21, présentée comme telle au patient.

Première séance : établir la base et le contrat. Bilan de la force des abducteurs et du quadriceps, des amplitudes, du périmètre de marche, et d'un score fonctionnel qui servira de référence. Le score de Harris et le Lower Extremity Functional Scale sont ceux qu'utilisent les deux sources disponibles, ce qui permet de se situer par rapport à elles. Le contrat, lui, tient en une phrase : la rééducation vise la fonction, la surveillance vise la structure, et les deux se mènent en parallèle.

Le renforcement, et la question de la charge. Le problème pratique est réel : la charge externe qui développerait la force est souvent celle qui réveille la douleur. C'est exactement la configuration où le renforcement sous restriction du flux sanguin trouve son indication, puisqu'il produit un gain de force à des intensités basses. Il n'existe aucune étude de cette modalité dans l'ostéonécrose, et il faut le dire au patient : on transpose un outil, on ne suit pas une preuve.

La marche et l'endurance. Le périmètre de marche est le paramètre le plus parlant pour le patient et le plus facile à suivre. Il permet aussi de régler l'appui au symptôme plutôt qu'au protocole, ce qui est la position défendable exposée plus haut.

L'éducation, qui n'est pas un supplément. Trois messages : ce que la kinésithérapie peut (la fonction) et ne peut pas (l'os) ; le rôle antalgique et non protecteur de la décharge ; et le calendrier des deux ans, avec la surveillance de la hanche controlatérale. Le patient du cas publié a obtenu ses gains en huit séances sur dix semaines, et les a tenus deux ans21 : un volume modeste, ce qui suggère que la valeur ajoutée tient autant à l'orientation qu'au nombre de séances.

Ce qui doit faire arrêter la rééducation et réadresser

  • Aggravation rapide de la douleur ou de la boiterie sous une prise en charge bien conduite : c'est la trajectoire exacte du cas du JOSPT20.
  • Douleur de repos ou nocturne d'apparition nouvelle.
  • Perte brutale d'amplitude, en particulier de rotation interne.
  • Incapacité d'appui, qui peut traduire un affaissement constitué.
  • Chez un patient déjà diagnostiqué d'un côté, apparition d'une douleur controlatérale dans les deux ans.

Que nous apprennent des cas cliniques publiés ?

Deux observations publiées, toutes deux issues de la littérature de kinésithérapie, encadrent les deux versants du sujet : celui où la maladie échappe au diagnostic, et celui où elle est prise en charge sans chirurgie. Elles sont citées avec leur identifiant PubMed.

Cas 1 : l'homme de 51 ans, ou le diagnostic qui arrive par l'aggravation

Signorino, Jayaseelan et Brindle rapportent dans le Journal of Orthopaedic and Sports Physical Therapy le cas d'un homme de 51 ans se présentant en soins non programmés deux semaines après le début d'une douleur latérale de hanche et fessière gauche. Les radiographies ne sont pas contributives. Un orthopédiste l'adresse en kinésithérapie. Devant l'aggravation du tableau clinique, il est renvoyé vers l'orthopédiste pour évaluation complémentaire. L'IRM alors demandée montre un contour anormal de la tête fémorale et de l'acétabulum, un œdème médullaire étendu et un épanchement articulaire complexe : ostéonécrose de la tête fémorale20.

Ce que ce cas enseigne. D'abord que la présentation peut être atypique, ici latérale et fessière plutôt qu'inguinale, ce qui oriente spontanément vers une tendinopathie fessière. Ensuite que le kinésithérapeute occupe une position particulière : il est le seul soignant qui revoit le patient plusieurs fois par semaine, et c'est cette répétition qui rend l'aggravation visible. Enfin que la bonne décision, ici, n'a pas été de modifier le traitement mais de renvoyer vers l'imagerie.

Cas 2 : l'homme de 56 ans, ou une prise en charge conservatrice qui tient deux ans

Les mêmes auteurs, dans le Journal of Bodywork and Movement Therapies, rapportent un homme de 56 ans porteur d'une ostéonécrose bilatérale des têtes fémorales. La prise en charge associe thérapie manuelle orientée par les déficiences, exercice thérapeutique et éducation, sur huit séances réparties sur dix semaines. Les améliorations, cliniquement significatives sur la douleur, le Lower Extremity Functional Scale et le score de Harris, sont maintenues au recul de deux ans21.

Ce que ce cas enseigne, et ce qu'il n'enseigne pas. Il montre qu'une indépendance fonctionnelle peut être obtenue et tenue sans chirurgie, sur un volume de soins modeste. Il ne montre pas que la kinésithérapie a modifié l'os : aucune donnée d'imagerie de suivi n'est rapportée dans le résumé, et un cas unique ne permet aucune inférence causale. Les auteurs le disent : des travaux sont nécessaires pour décrire les méthodes optimales.

Ce que ces deux cas ont en commun

Dans les deux, le kinésithérapeute voit le patient longtemps et souvent. Dans le premier, cette position lui permet de détecter l'échec ; dans le second, de conduire une prise en charge suivie. C'est exactement le double rôle que la littérature autorise à revendiquer : un rôle de vigie, et un rôle fonctionnel. Pas un rôle structurel.

Comment appliquer concrètement en consultation ?

Ce chapitre traduit tout ce qui précède en gestes. Il tient en trois moments : ce qu'on demande au premier bilan, ce qu'on écrit dans le courrier, et ce qu'on surveille ensuite.

Le premier bilan

Devant toute hanche douloureuse, deux questions doivent être posées systématiquement, parce que ce sont elles qui protègent de l'erreur diagnostique8 :

  1. Avez-vous pris de la cortisone, sous quelque forme que ce soit, dans les deux dernières années ? Pour quelle maladie, à quelle dose, pendant combien de temps. Rappel : le risque se concentre sur les douze premiers mois4.
  2. Quelle est votre consommation d'alcool ? En quantité hebdomadaire, et depuis combien d'années. La relation est graduelle, il n'y a pas de seuil rassurant5.

S'y ajoutent les antécédents de drépanocytose, de transplantation, de chimiothérapie, de radiothérapie pelvienne, de lupus, et un COVID sévère hospitalisé7. Et l'âge : sous 50 ans avec une douleur de hanche persistante et des radiographies normales, la mise au point 2026 demande de suspecter le diagnostic10.

Ce qu'on écrit dans le courrier

La formulation compte, parce que c'est elle qui déclenche ou non l'IRM. Un courrier qui dit « douleur de hanche, kinésithérapie sans amélioration » n'obtient rien. Un courrier qui dit ceci en obtient une :

  • L'âge du patient et la durée exacte des symptômes.
  • L'exposition, chiffrée : « corticothérapie par prednisone 40 mg par jour pendant quatre mois, débutée en janvier », et non « antécédent de corticoïdes ».
  • Le fait que les radiographies sont normales, en précisant que cela correspond à la définition du stade ARCO I et ne permet donc pas d'écarter le diagnostic9.
  • La demande explicite d'une IRM des DEUX hanches, l'atteinte bilatérale étant fréquente10.
  • L'évolution sous traitement, en particulier une aggravation.

Trois erreurs qui coûtent cher

Première erreur : traiter la radiographie normale comme un résultat rassurant. Elle définit le stade I. C'est le seul stade entièrement réversible, et celui où la préservation articulaire a le plus de chances10.

Deuxième erreur : prescrire une décharge longue en croyant protéger la tête. Le bénéfice n'est pas établi, le coût fonctionnel l'est. Décharger pour soulager, oui ; décharger pour préserver, non.

Troisième erreur : ne regarder qu'une hanche. L'atteinte bilatérale est fréquente, l'IRM controlatérale est recommandée, et le risque se concentre sur les deux premières années1011.

Ce qui distingue ce tableau des voisins que le site traite

Diagnostic différentiel de l'ostéonécrose de la tête fémorale
EntitéCe qui la rapprocheCe qui la distingue
CoxarthroseDouleur inguinale mécanique, limitation de rotation internePatient plus âgé, radiographies anormales, pas d'exposition aux corticoïdes ni à l'alcool. C'est le diagnostic porté à tort chez 48 des 303 patients mal étiquetés8
Ostéoporose transitoire de hancheŒdème médullaire à l'IRM, douleur d'installation subaiguëÉvolution spontanément résolutive en quelques mois, œdème diffus sans géométrie de nécrose. Citée comme différentiel par la S311
Contusion osseuseŒdème médullaire, radiographie normaleTraumatisme daté et proportionné, résolution attendue. Différentiel explicitement listé par la S311
Fracture d'insuffisance sous-chondraleDouleur brutale, œdème, sujet parfois âgéTerrain ostéoporotique, absence de traumatisme proportionné. Différentiel listé par la S311
Lésion du labrum et conflit fémoro-acétabulaireDouleur inguinale du sujet jeune, accrochagesMécanique positionnelle, morphologie osseuse, pas d'exposition systémique
Syndrome du grand trochanterDouleur latérale, appui monopodal difficileDouleur reproduite à la palpation trochantérienne et au décubitus latéral. C'est le piège du cas de 51 ans publié au JOSPT20

Questions fréquentes

Une radiographie normale élimine-t-elle une ostéonécrose ?

Non, et c'est le point le plus important de cet article. Le stade I de la classification ARCO 2019 se définit littéralement par une radiographie normale associée à une IRM ou une scintigraphie positive9. Chez un patient à risque, une radiographie normale ne modifie pas la probabilité du diagnostic : elle écarte seulement les stades II à IV.

Faut-il imager la hanche qui ne fait pas mal ?

Oui, chez un patient nouvellement diagnostiqué. La mise au point 2026 du JBJS recommande explicitement l'IRM de la hanche controlatérale, l'atteinte bilatérale étant fréquente10. Et une hanche asymptomatique n'est pas une hanche indemne d'évolution : 59 % progressent dans la revue systématique de 664 hanches13.

Combien de temps faut-il surveiller la seconde hanche ?

La recommandation S3 donne le repère : le risque d'atteinte controlatérale est élevé pendant les deux années qui suivent, et devient improbable ensuite11. C'est aussi la période où survient couramment la fracture sous-chondrale de la hanche atteinte.

La décharge protège-t-elle la tête fémorale ?

Rien ne le démontre. Aucun essai n'a comparé une décharge protocolisée à une mise en charge libre. Ce qu'on sait est indirect : le traitement non opératoire historique, dont la décharge est le pilier, donne 22,7 % de résultats satisfaisants15, et la recommandation S3 juge les traitements physiques inappropriés dans cette indication11. La décharge garde une valeur antalgique, et c'est ainsi qu'il faut la présenter.

Une ostéonécrose peut-elle guérir sans opération ?

Oui, dans un cas de figure précis : les lésions de petite taille et de siège médial. Elles s'affaissent dans moins de 10 % des cas13, l'affaissement s'arrête dans 8 cas sur 9 quand il survient14, et la mise au point du JBJS reconnaît explicitement cette exception17.

À partir de quelle dose de corticoïdes faut-il s'inquiéter ?

Il n'existe pas de seuil individuel. Felson et Anderson ont établi une relation dose-effet à l'échelle des études, entre la dose quotidienne moyenne d'une cohorte et son taux d'ostéonécrose3. Dans la série de Koo, la dose cumulée à la détection allait de 1 800 à 15 505 mg d'équivalent prednisolone4 : l'écart d'un facteur huit dit assez qu'aucun seuil ne protège.

Les bolus de corticoïdes sont-ils plus dangereux ?

La donnée disponible dit le contraire : dans l'analyse de Felson et Anderson, la dose administrée en bolus n'était pas associée au risque, alors que la dose orale l'était fortement3. C'est la dose quotidienne cumulée qui compte.

Un patient qui boit peu mais prend des corticoïdes doit-il arrêter l'alcool ?

L'arrêt reste souhaitable pour d'autres raisons, mais son bénéfice sur le risque d'ostéonécrose est probablement faible dans cette configuration : chez les utilisateurs de corticoïdes, l'odds ratio de l'alcool tombe à 1,10, et l'association des deux expositions ne donne pas plus que les corticoïdes seuls6. Chez un patient qui n'a jamais reçu de corticoïdes, en revanche, l'alcool est le facteur dominant.

Que peut apporter la kinésithérapie, honnêtement ?

Une fonction, pas une structure. Le seul essai randomisé disponible montre qu'un programme de kinésithérapie seule fait jeu égal avec la décompression à trois ans, sur 38 patients drépanocytaires16, et un cas publié documente des gains maintenus à deux ans après huit séances21. Aucune donnée ne montre d'effet sur la nécrose elle-même.

L'arthroplastie donne-t-elle de moins bons résultats que dans l'arthrose ?

Non. Les mises au point de 2020 et 2016 s'accordent : les résultats sont excellents et comparables à ceux de l'arthrose17. Le facteur de révision principal n'est pas la maladie, c'est le jeune âge du patient au moment de la pose11. La suite de la prise en charge est décrite dans notre article sur la rééducation après prothèse totale de hanche.

Références

Vingt et une références, vérifiées une à une par les E-utilities du NCBI : PMID réel, revue, année de fascicule, liste d'auteurs complète, et résumé lu pour contrôler que la source établit bien ce qui lui est attribué. Le socle de travail est versionné dans le dépôt, avec la liste de ce qu'il ne soutient pas.

Épidémiologie et facteurs de risque (7)
  1. Ikeuchi K, Hasegawa Y, Seki T, Takegami Y, Amano T, Ishiguro N. Epidemiology of nontraumatic osteonecrosis of the femoral head in Japan. Mod Rheumatol. 2015;25(2):278-281. PMID 25036228.
  2. Park JW, Lee YK, Ha YC, Koo KH. The Epidemiology of Osteonecrosis of the Femoral Head in South Korea: An Update in the COVID-19 Era. J Arthroplasty. 2025;40(S10):S7-S12. PMID 40482937.
  3. Felson DT, Anderson JJ. Across-study evaluation of association between steroid dose and bolus steroids and avascular necrosis of bone. Lancet. 1987;1(8538):902-906. PMID 2882300.
  4. Koo KH, Kim R, Kim YS, Ahn IO, Cho SH, Song HR, Park YS, Kim H, Wang GJ. Risk period for developing osteonecrosis of the femoral head in patients on steroid treatment. Clin Rheumatol. 2002;21(4):299-303. PMID 12189457.
  5. Yoon BH, Kim TY, Shin IS, Lee HY, Lee YJ, Koo KH. Alcohol intake and the risk of osteonecrosis of the femoral head in Japanese populations: a dose-response meta-analysis of case-control studies. Clin Rheumatol. 2017;36(11):2517-2524. PMID 28685377.
  6. Fukushima W, Yamamoto T, Takahashi S, Sakaguchi M, Kubo T, Iwamoto Y, Hirota Y. The effect of alcohol intake and the use of oral corticosteroids on the risk of idiopathic osteonecrosis of the femoral head: a case-control study in Japan. Bone Joint J. 2013;95-B(3):320-325. PMID 23450014.
  7. Imagama T, Fukushima W, Ando W, Matsuki Y, Sugano N, Sakai T. Characteristics of Osteonecrosis of the Femoral Head After COVID-19 Compared to Corticosteroid-Associated Osteonecrosis of the Femoral Head: A Multicenter, Large Database Study in Japan. J Arthroplasty. 2025;40:S2-S6. PMID 40545065.
Diagnostic, classification et pronostic (5)
  1. Li WL, Tan B, Jia ZX, Dong B, Huang ZQ, Zhu RZ, Zhao W, Gao HH, Wang RT, Chen WH. Exploring the Risk Factors for the Misdiagnosis of Osteonecrosis of Femoral Head: A Case-Control Study. Orthop Surg. 2020;12(6):1792-1798. PMID 33063422.
  2. Yoon BH, Mont MA, Koo KH, Chen CH, Cheng EY, Cui Q, Drescher W, Gangji V, Goodman SB, Ha YC, Hernigou P, et al. The 2019 Revised Version of Association Research Circulation Osseous Staging System of Osteonecrosis of the Femoral Head. J Arthroplasty. 2020;35(4):933-940. PMID 31866252.
  3. Mont MA, Smitterberg CW, Jones LC, Goodman SB, Lieberman JR, Parvizi J, Cheng EY. Nontraumatic Osteonecrosis of the Femoral Head: An Update. J Bone Joint Surg Am. 2026. PMID 42475623.
  4. Roth A, Beckmann J, Bohndorf K, Fischer A, Heiß C, Kenn W, Jäger M, Maus U, Nöth U, Peters KM, Rader C, Reppenhagen S, Smolenski U, Tingart M, Kopp I, Sirotin I, Breusch SJ. S3-Guideline non-traumatic adult femoral head necrosis. Arch Orthop Trauma Surg. 2016;136(2):165-174. PMID 26667621.
  5. Ha YC, Jung WH, Kim JR, Seong NH, Kim SY, Koo KH. Prediction of collapse in femoral head osteonecrosis: a modified Kerboul method with use of magnetic resonance images. J Bone Joint Surg Am. 2006;88 Suppl 3:35-40. PMID 17079365.
Histoire naturelle, décharge et traitements (7)
  1. Mont MA, Zywiel MG, Marker DR, McGrath MS, Delanois RE. The natural history of untreated asymptomatic osteonecrosis of the femoral head: a systematic literature review. J Bone Joint Surg Am. 2010;92(12):2165-2170. PMID 20844158.
  2. Nishii T, Sugano N, Ohzono K, Sakai T, Haraguchi K, Yoshikawa H. Progression and cessation of collapse in osteonecrosis of the femoral head. Clin Orthop Relat Res. 2002;(400):149-157. PMID 12072757.
  3. Mont MA, Carbone JJ, Fairbank AC. Core decompression versus nonoperative management for osteonecrosis of the hip. Clin Orthop Relat Res. 1996;(324):169-178. PMID 8595753.
  4. Neumayr LD, Aguilar C, Earles AN, Jergesen HE, Haberkern CM, Kammen BF, Nancarrow PA, Padua E, Milet M, Stulberg BN, Williams RA, Orringer EP, Graber N, Robertson SM, Vichinsky EP. Physical therapy alone compared with core decompression and physical therapy for femoral head osteonecrosis in sickle cell disease. Results of a multicenter study at a mean of three years after treatment. J Bone Joint Surg Am. 2006;88(12):2573-2582. PMID 17142406.
  5. Mont MA, Salem HS, Piuzzi NS, Goodman SB, Jones LC. Nontraumatic Osteonecrosis of the Femoral Head: Where Do We Stand Today? A 5-Year Update. J Bone Joint Surg Am. 2020;102(12):1084-1099. PMID 32282421.
  6. Lai KA, Shen WJ, Yang CY, Shao CJ, Hsu JT, Lin RM. The use of alendronate to prevent early collapse of the femoral head in patients with nontraumatic osteonecrosis. A randomized clinical study. J Bone Joint Surg Am. 2005;87(10):2155-2159. PMID 16203877.
  7. Chen CH, Chang JK, Lai KA, Hou SM, Chang CH, Wang GJ. Alendronate in the prevention of collapse of the femoral head in nontraumatic osteonecrosis: a two-year multicenter, prospective, randomized, double-blind, placebo-controlled study. Arthritis Rheum. 2012;64(5):1572-1578. PMID 22127729.
Cas cliniques publiés (2)
  1. Signorino JA, Jayaseelan DJ, Brindle K. Atypical Clinical Presentation of Rapidly Progressing Femoral Head Avascular Necrosis. J Orthop Sports Phys Ther. 2017;47(3):217. PMID 28245745.
  2. Jayaseelan DJ, Signorino J, Brindle K. Integrating manual therapy into conservative management of a patient with bilateral femoral head avascular necrosis: A case report with a 2-year follow up. J Bodyw Mov Ther. 2024;40:326-331. PMID 39593605.
  • Une radiographie normale définit le stade I, elle n'élimine rien. Chez un sujet de moins de 50 ans avec une exposition identifiée, l'IRM des deux hanches est l'examen à demander.
  • Les deux questions qui protègent du retard diagnostique sont la corticothérapie et l'alcool. Les connaître divise par trois le risque d'erreur.
  • Le pronostic se lit sur la taille et le siège de la lésion, pas sur l'intensité de la douleur.
  • Le bénéfice de la décharge n'est pas établi. Décharger pour soulager, oui ; décharger pour préserver la tête, non.
  • La kinésithérapie a un rôle fonctionnel et de vigie, documenté par un essai randomisé et deux cas publiés. Elle n'a pas de rôle structurel, et l'article le dit à chaque endroit où la question se pose.

Cette page traite l'ostéonécrose de la tête fémorale comme une maladie à part entière. Le diagnostic différentiel le plus fréquent chez le sujet plus âgé fait l'objet d'un article distinct : la coxarthrose. L'œdème médullaire osseux et ses causes non nécrotiques sont détaillés dans la contusion osseuse. La même maladie sur un autre os est décrite dans la maladie de Kienböck, nécrose avasculaire du lunatum. Et le terme de la trajectoire, quand la tête est affaissée, est traité dans la rééducation après prothèse totale de hanche.

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